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Légion.


Criterium

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Il avait étudié le bouddhisme. Ça avait été des années passées dans le secret: — L'internat. Tard, dans la nuit — au dortoir. L'extinction des feux était passée il y a un bon moment. Il fallait être discret. Alors il se cachait sous la couette avec une lampe-torche qui marchait à peine, ayant récupéré le livre interdit d'un petit espace secret qu'il avait découvert dans la cloison, et en lisait discrètement quelques lignes. Comme il avait encore des difficultés de lecture malgré son âge, il devait épeler intérieurement chaque mot pour être sûr qu'il pût s'imprégner de son sens; ainsi, chaque ligne demandait une absorption lente et concentrée. Il avait décodé ainsi les quatre vérités et les huit voies; il avait appris l'existence d'une taxe interne que l'on payait par (et contre) nos actions. Durant des mois il avait suivi comme l'on suit un feuilleton la vie du Gautama. Soir après soir il progressait de quelques pages, devait parfois relire les lignes de la veille, y trouvant régulièrement une nouvelle direction et un nouveau sens. Le livre caché était véritablement devenu un compagnon. — Le jour, il riait avec les autres, passait de cours en cours, devait obéir à la discipline tout en guettant les occasions secrètes pour faire une bêtise pas bien grave.

Tout au long de sa scolarité le souvenir de ces nuits lui était resté, et le livre encore proche. Trop proche pour devenir une référence à citer çà ou là; il n'exposerait pas l'ami, crûment, comme cela, aussi ouvertement; c'était juste parfois certains mots et certaines phrases à double-sens, qui faisaient deviner à son interlocuteur qu'il avait intégré certaines influences — et ce en lui-même, plutôt que juste par des mots volés. — Dans le même temps la même question le hantait: la direction de la prise de conscience, la conséquence de la voie. Il avait commencé à méditer, de temps en temps, commençant par des sessions de vingt minutes. Souvent le soir; — il prit un appartement, le lycée était fini, se retrouva indépendant, avec quelques colocataires. Depuis qu'il avait sa propre chambre, l'habitude était devenue quotidienne. — Les pensées s'enchaînaient comme les petites perles d'un long collier, que l'on laissait filer mais qui sans cesse continuait, tour à tour lent et rapide, subtil ou trop présent, et toujours cyclique: et en ayant eu cette image cela lui fit penser au misbaha ou à un rosaire.

La question qui le taraudait: si tout est illusion, est-ce une dissolution que j'opère?

L'image de la goutte d'eau qui tombe dans l'océan était belle; elle décrivait bien quelque chose. Une assimilation, une intégration, l'ajout du un à l'infini qui donne encore l'infini... mais donc ce un était tout aussi bien zéro. Était-ce une dissolution vers le Zéro? — Il se le demandait. Car l'image ne fonctionnait que dans une seule direction: la goutte d'eau revenait de l'océan et perlait à nouveau, elle, seule, unique; l'on revenait des plus profondes méditations la même personne. — Était-ce juste le fait que les méditations ne soient justement pas assez profondes? Pouvait-on s'y abîmer si loin, au tréfonds de l'abysse, jusqu'au point de non-retour? Devenir extérieurement un objet... et intérieurement: disparaître.

Il n'avait rien lu ou entendu qui pût présager que cela soit arrivé auparavant; même les maîtres revenaient à eux-mêmes. Maintenant ayant accès à une bibliothèque universitaire, il avait discrètement entretenu quelques lectures des mystiques ayant atteint le stade suprême. Il avait lu Hildegarde von Binden, il avait lu Swedenborg; il comprenait que ceux-là avaient fait l'expérience de l'unio mystica, mais pour autant il ne saisissait presque rien de leurs écrits. Ils utilisaient leur propre vocabulaire; leurs propres images. Il aurait fallu autre chose que des mots, et c'était de toute manière des expériences externes, qui ne lui parlaient pas. Non — la raison pour laquelle il y pensait, c'était que ceux-là aussi avaient clairement plongé peut-être au plus loin qu'il était possible — et qu'ils étaient revenus — et qu'ils étaient encore eux. — Donc: pas d'océan.

