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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (4).

Gouderien

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Il gagna le quatrième étage, où se trouvait le bureau de sa patronne. Il y avait peu de monde dans les locaux : certains étaient déjà rentrés chez eux, et de toute façon c’était les vacances. Quand elle l’aperçut, Ghislaine se jeta dans ses bras et l’embrassa. Il fut plutôt étonné de cette démonstration d’affection, qui n’était guère dans ses habitudes.

  • Ça va ? demanda-t-elle.

  • Disons que ça va mieux.

  • Si tu savais ce que je m’en suis voulu, de t’avoir expédié à l’autre bout du monde, quand ta fille a été enlevée. Jusqu’au moment où on a annoncé sa libération, je n’en dormais pas de la nuit.

  • Je comprends. Moi aussi, j’ai passé des moments très difficiles.

  • Tu as quelque chose de spécial à faire ?

  • Non.

  • Alors je termine un boulot urgent, et puis on va dîner. Comme ça on aura le temps de parler.

  • OK, pas de problème.

Il en profita pour gagner son propre bureau, où en fait il mettait rarement les pieds, les nombreux messages qui lui étaient destinés étant transférés directement sur son portable. Quelques-uns de ses collègues étaient encore là, et ils vinrent le saluer et le féliciter pour son article.

A 19 h 30, Ghislaine sortit de son bureau et vint le chercher. Il songea qu’elle faisait des progrès : quand elle était plus jeune, elle était tellement absorbée par son travail qu’elle ne voyait pas le temps passer. Elle était tout à fait capable de convoquer des gens pour une réunion à 11 heures du matin, et à trois heures de l’après-midi de regarder sa montre en s’exclamant, sur le ton de la plus grande surprise : ah ben il est déjà cette heure-là ? Zut, on a raté le déjeuner ! Certains croyaient qu’elle faisait ça par vacherie, mais en fait non, simplement elle était tellement concentrée sur son travail qu’elle en venait à oublier tout le reste – c’est comme ça qu’elle était arrivée à son poste actuel.

Ils descendirent au parking, au deuxième sous-sol, et elle s’arrêta devant une Lexus grise.

  • On ne prend pas ta BMW volante ? demanda-t-il.

  • Non, mon chauffeur est déjà rentré chez lui. Et je n’ai pas le permis pour piloter ce genre d’engin.

  • Ah d’accord !

  • Qu’est-ce que tu as envie de manger ?

  • Je te fais confiance.

Elle le conduisit directement dans un restaurant étoilé du quartier des Champs-Élysées, une brasserie de l’avenue Franklin-Roosevelt où elle semblait avoir ses habitudes. Après être entré, il fallait monter au premier étage, où l’on découvrait un décor boisé et feutré et aussi – fort heureusement – climatisé.

Tandis qu’ils examinaient la carte, elle dit :

  • Alors tu passes au journal de Nation2, demain soir ?

  • Et oui ! En compagnie de cette chère Sophia Wenger.

  • Comment est-elle ?

  • Comme femme, comme musicienne ou comme adepte des arts martiaux ?

  • Fais-moi une synthèse !

Il se calla sur sa chaise, et parut réfléchir.

  • Eh bien, comme femme elle est très jolie mais un peu bizarre, en tant que musicienne elle est fabuleuse, et comme adepte des arts martiaux elle est redoutable.

  • Tu es amoureux d’elle ?

  • Quelle question étrange !

Le garçon arriva, et ils commandèrent les apéritifs, les entrées, les plats et les vins. Gérald avait eu l’intention de manger léger, étant donné le temps, mais il céda aux sirènes de Ghislaine qui lui assurait qu’ici tout était délicieux, et il commanda finalement une salade de foies de volailles puis du confit de canard accompagné de pommes de terre sarladaises, le tout servi avec des Bordeaux blanc et rouge. En tous cas cela lui donna un peu de temps pour réfléchir.

  • Quand je l’ai vue pour la première fois, répondit-il, elle m’a fait un effet prodigieux. Mais la suite m’a un peu refroidi. Elle a tué trois hommes sous mes yeux en moins de deux secondes, uniquement en se servant de ses mains. Je n’avais jamais vu ça, même à l’armée.

  • Dans ton article, tu présentes ça comme de la légitime défense.

  • Disons que c’est la version « politiquement correcte ».

  • Les gendarmes s’en sont contentés ?

  • Il faut croire, même s’ils n’étaient pas ravis. Mais je pense qu’ils ont subi de lourdes pressions. On avait fait appel à Sophia Wenger, il était difficile de lui reprocher ensuite d’employer des méthodes expéditives. Par contre, ma fille lui en veut beaucoup.

  • Pourquoi ?

  • Elle a dit que ses ravisseurs avaient été très gentils avec elle.

  • Elle est très jeune, et facilement influençable.

  • Oui. C’est possible.

