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2036. Chapitre Quatre : Disparue (7).

Gouderien

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Tandis que les hommes du GIGN poursuivaient leur chemin afin d’aller fouiller la cachette des ravisseurs, le capitaine Leclerc et les autres gendarmes raccompagnèrent Gérald et les autres à la surface. Là, une petite femme vêtue de noir, l’air renfrogné, attendait impatiemment Sophia Wenger.

  • C’est Cindy MacLaird, une native d’Édimbourg. C’est à la fois mon agent, mon chauffeur et mon chien de garde, la présenta plaisamment la pianiste. Quand elle ne m’a pas vue depuis une heure, le mélange de whisky et de sang qui coule dans ses veines se met à bouillir.

  • C’est très exagéré, dit la dénommée Cindy avec un épais accent écossais. Je suis ravi de faire votre connaissance.

Sophia lui expliqua qui était qui, et Cindy, au fur et à mesure, serra la main de tout le monde. Gérald trouva qu’elle avait la main moite. Puis la pianiste et elle se lancèrent dans une discussion animée en anglais. Gérald était familier de la langue de Shakespeare et de Tolkien, mais les deux femmes parlaient tellement vite, et Cindy possédait un tel accent, qu’il ne comprit qu’un mot sur deux. Cela lui suffit néanmoins pour deviner de quoi il était question. L’Écossaise ne se gênait pas pour engueuler celle qui était pourtant sa patronne, lui demandant où elle était encore passée ; à quoi la pianiste répondait qu’elle avait délivré une jeune fille enlevée par des bandits. Cela calma quelques instants son chien de garde, mais pas longtemps, car Sophia crut opportun d’ajouter qu’elle en avait profité pour débarrasser la surface de la terre de trois vermines.

  • My Godness ! s’exclama l’Écossaise en portant la main à son cœur.

L’explication en resta là pour le moment, car les gendarmes embarquèrent Gérald et Sophia pour un débriefing, tandis qu’Agnès était conduite dans le plus proche hôpital pour vérifier son état de santé.

 

On les emmena à la gendarmerie de Périgueux, où ils furent interrogés séparément par les pandores pendant des heures interminables ; interminables, parce que Gérald raconta son histoire en dix minutes, et que tout le reste ne fut que redites. Il s’efforça de couvrir sa coéquipière en légitimant la version de la légitime défense, même si c’était passablement tiré par les cheveux. Cela dit, la notion de « légitime défense » avait été singulièrement élargie, depuis que le Front patriotique était au pouvoir.

Quand il sortit enfin de la gendarmerie, la nuit était tombée. Il aperçut Sophia et Cindy sur le trottoir ; apparemment, les gendarmes avaient relâché la pianiste avant lui. Ça, c’était la bonne nouvelle. Mais la mauvaise, c’est qu’elle était en grande conversation avec un groupe de journalistes qui, en l’apercevant, changèrent aussitôt de cible. Il n’avait strictement aucune envie de répondre aux questions de ses chers collègues ; et d’ailleurs, il était épuisé. Il dut se résoudre cependant à dire quelques mots, avant d’ajouter qu’il raconterait tout le reste dans un article à paraître bientôt dans « le Figaro », mais à une condition seulement : qu’on lui foute la paix.

  •  Vous n'êtes pas en prison, vous ? demanda-t-il à la pianiste, quand, enfin, ils se retrouvèrent seuls.

  • Et non, désolée. Vos gendarmes sont des gens intelligents.

  • Première nouvelle. Pas si intelligents que ça, s’ils ont gobé votre histoire de légitime défense !

  • Que voulez-vous, quand on fait appel à mes services, on sait à quoi s’attendre.

  • Je vois.

  • Ça vous dirait, un bout de conduite ?

  • C’est pas de refus.

Il avait laissé sa voiture à son père, pour qu’il regagne Chennevières avec ses deux femmes et le chien.

  • Mais je vous préviens, ajouta-t-il, faut qu’on passe récupérer ma fille. Elle est au Centre hospitalier de Périgueux.