Au contraire, ils étaient tous revenus plus forts. L'on parlait des "bienfaits de la méditation". Et ceux-là existaient clairement, il pouvait lui-même en sentir les prémisses; il fallait au moins un peu de pratique et une certaine sensibilité, et l'on les ressentait déjà subtilement. Tous n'en retirent pas la même chose; mais si l'on regardait à nouveau vers les maîtres, ceux-là aussi étaient bien revenus avec quelque chose — et au minimum une plume incroyablement enivrée. Ça n'était pas le chemin vers le Zéro. — D'ailleurs les mystiques le disaient eux-mêmes, ou le laissaient deviner, ils cheminaient vers l'Un.

Par hasard il avait entendu le terme d'Ein Soph — אין סוף

Certains disaient que c'était le vide, mais il savait bien ce que signifiait le terme hébreu. Il n'avait pas appris cette langue mais ça n'avait pas été difficile: il avait immédiatement vérifié le terme en s'initiant à un peu de grammaire. Ein, c'était la négation de l'avoir, du terme yesh. On disait Yesh li mashehu pour dire "j'ai quelque chose", littéralement "il est à moi quelque chose", et ainsi "ein li" n'était que "il n'est pas à moi (quelque chose)". Et de même: ayant & n'ayant pas. "Soph" c'était la fin et la limite. Donc ce n'était pas le Zéro: c'était l'illimité, l'éternel, l'infini — l'Un infini. — Les disputes rabbiniques pour savoir s'ils appelaient cela le zéro, le double-zéro voire le triple-zéro ne le touchaient pas; c'étaient des artifices de langage et pas une réalité qu'il sentait dans la chair. Et il ne voulait pas apprendre comme un écolier, comme certains ésotéristes qu'il avait commencé à rencontrer dans des bars étranges. — Ceux-là apprenaient et répétaient, c'était parfois intéressant mais ce n'était pas la même chose ni la même quête.

 

*

 

Il était à nouveau dans ce bar — "Chez Viviane". L'enseigne aux allures de salon de thé. — Le soir, l'endroit devenait un refuge paisible, la musique lounge n'était pas trop forte, on pouvait y aller seul ou entre amis et avoir une conversation sans devoir crier et se casser la voix. Quelle étrangeté! C'était dans ce bar moderne que se donnaient rendez-vous beaucoup de personnages perchés. Si l'on venait souvent, l'on apprenait à en reconnaître quelques-uns. Par exemple, il y avait Didier, le grand trentenaire longiligne qui parlait souvent de kabbale. Il y avait B., qui venait rarement, parlait rarement, mais avait eu cette envolée étrange sur l'alchimie, un soir. Il y avait Véronique, l'apprentie-voyante. Et quelques autres qui avaient plus d'un tour dans leur sac. Pourquoi venaient-ils tous ici? — Rapidement il s'était convaincu que c'était à la fois un effet boule de neige, comme ils s'attiraient les uns les autres, et bien plus simplement la fréquentation constante de l'établissement par les jolies filles de la fac de lettres. — Didier n'était jamais autant inspiré que lorsqu'il avait un public féminin; alors seulement, révélait-il ses secrets.

Mais lui parlait peu, écoutait beaucoup, draguait parfois; prêt à entendre une perche — n'attendant rien en particulier. Il ne savait pas si d'autres s'étaient posés la question du Zéro et de l'Un. Parfois il lui semblait que l'on en parlait presque, mais avec d'autres termes, et il est souvent bien difficile de calibrer deux vocabulaires en une seule discussion...