Le garçon vint apporter les apéritifs, deux kirs à la framboise. Ils trinquèrent :

  • A nos retrouvailles ! lança-t-elle.

  • A nos amours ! répliqua-t-il, sans bien savoir pourquoi.

Il but une gorgée. Il avait soif, et la boisson était bien fraîche.

  • Tu sais, reprit-il, j’ai trouvé toute cette histoire très étrange. Les ravisseurs avaient vraiment l’air de pieds-nickelés. Et nous avons découvert leur cachette un peu trop facilement.

  • Il paraît que ta miss Wenger est aussi une bonne détective.

  • Je sais. Il paraît. Bonne à ce point ?

  • Si tout cela était une mise en scène, dans quel but ? Et pourquoi avoir tué ces trois hommes ?

  • Cela fait plusieurs jours que je me pose ces questions, et je n’ai toujours pas trouvé la réponse.

On apporta les entrées, et ils continuèrent leur conversation en mangeant.

  • Tu avais raison, commença-t-elle.

  • A quel propos ?

  • L’accident d’avion de Roissy, l’autre jour.

  • Ah oui.

  • Il y a bien eu une panne générale d’électricité.

  • Même dans les avions ?

  • Oui.

  • Qu’est-ce qui a pu produire ça ?

  • On pense qu’il s’est produit une catastrophe en Russie. Mais nous n’avons que très peu d’informations. Moscou minimise les choses.

Il secoua la tête, incrédule :

  • Quel genre de catastrophe pourrait produire un tel effet ? Je ne vois qu’une explosion nucléaire.

  • D’après les spécialistes, on n’a noté aucune élévation du niveau de radiation.

  • Ouais, enfin je me méfie de ce genre de spécialistes ! C’est eux qui avaient assuré que le nuage de Tchernobyl s’arrêterait à la frontière française, en 1986. D’ailleurs, les russes possèdent encore des centrales nucléaires en activité ?

  • Il paraît.

  • C’est contraire à tous les traités.

  • Tu sais, les Russes sont connus pour appliquer les traités quand ça les arrange. Cela dit, ça pourrait aussi être un accident militaire.

Ces derniers temps, les théories les plus fantaisistes avaient circulé à ce sujet sur le Worldnet ; même s’il n’avait guère eu le temps de s’y intéresser, il avait quand même noté qu’on mettait souvent en cause la Russie – on ne prête qu’aux riches. Qui lui avait parlé de la Russie, aujourd’hui ? Ah oui, Sophia, à propos de la tournée qu’elle allait effectuer bientôt là-bas. Coïncidence ? Un signal d’alarme s’alluma dans sa tête, et il préféra changer de sujet.

  • Dis-donc, dit-il, c’est une idée à moi, ou il fait de plus en plus chaud, à Paris ?

  • Non, c’est une réalité. On est en train de battre tous les records de chaleur. Et de pollution.

Elle se pencha vers lui par-dessus les assiettes et ajouta à mi-voix :

  • On n’en parle pas trop encore, mais il paraît que de nombreuses personnes âgées n’y résistent pas. Les urgences des hôpitaux se remplissent. Et les morgues, aussi.

  • C’est vrai ? fit-il, étonné. Pourtant on a eu assez de canicules ces dernières années. Je pensais que les gens étaient équipés, maintenant.

  • Tu as toujours des radins, ou des personnes trop pauvres pour se payer la climatisation. Sans compter les maisons de retraite. Les choses se sont améliorées, mais il y a encore beaucoup à faire.

Le sujet l’intéressait, et s’il n’avait pas eu son rendez-vous mystérieux de samedi au Crillon, il lui aurait proposé de rédiger un papier là-dessus. Mais il préférait ne pas prendre d’engagement pour le moment.

  • Et si tu me parlais de ton voyage aux États-Unis ? demanda-t-elle, tandis qu’on enlevait les assiettes des entrées pour apporter les plats principaux.

  • Houlà, il y en a pour un moment !

  • J’ai tout mon temps.

Ils sortirent de là plus d’une heure plus tard, rassasiés et un peu éméchés. Entre-temps, la nuit était tombée.

  • Comme je suis venu avec Sophia, déclara-t-il, j’ai programmé ma voiture pour qu’elle vienne toute me seule me rejoindre près de chez moi. J’espère qu’elle aura su trouver son chemin.

  • Tu tiens à rentrer chez toi ?

  • Tu as une autre idée ?

  • Eh bien, je pourrais t’héberger pour cette nuit.

  • Tu ferais ça ? dit-il en la regardant d’un œil intéressé.

  • Mais oui. Je crois que nous avons encore des choses à nous dire.

  • Et à faire.

  • Certainement.