La gendarmerie lui avait envoyé un SMS, indiquant qu’il pouvait venir la chercher, et précisant où elle se trouvait.

  • Pas de problème, dit Sophia.

La somptueuse Mercedes de la virtuose britannique était garée non loin de là. Cindy se mit au volant, tandis que les deux autres s’installaient à l’arrière.

  • Accrochez-vous, on va décoller, dit l’Écossaise.

Le vol fut court. Quelques minutes plus tard, ils atterrissaient dans le parking de l’hôpital. Personne de la presse à l’horizon, ça c’était chouette – et étonnant. D’accord, il était onze heures du soir, mais de vrais paparazzi ne s’attardent pas à ce genre de détail. Agnès les attendait à l’entrée, d’une humeur de chien, en compagnie de deux gendarmes.

  • Enfin ! s’exclama-t-elle en les apercevant. C’est pas trop tôt.

  • Vous êtes son père ? demanda l’un des gendarmes.

  • J’ai ce privilège, répondit le journaliste.

  • On peut voir vos papiers ?

  • C’est comme si c’était fait !

Il fallut encore dix bonnes minutes pour que l’on consente à admettre qu’il était bien le géniteur de la jeune fille, et qu’on pouvait la lui confier sans crainte qu’il lui arrive malheur. D'après les examens qu'on lui avait faits, elle était en bonne forme, et n'avait subi aucun mauvais traitement.

  • Alors il paraît que tu vas bien ? dit Gérald, quand enfin ils purent sortir de l’hôpital.

  • Oui, sauf que je meurs de faim et que je tombe de sommeil.

Il en connaissait un autre dans le même cas ! Il n’avait rien mangé depuis le matin, sauf un des casse-croutes qu’ils avaient emportés pour leur expédition, et un café tiède aimablement offert par les gendarmes. Et il sentait encore les effets du jetlag et des heures de sommeil qui lui manquaient.

  • Les journalistes ne t’ont pas embêtée ?

  • Non, les gendarmes les ont virés.

  • Bien fait pour eux. Maintenant, il faut qu’on rentre.

  • J’aurais bien mangé un hamburger, râla Agnès.

  • Pourquoi pas, si on trouve un McDo ouvert. On peut encore abuser de votre bonne volonté ? demanda-t-il à Sophia.

  • No problem. De toute façon, on vous ramènera chez vous.

  • C’est sympa, dit Gérald, mais ça va vous faire coucher à quelle heure ? Vous n’avez pas un concert demain, à Toulouse ?

  • Si, mais ne vous inquiétez pas, je suis infatigable.

  • Mais moi je ne le suis pas, intervint Cindy. Alors si vous voulez bouger, c’est maintenant ou jamais !

Ils cherchèrent sur le Web, et trouvèrent le restaurant McDonald’s le plus proche – il était situé à Trélissac, au centre commercial La Feuilleraie. Il était temps qu’ils arrivent, car il fermait à minuit. Tout en mangeant, Gérald appela son père pour le rassurer, puis sa rédactrice en chef, qui attendait son coup de fil avec impatience. Il lui promit un article complet, illustré de photos, sur tout ce qui s’était passé depuis son arrivée à Las Vegas, mais pas avant trois jours – il avait beaucoup de choses à raconter. Il songea qu'il lui faudrait aussi appeler son ex-femme pour la rassurer - mais ça, ça pouvait attendre demain. D'ailleurs, elle avait sûrement déjà appris la nouvelle de la libération de sa fille par les médias.

Le journaliste remarqua que Cindy mangeait comme une ogresse – ce qui était étonnant, car elle était plutôt maigre –, une ogresse qui en plus n’aurait pas craché sur la bière, mais que par contre Sophia se contentait d’un hamburger simple, avec une petite frite et une bouteille d’Évian. A priori, elle soignait sa ligne.

 

Lundi 28 juillet 2036.

Quand ils sortirent du restaurant, celui-ci était en train de fermer. Ils reprirent la Mercedes, puis se dirigèrent vers Chennevières.

  • J’ai oublié de vous dire, déclara Sophia au bout d’un moment, que bien entendu vous êtes invités à mon concert de demain à Toulouse. C’est à 16h30, au Capitole.