Ces soirées étaient simplement une autre forme de méditation, active; tout en prenant part aux conversations avec amis et inconnus, il observait, il remarquait le bal que l'on danse — les voiles qui s'agitent. Au détour de quelques phrases, un souvenir affleurait. — C'était ce qui venait de se passer — Il avait... revu toute sa vie comme dans un film; revécu les vieilles heures et re-suivi le fil... mais ça n'avait été que la vie spirituelle... pourquoi? Qu'est-ce qui avait mu ces mémoires? — Il lui semblait que... qu'il se réveillait, là, au milieu d'un groupe de personnes.

Il reprenait ses esprits, le cerveau encore un peu embrumé. Avec un effort, il reconnaissait des amis: Delphine, Chloé, Patrick... le groupe familier. Par contre — en face de lui — quelqu'un qu'il ne reconnaissait pas du tout, qu'il n'avait jamais vu auparavant, et ils étaient (avaient été?) en train de parler.

L'homme est très grand. Il est un peu plus âgé, mais pas tant; certainement moins de trente ans. Il se tient très, très droit, et immobile. Ses traits sont fixes. Son trait de mâchoire est dur, carré; la bouche fermée, avec un pli sur les lèvres comme s'il la maintenait ainsi, fixe et en tension — les sourcils légèrement froncés, pas d'un air fâché toutefois — mais d'un air sérieux. Il voit bien tout cela de l'homme — et dans le même temps, il ne voit qu'une chose: ses yeux...

Des yeux grand ouverts — bleu acier, presque gris — des yeux fascinants. Terriblement fixes. Il n'y a pas de clignement. Il n'y discerne aucun mouvement... même sur les arcades, il n'y a pas de palpitations trahissant la présence de la vie et du sang. — Des yeux en abysse.

Venait-il d'être hypnotisé?

Ça devait être cela...

 

*

 

L'appartement. Il est tard. Il est en train de regarder un film avec ses colocataires. C'est l'un de ces vieux films italiens où l'on suit l'intrigue plutôt comme une succession de tableaux d'art qu'en prêtant attention à ce qui se dit. Il y a la musique étrange de l'époque, mêlant synthétiseurs et instruments de rock — suivant chaotiquement les images et les meurtres. — À côté de lui sur le sofa rouge, Patrick est absorbé par le film. Entre eux, au milieu, la tête reposant sur son épaule et les jambes passées par-dessus celles de Patrick, il y a Angélique. Elle fait toujours ça; il lui faut un contact, même absorbée elle aussi dans les images qui défilent. Ça n'est pas gênant; ils se connaissent tous depuis assez longtemps pour savoir que c'est par simple amitié, par confort. Lui ne suit pas vraiment l'intrigue. Le souvenir de l'inconnu aux yeux bleus lui est revenu.

Les yeux... ils avaient communiqué, c'était certain; mais que s'étaient-ils bien dit? — Il n'arrivait pas à s'en souvenir, tout comme il n'arrivait pas même à se souvenir que cet homme se soit approché et assis à leur table; ni quand ni comment. — Mais ils avaient communiqué, et ils n'avaient pas eu besoin d'ajuster leur vocabulaire, puisqu'ils n'avaient peut-être pas utilisé de mots. Ou alors ceux-là maintenant oubliés ne comptaient plus, si seules revenaient les images; et les images, les tableaux de sa vie adolescente, il les avait bien revus, hypnose ou pas. Ça devait être le message de l'inconnu.

Il avait pensé brièvement au fait qu'il y ait "deux" yeux — mais "une" vision. Et tout bêtement, comme cela, il en était venu à se poser la question de la dualité dans son système.

Lors de ces rares moments où il conversait réellement à cœur ouvert avec un autre, homme ou femme, et que de chaque côté la curiosité et la bonne volonté permettaient d'aller au-delà des différences de vocabulaire qui existent entre deux personnes — où l'on faisait l'effort de se mettre dans la "position" de l'autre, d'essayer de voir l'image plutôt que le doigt qui la pointait d'un vocable — où l'on faisait fi des mots si différents selon les classes sociales et les langues — alors l'on se sentait réellement en présence de l'Autre.