Ils s’embrassèrent, puis regagnèrent la voiture de Ghislaine pour se rendre chez elle. Elle habitait un immense appartement, décoré d’objets d’art et d’antiquités venus des quatre coins du monde – avant d’être rédactrice en chef au « Figaro », Ghislaine Duringer avait énormément voyagé pour des reportages - au huitième étage d’un immeuble moderne, avenue Philippe Pétain à Neuilly-sur-Seine, juste en face de la Défense. Cela faisait au moins un an qu’elle ne lui avait pas fait l’honneur de l’inviter chez elle. En arrivant, il se précipita vers les baies vitrées, qui donnaient sur ce que l’on appelait depuis longtemps le « Manhattan parisien ». Maintenant que l’on y avait construit deux tours de près de 300 mètres de haut, le quartier de La Défense commençait vraiment à mériter ce nom – et encore, l’édification d’un gratte-ciel d’un demi-kilomètre de hauteur était-elle en projet. De nuit, c’était un spectacle fascinant, et il songea que s’il avait habité là, il aurait passé sa vie à le contempler. Elle arriva discrètement derrière lui, et se pelotonna dans son dos.

  • Tu boirais un verre ? demanda-t-elle.

  • Pourquoi pas, mais je ferais bien quelque chose d’autre avant.

  • Oh, coquin !

A sentir la pression des pointes de ses seins dans son dos, à priori elle avait la même idée que lui.

Ils firent l’amour, et cela lui fit un bien fou. Il songea qu’il avait un peu trop pensé à Sophia Wenger, ces derniers temps. Et puis, comme ni l’un ni l’autre n’avait sommeil, ils allèrent s’asseoir sur le balcon, une pina colada glacée à la main. Il faisait vraiment très chaud, heureusement les boissons étaient là pour les rafraîchir. Il montra à Ghislaine sur son portable toutes les photos qu’il avait prises pendant son bref séjour aux États-Unis, et dont il ne lui avait envoyé que quelques-unes, et elle les trouva très intéressantes et dignes, au moins pour les meilleures d’entre elles, de figurer dans un prochain numéro du « Figaro Magazine ». Il lui fit voir aussi les clichés pris à Charlagnac. Pendant un moment ils restèrent sans rien dire, observant les voitures qui filaient sur les quais, le long de la Seine. Et puis, à sa grande surprise, Ghislaine demanda :

  • As-tu déjà songé à te remarier ?

  • Pas ces derniers temps, non. J’ai été un peu trop occupé.

  • Bien sûr. Mais avant ?

  • Je vais t’avouer une chose, dit-il en la regardant droit dans les yeux, pendant des années après mon divorce, je n’ai pas ressenti le poids de la solitude, j’ai juste profité de ma tranquillité. Les dernières années de ma vie avec Isabelle avaient été épouvantables : des disputes permanentes, avec Agnès au milieu qui nous regardait d’un œil atterré.

  • Je comprends.

  • Et toi ? demanda-t-il. As-tu pensé à te marier ?

  • Hum… Ça m’est arrivé, une ou deux fois. Mais finalement ça ne s’est pas fait.

Elle ajouta en riant :

  • Au moins ça m’a évité les frais de divorce.

Sur ce elle finit son verre et se leva en disant :

  • Il faut quand même que j’aille me coucher, demain je dois me lever tôt. Tu me rejoins ?

  • Avec le plus grand plaisir.

 

Vendredi 1er août 2036.

Le son du radio-réveil les réveilla à sept heures du matin. Gérald se leva péniblement, la tête un peu embrumée à cause des libations de la veille. Une douche et un bon petit-déjeuner le remirent en forme. Tout en mangeant, Ghislaine était concentrée sur son portable, et répondait aux nombreux messages qu’elle avait reçus durant la nuit. Quant à lui, cela faisait longtemps qu’il avait résilié ses abonnements à « Facebook », « Twitter » et autres parasites – à l’indignation de sa fille, qui le traitait de ringard. Mais bien sûr, une rédactrice en chef ne pouvait se permettre un tel luxe. Elle le conduisit jusqu’au « Figaro », et de là il prit un taxi pour rentrer chez lui. Un peu après neuf heures, il était dans l’île Saint-Louis. Il eut le plaisir de retrouver Olga, sagement garée devant son domicile. Il fit le tour du véhicule pour vérifier qu’il ne lui était rien arrivé, mais la carrosserie était impeccable.

      Chez lui ne l’attendaient que des factures et des prospectus. Même si l’essentiel du courrier était désormais dématérialisé, le papier avait toujours ses adeptes. Il envoya un texto à Agnès pour lui dire qu’il était bien arrivé à Paris, elle lui répondit presque aussitôt pour l’assurer que tout allait bien de son côté. Il fit un peu de ménage puis des courses, car son frigo était vide. A midi, il alla déjeuner dans un restaurant grec du Quartier latin. Puis il rentra chez lui. Un peu plus tard, il reçut un coup de fil de la production de Nation2, qui lui rappelait son rendez-vous du soir et lui demandait de se présenter au moins deux heures en avance, pour le maquillage et autres préliminaires. Il promit d’être ponctuel.

 


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