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La dernière nuit du colibri

Kégéruniku 8

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Les retours sont des adieux et les adieux des retrouvailles.

Pour ne pas ruminer la colère stérile qui m'obnubilait, j'errai de ports en porc. Me plongeant à corps retrouvé dans l'exploration, plus gloutonne que méthodique, des intimes eaux tièdes et doucereuses qui bordaient ma dérive. Je collectais ces délicats nectars avec d'autant plus d'enthousiasme que j'avais connu et la diète et la disette. Et je goûtais d'autant plus mon plaisir que j'étais cet iris n'ayant pas vu la rose, à nouveau débutant, balbutiant, à la poursuite de repères que je n'avais plus. La première étreinte fut d'ailleurs la plus folle. Pour la première fois depuis près d'une décade j'explorais, tâtonnant, arpentant les paysages de l'inconnue dans un mélange d'exaltation et d'effroi. Adieu les caresses mécaniques, je devais à nouveau penser chaque geste, doser chaque toucher pour qu'il convienne à l'attouchée. En sus, je devais redécouvrir mes propres perceptions, et quand elle passa ses doigts délicats sur mes côtes, je me sentis frissonner comme je ne me souviens pas l'avoir jamais fait auparavant. Extasié, extatique, j'aurai pu m'arrêter là si l'extravagante faim ne m'avait exhorté à poursuivre mes exercices expérientiels.
Avide, c'est en toute logique que je cherchais à faire le plein. Après la première, il y eu donc la deuxième. La nouveauté en moins, la surprise en plus, d'autant que je n'étais pas à l'origine de la démarche, ce qui m'apparut comme tout aussi déroutant que plaisant. Puis vint la troisième, opportuniste et pragmatique, mais pas moins appréciée.
Cependant, j'avais beau étouffer mes ardeurs sous d'autres corps, ça n'empêchait pas mes idées d'être à l'igné, ça n'éteignait pas le feu qui continuait de me ronger. Me poussant ainsi toujours plus avant dans l'errance et ses remèdes.
Ainsi, comme un clou en chasse un autre et alors que j’avais choisi la nostalgie pour terrain de jeux, je pris la direction d’un bar dont le nom m’était soudainement revenu. Dire que j'espérais quoique ce soit serait quelque peu présomptueux, toutefois, je ne pouvais me résoudre à écarter l'improbable possibilité de retrouver celle par qui j'avais eu vent du lieu. Quand je l'ai connue, elle habitait à proximité du bar et avait sympathisé avec le gérant. Je m'étais donc dit que si je devais la retrouver, ce serait l'endroit idéal. Cependant, aux dernières nouvelles, qui n'étaient certes pas des plus récentes, elle avait déménagé. Je passais donc la soirée, bercé par quelques sonorités de ce qui était présenté comme du jazz, à ne rien attendre désespérément. Et, logiquement, rien ne se produisit.

Sur le chemin du retour, je décide de faire un détour afin de me poser quelques instants sur la berge, prendre le temps de réfléchir et souffler un peu. La vue, sans être extraordinaire, me réconforte et je me plais à contempler le reflet de l'eau sur la lune. A moins que ce ne soit l'inverse. Peu importe, toujours assis sur ma souche, à l'écart des bancs qui auraient pu accueillir de quelconques importuns, je souris benoîtement face au buste de Django Reinhardt, illustre musicien dont j'ignorais jusqu'à l'existence avant qu'elle ne m'amène ici, en son dernier fief. Je ne connais pas sa musique, je ne connais que très mal son histoire, mais j'ai désormais envie de musique afin de me laisser délicatement porter par le flux de souvenirs, et, quitte à me plonger dans la nostalgie, j'écoute: 

 

puis,

et encore,

 

Puis enfin

 


C'est alors que je profite d'une tranquillité absolue qu'une ombre indélicate s'amène et s'installe, sans gène, à côté de moi. Bien que dérangé, je n'ai pas envie de m'énerver, alors j'essaie de l'ignorer. Je coupe la musique et pianote aléatoirement sur mon téléphone. Si je l'ignore et vaque à mes affaires, la personne finira bien par comprendre que je ne veux pas être dérangé et me laissera tranquille. A priori, non, ça ne change rien.
Doucement, patiemment, je sens la colère monter en moi de façon graduelle. Je m'échauffe, je boue, je fulmine et d'un coup je décide de repartir puisque je n'ai plus rien à faire ici. Je me lève et pars sans jeter le moindre regard vers la raison de mon départ, quand j'entends: "je pensais qu'on pourrai discuter."
Il y a bien deux ans que je n'ai pas entendu cette voix, mais je la reconnais. Je me sens con. Affreusement con. Sans dire le moindre mot, je retourne m'assoir, tout penaud, comme ce gamin qui se rend bien compte de sa bêtise mais qui ne sait absolument pas quoi faire pour y pallier. Ce qui la fait, non pas rire, mais glousser ; oui, le terme me semble mieux convenir pour décrire le son émis.
J'ai envie de lui demander ce qu'elle fout là, de lui dire que je suis désolé, de l'envoyer chier aussi, de l'embrasser, elle me semble plus belle que dans mes souvenirs, le changement de coupe lui va sacrément bien, elle est con quand même d'être resté à côté sans rien dire, est ce qu'elle attend que je dise quelque chose? Mais attends, t'avais pas déménagé?
Finalement, la seule chose qui finit par sortir de ma bouche: "Salut".
Wouah, champion, quelle verve, franchement je m'épate moi même. J'espère quand même ne l'avoir pas trop subjuguée, ce serait dommage qu'elle reste pantoise du fait de ma prolixité.
"Ça va?"
Pull up! De mieux en mieux, y a pas à dire, jui un poète moi. Manque plus qu'une allusion à la météo en mode, "il fait doux mais le fond de l'air est frais" et j'emporte la timbale.

Finalement, malgré des débuts pour le moins laborieux, la discussion démarre et s'éternise même dans une obscurité de plus en plus difficile à ignorer. Le contact est renoué, je lui dis que je reviendrai vers elle prochainement mais que je dois pour l'instant y aller. Elle pose alors sa main sur la mienne et m'embrasse, pour la première fois.
En rentrant, même si je ne peux pas m'empêcher de penser à la suite et à la fin de cette histoire, je suis dans le même état que la plus vulgairement niaise des prépubères qui a été bien trop longtemps nourrie aux comédies romantiques et aux love interest à deux balles que lui vendent de trop nombreuses séries. Et le pire, c'est que je ne déteste pas ça.



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