Par respect, par patience, parfois tout simplement par séduction, l'attention était entière et cet Autre se tenait là. C'était un échange. On troquait des images, des pensées, parfois même ces mots lorsqu'ils se révélaient utiles ou riches... C'était un accès inattendu et tellement enrichissant envers un individu avec sa propre histoire, sa propre formation, sa propre évolution en un Un qui était Autre. Il y avait Moi — et Toi. — Donc il y avait Deux.

Et c'était cette réalisation, au-delà des yeux si étranges, qui l'empêchait de suivre le film. Il réalisa soudain qu'il avait quelque chose à demander à Angélique:

— "Est-ce que tu as toujours ton livre sur Jung, tu sais, celui dont tu m'avais parlé?"

— "Tu veux établir les archétypes du giallo?" rit-elle.

— "Ça serait drôle! Non, ça m'a juste fait penser à quelque chose, j'aimerais bien y jeter un œil".

— "Maintenant?"

Elle lui expliqua sur quelle étagère trouver l'ouvrage, et le soir-même il s'y plongea. Maintenant qu'il lisait un peu mieux, ce n'était pas le même effort que les longues heures passées au dortoir, comme autrefois; de plus, il cherchait un passage en particulier — quelque chose dont il avait entendu parler — et qui se rapportait aux dualités. Alors il passait des chapitres entiers en diagonale, revenait, vérifiait les premiers mots d'une page ou d'une autre. Ah, là encore, c'étaient les mots d'un autre, des mots compliqués, qui construisaient un système comme certains de ces poètes-spirites "chez Viviane"... Oui, des dualités... la voie du milieu en quelque sorte... comme un curseur que l'on déplaçait entre deux antonymes, entre deux extrêmes... à ajuster à la souris comme un réglage sur l'ordinateur. Si c'était cela surmonter une dualité, pourquoi pas — mais ça n'était pas ça qui avait affleuré sa mémoire. Là plus loin on parle d'Ombre...

Mais oui! - Soudain cela lui revint, instantanément, à l'esprit. Il en avait entendu parler, par Didier — c'était un soir où celui-ci avait lancé une grande tirade, ayant trouvé bon public... Il avait voulu draguer l'étudiante en psychologie, et il avait choisi cette méthode, le grand discours sans la regarder pour tenter de l'impressionner, avant qu'ils ne puissent faire plus ample connaissance plus tard. Et pour le coup il y avait eu des phrases assez intéressantes, de temps en temps... Didier avait parlé de Jung, et il avait révélé que celui-ci s'était adonné à un exercice très particulier et qui eut une grande influence sur son œuvre: à la suite de rêves terrifiants, il avait décidé de plonger, comme un explorateur, dans son inconscient. En guise de bathyscaphe, de nombreuses techniques empruntées à l'occultisme, dont le dialogue intérieur. — Il avait peut-être appris celle-ci durant sa thèse, puisque celle-ci portait sur sa propre nièce — une jeune fille spirite. Il se cache toujours une femme...

Il trouva le passage. Une des techniques de Jung avait été de commencer des conversations détaillées, complètes, profondes, avec lui-même — enfin, avec son inconscient, l'Ombre qui communiquait durant des sessions d'écriture automatique, et par d'autres moyens de court-circuiter l'esprit logique et le "moi" habituel. En somme, il avait forcé un dialogue avec l'Autre et ce tout en étant tout seul. En quelque sorte... il avait évolué vers le Deux... et il nous disait bien que la voie de l'individuation nécessitait cette confrontation, sous une forme ou une autre...

Le soir-même, il débuta alors son propre journal — son propre duel...