  • Je vous remercie, dit Gérald. Je ne manquerai ça pour rien au monde.

  • Et Agnès ?

  • Elle dort. Dès qu’elle s’est assise sur la banquette, elle s’est assoupie, sans même boucler sa ceinture de sécurité. C’est moi qui ait dû la lui mettre. Ça fait trop d’émotions, pour quelqu’un de si jeune.

  • J’espère qu’elle viendra.

  • Je ne vous garantis rien. En matière de musique, elle considère tout ce qui a plus de trois ans comme ringard et démodé. Alors le piano et le chant classiques, c’est pas vraiment sa tasse de thé.

  • Il faut un début à tout.

  • On verra bien.

Une demi-heure plus tard, ils atterrissaient devant la maison de Philippe Jacquet. Deux gendarmes montaient encore la garde devant le portail, mais la plupart des journalistes avaient déjà disparu. Gérald était bien placé pour savoir comment ça se passait. Quand il aurait publié son article, on parlerait de l’affaire pendant encore peut-être une semaine, mais dans quinze jours au maximum, plus personne ne s’en soucierait. L’actualité fonctionne comme ça. Et c’était très bien, car il avait vraiment hâte de retrouver sa petite vie tranquille. Son père vint leur ouvrir. Il salua ces dames, et leur proposa d’entrer boire une tisane – ou quelque chose de plus fort -, mais elles déclinèrent l’invitation : il était temps qu’elles regagnent leur hôtel de Toulouse, où Sophia n’aurait que quelques heures pour se reposer et se préparer à son concert.

Comme elles s’apprêtaient à repartir, Gérald prit le temps de remercier la pianiste.

  • Je ne sais pas comment les choses auraient évolué sans votre intervention, dit-il. Encore merci.

Elle fit un mince sourire.

  • Oh, c’est trois gaillards n’avaient pas l’air très méchants. J’ai presque du remord de les avoir tués. De toute façon, vous auriez fini par récupérer votre fille.

  • J’en suis moins certain que vous. Et j’ai horreur qu’on me fasse du chantage.

  • Allez, il faut que je rentre. Alors n’oubliez pas : à demain ! Je vais vous faire réserver de bonnes places, vous n’aurez qu’à vous adresser à l’accueil.

  • Merci beaucoup ! A demain.

  • A demain.

Il aurait souhaité lui faire la bise, mais elle l’intimidait, et il se contenta d’une poignée de main. Sophia Wenger regagna son aircar, où Cindy se trouvait déjà, prête à décoller. Soudain elle stoppa et fit demi-tour :

  • Quel morceau voulez-vous que je joue spécialement pour vous, demain ?

Interloqué, il réfléchit quelques secondes, puis dit, presque au hasard :

  • La ballade n° 3, opus 47, de Chopin.

  • Chopin ? OK. Vendu !

Elle courut vers le véhicule et, cette fois, ne s’arrêta pas.

  • Intéressante personne, déclara son père en regardant la Mercedes s’élever dans le ciel nocturne. Elle doit gagner à être connue.

  • Je me demande, dit Gérald. Je n’en reviens pas de la façon dont elle a tué ces trois malfaiteurs. On aurait dit Bruce Lee.

  • Ouais. En tous cas, j’ai récupéré ma petite fille, et c’est tout ce qui compte pour moi.

  • Oui. Dis-donc, papa, tu aimes le piano classique ?

  • Boff… Pourquoi pas ?

  • Alors je te signale que tu es invité par Mlle Wenger à venir écouter son récital piano/chant au Capitole de Toulouse, demain à 16h30. Tu peux inviter Irène, si tu veux.

  • Eh bien on ira ! Je me demande si ta Sophia est aussi bonne musicienne que détective.

  • Je pense, oui.

Des moustiques avaient découvert leur présence, et ils n’eurent que le temps de rentrer dans la maison, avant d’être dévorés tout vifs. Gérald salua son père et monta dans sa chambre. Il eut juste le temps de se déshabiller et de se coucher, avant de s’endormir comme une souche.


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