 

*

 

L'Ombre changeait sans cesse de forme. Dans ses méditations, il repensait à l'image du collier, aux voiles des illusions — les petites perles n'étaient plus des simples idées ou pensées diverses, mais elles s'étaient élargies, avaient pris en volume, jusqu'à occuper la pièce entière, et devenaient des scènes — des visions... C'était là qu'au lieu d'entendre la voix (silencieuse) de son narrateur intérieur — l'unique spectateur du propre film de sa vie — il avait commencé une discussion avec une nouvelle voix (retentissante) qu'il rencontra en lui. — Les exercices d'écriture automatique, de peinture, tout cela lui avait apporté un peu de familiarité avec sa face cachée, mais à la manière d'un e-mail — pas d'une rencontre directe. Or maintenant qu'il s'était concentré sur les exercices visuels — les mandalas colorés qui tournaient — le tracé de sigilles — il avait soudain entendu à l'occasion d'une profonde transe, aussi nettement que s'il l'avait entendu en stade d'éveil, le tintement d'une petite cloche...

— Et alors l'Ombre lui avait parlé.

La voix était duelle, elle aussi. C'était à la fois la voix grave d'un homme, et une voix rauque de femme, qui retentissaient en même temps et avec les mêmes intonations, comme si les voix n'en faisaient qu'une. Il se demanda si c'était ainsi que d'autres l'avaient entendue... si c'était là la réelle signification du terme "mariage mystique" qu'il avait aperçu çà et là dans des ouvrages pourtant déconnectés les uns des autres.

Voulant poursuivre les conversations qui ne duraient pas assez longtemps pour sonder les profondeurs autant qu'il l'eût souhaité, il chercha un guide parmi les plantes.

 

*

 

"Chez Viviane"... Il était à nouveau dans le même endroit. Il était devenu un habitué; c'était finalement dans ce bar qu'il avait lié d'intéressantes amitiés, noué de curieuses relations, et même rencontré ses premières amours. — Depuis quelque temps, un coven de sorcières se réunissait le samedi après-midi, toujours à la même table dans un coin tranquille de l'établissement. Elles demandaient du thé et des petits gâteaux, elles s'installaient en laissant soin que celle qui semblait leur compagne la plus expérimentée ait la place du milieu, et discutaient de longues heures. Souvent elles tiraient les cartes. Il arrivait souvent que quelques-unes restent quelques heures de plus, après ce curieux sabbat, et petit à petit elles avaient fait connaissance avec beaucoup de personnes que lui-même connaissait. C'est ainsi qu'ils en étaient venus à fréquenter les mêmes cercles.

Parmi ces amis communs, l'un était un psychonaute amateur, A. — A. avait décidé d'expérimenter tout ce sur quoi il pourrait mettre la main. Dans son cas, ce n'était pas vraiment par quête spirituelle, bien que certaines explorations de l'âme lui aient effectivement laissé une impression profondément mystique. D'autres visions étaient moins clémentes... Good trip, bad trip, cela dépendait de la substance; et des précautions qu'il prenait. Les explorations étaient difficiles à partager avec autrui comme le vocabulaire de l'esprit pouvait être encore plus différent que celui qui bâtissait la pensée. Néanmoins, il avait été intéressant d'entendre certaines expériences de A. car par moments, elles lui rappelaient les courts entretiens qu'il avait certains soirs avec l'Ombre... — Et il était passionnant d'en apprendre plus sur les techniques qu'avait appris A. pour extraire certains métabolites secondaires... de la chimie, solvants polaires, apolaires... de la jardinerie, avec les types de sol... de la pratique, avec les astuces en cuisine pour adoucir un alcaloïde. — A. lui-même avait commencé à apprendre la botanique avec l'aide d'un ami chercheur, spécialiste de l'arabette, généticien de formation, mais qui cultivait également de bien curieuses sauges...

A. avait parlé de l'ipomée. La plus active était l'ipomée violacée... mais il ne fallait pas se procurer les graines en section jardinage, puisque celles-là étaient bourrées de fongicides. L'une des sorcières partageant certaines de ses quêtes avait réservé un coin de son "autel vert" pour faire pousser les belles fleurs pourpres au soleil. Elle en prenait soin, c'était biologique, et apparemment les graines étaient de première qualité — et chose rare, de qualité régulière! alors qu'il est bien difficile le taux de principes actifs de beaucoup de plantes. En capitaine vétéran, A. prenait régulièrement des milliers de graines... N'étant pas fou, il prenait bien soin de dissuader qui aurait voulu en faire autant. — Mais il voulait plus. Il avait entendu d'une très rare variété de la plante, dont la fleur était très sombre; bleu nuit, presque noire... Cependant, personne n'en avait. Sauf la personne qui lui en avait touché mot: une étudiante étrangère qui venait de temps en temps rendre visite aux sorcières. Il fallait espérer qu'elle vienne aujourd'hui; et qu'elle reste un peu plus longtemps.

Il avait décidé de tenir compagnie à A. en échange de l'obtention de quelques-unes des graines s'il arrivait à s'en procurer. —

— — Tard dans la nuit.

Ils partageaient un dernier verre. Elle était venue. Ils avaient sympathisé. Certains restaient. Elle était avec eux. Il se demandait d'où venait son accent; elle parlait parfaitement français, mais parfois certaines voyelles se confondaient, et la mélodie de sa voix ne chantait pas de la même manière. Mais c'était surtout ses yeux qui l'avaient impressionné; ces yeux clairs — si clairs malgré les cheveux foncés — qui lui avaient instantanément rappelé ceux de l'hypnotiste.

 

*

 

Il avait appris à préparer le thé amer avec les graines de la plante noire. Après de multiples expérimentations, il avait perfectionné la méthode pour atténuer les émétiques tout en conservant les autres messagers. Il avait également fallu optimiser la dose — mais maintenant, non seulement il arrivait à se plonger dans ses petites bulles et à converser avec son Ombre, ce Deux qui se cachait en lui-même, mais il avait commencé à la voir... à le voir: son double. La première apparition l'avait terrifié: il s'était vu lui-même, entièrement semblable — comme s'il avait scruté un miroir pendant des heures, jusqu'à ce que le cerveau ne réalise plus que c'était un miroir et interprétait le reflet véritablement comme la présence d'un autre. De même, il s'était demandé si le doppelgänger serait gaucher ou droitier... mais il n'avait jamais pu le déterminer. — Car quelque chose d'autre s'était trop tôt invité dans ces tableaux nocturnes: il voyait le double, certes... mais il commença à douter de ce qu'était réellement l'Autre, lorsqu'arrivèrent dans ces méditations "les Autres"...

Il y avait un nain hirsute qui lui tenait des propos insensés... et qui avait les traits de Didier...

Il y avait un tigre à tête de chat qui lui posait des questions étranges...

Une fois il y avait revu l'homme aux yeux d'acier...

Il y en avait légion.

Il les comptait un par un.

Trois, Quatre, Cinq...

Il tendait vers... plus?...

Il n'était plus sûr de comment voir le prochain signe.

Était-ce un 8... — Était-ce un ∞...

 

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"L'image de la goutte d'eau qui tombe dans l'océan était belle; elle décrivait bien quelque chose. Une assimilation, une intégration, l'ajout du un à l'infini qui donne encore l'infini... mais donc ce un était tout aussi bien zéro. Était-ce une dissolution vers le Zéro? — Il se le demandait. Car l'image ne fonctionnait que dans une seule direction: la goutte d'eau revenait de l'océan et perlait à nouveau, elle, seule, unique; l'on revenait des plus profondes méditations la même personne. — Était-ce juste le fait que les méditations ne soient justement pas assez profondes? Pouvait-on s'y abîmer si loin, au tréfonds de l'abysse, jusqu'au point de non-retour? Devenir extérieurement un objet... et intérieurement: disparaître."

L'image de la goutte d'eau est un exercice de méditation qui conduit à une révélation. J'aime beaucoup l'utiliser comme" rite de passage", surtout avec les enfants, qui sont plus réceptifs... 

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