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2036. Chapitre Quatre : Disparue (5).

Gouderien

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Tout à coup, une ouverture apparut sur la gauche. Encore des marches, humides et glissantes. Il commençait à se demander combien de temps ils allaient descendre, comme ça.

  • Ça vous est venu comment, cette passion pour les arts martiaux coréens ? demanda-t-il.

  • Lors d’une tournée de concerts en Corée, comme vous pouvez vous en douter. Comme vous, j’avais un peu pratiqué le karaté, mais sans plus. On m’a approchée, pour me proposer de m’enseigner le Chung Sool Won. Comme je venais de perdre mon père peu de temps auparavant, j’avais besoin de m’occuper l’esprit, et aussi de me fatiguer le corps. J’ai accepté.

  • La musique ne vous suffisait pas ? Je croyais que le piano exigeait une pratique constante, et très astreignante. Le chant aussi, d’ailleurs.

  • J’ai la chance de n’avoir pas trop besoin de répéter. D’ailleurs ça m’ennuie. J’aime le contact avec le public, cela m’oblige à me dépasser.

  • Entre parenthèses, toute cette humidité n’est sûrement pas bonne pour votre gorge.

Effectivement, de l’eau suintait du plafond et coulait sur les murs.

  • Vous avez raison, approuva-t-elle. Il faut que nous trouvions rapidement l’endroit où est cachée votre fille.

Peu après, les marches s’interrompirent. Rien qu’à la façon dont les sons résonnaient, ils surent qu’ils étaient arrivés dans une grande salle. Ils promenèrent la lumière de leurs torches dans tous les sens. Le plafond était très haut, et les parois éloignées. Peu à peu, ils se rendirent compte que la salle souterraine où ils se trouvaient était de forme circulaire. Des ouvertures apparaissaient à intervalle régulier dans la circonférence ; ils en comptèrent six.

Soudain la torche de Sophia éclaira un détail au sol.

  • Regardez, dit-elle ; je crois que nos amis les gendarmes sont venus jusqu’ici.

Effectivement, se dessinait sur le sol humide une empreinte caractéristique, et Gérald reconnut la marque de ce que Boris Vian, trois quarts de siècle plus tôt, appelait une « chaussette à clous ». En fait ce n’était pas la première trace de ce genre qu’il voyait depuis qu’ils étaient entrés dans ce café délabré. Il regarda de tous côtés, sans apercevoir d’autres empreintes. Il faut dire que le sol dégoulinait tellement d’eau, que toute trace devait être rapidement effacée. Celle qu’avait remarquée la jeune femme se trouvait sur une sorte de saillie rocheuse, c’est pourquoi elle avait été épargnée.

- Il est possible qu’ils n’aient pas été plus loin, supposa-t-il.

- Je pense que vous avez raison, dit-elle. Ils ont dû penser qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour explorer tous ces passages.

- Alors à deux, je vous dis pas !

Elle fit un grand sourire, ce qui ne lui arrivait pas fréquemment :

  • Oui mais je suis là, moi !

La suite fut assez déconcertante. Elle se dirigea vers le premier passage sur la gauche. Elle s’immobilisa, bien droite, face à l’ouverture béante impossible à détecter sans torche électrique, puis rejeta la tête en arrière, et plaça ses mains écartées de chaque côté de son visage.

  • Qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-il, éberlué.

  • J’ouvre mes chakras, pour entrer en communication avec votre fille.

De mieux en mieux ! se dit-il. V’la qu’elle nous la joue new age, maintenant.

  • Il aurait mieux valu que je m’asseois par terre, continua-t-elle, mais c’est vraiment trop humide. Cela me déconcentrerait. Maintenant, restez silencieux.

Elle demeura ainsi durant plusieurs minutes, rigoureusement immobile ; c’est à peine si sa respiration était perceptible. Puis elle se secoua, comme si elle se réveillait d’un profond sommeil.

  • Non, dit-elle, ce n’est pas là. Passons au suivant.

Le suivant n’était pas le bon non plus. Mais au troisième, son visage, qu’il observait à la lueur de sa lampe électrique, se détendit soudain :

  • Votre fille est là ! s’exclama-t-elle. Et elle va bien, j’en suis certaine.

Bien sûr, tout cela était encore de la mise en scène, mais sur le coup il fut très impressionné. Ils s’engagèrent dans un tunnel rond, qui avait bien deux mètres cinquante de diamètre. Là encore, il était légèrement en pente, ce qui fait qu’ils s’enfonçaient dans les profondeurs de la terre. Jusque-là, la température n’avait pas cessé de fraîchir, et il grelottait dans ses vêtements d’été trop légers, mais peu à peu elle se réchauffa.

  • Vous ne trouvez pas qu’il fait de plus en plus chaud ? s’étonna-t-il au bout d’un moment

  • C’est normal, dit-elle. Allez visiter n’importe quel puit de mine, et pourvu qu’il soit assez profond, vous verrez que plus on s’enfonce et plus la température augmente. C’est la chaleur interne de la terre, qui se diffuse à travers la croute terrestre.

  • Je n’avais jamais pensé à ça. Nous sommes à quelle profondeur, à votre avis ?

  • Pas très profond. A vue de nez, je dirais que nous sommes à 300 mètres sous la surface.

  • Je me demande bien qui a creusé ces tunnels.

  • Oui, c’est un travail étonnant.

A mesure qu’ils avançaient, le souterrain allait s’élargissant. Plus surprenant encore, des ouvertures béaient sur les côtés ; à ce que put distinguer Gérald à la lueur de sa lampe, l’une d’elles était tellement grande, qu’un éléphant aurait pu la franchir aisément. Malgré lui, il pensa aux sculptures de son père, et aux rêves qui les avaient inspirées.

  • Vous êtes certaine que c’est tout droit ? demanda-t-il. J’ai vu des ouvertures, sur les côtés.

  • Je les ai vues aussi. Mais notre objectif est droit devant.

Des bruits furtifs se faisaient entendre, et une ou deux fois il aperçut des yeux brillants dans l’obscurité.

  • Il y a des rats ! s’écria-t-il.

  • Certainement. Et sans doute des créatures plus grosses que ça.

  • Vous êtes vachement rassurante !

Il commençait à regretter de ne pas avoir emporté le revolver de Sandra.

  • Avec moi vous ne risquez rien, dit-elle sur un ton apaisant.

  • Vous me vexez. Habituellement, c’est la femme qui a peur, et l’homme qui la rassure.

Elle fit entendre un rire étrange, qui ressemblait presque à un grincement.

  • Vous comprendrez tôt ou tard que je suis une femme assez spéciale. Maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, il faudra parler plus bas, car je crois que nous approchons.

Il se demandait bien comment elle s’en rendait compte, car il faisait toujours aussi noir : grâce à ses « chakras » ? Comme si, encore une fois, elle avait lu dans ses pensées, elle dit :

  • Écoutez !

Il s’arrêta. D’abord il n’entendit rien, sauf le « flic-floc » incessant produit par les gouttes d’eau qui tombaient du plafond. Il se demandait d’où venait toute cette eau ; en ces temps de sécheresse, c’était étonnant. Et puis il perçut un bourdonnement sourd, qui semblait provenir de partout à la fois. Il connaissait ce son :

  • C’est le bruit d’un générateur électrique !

  • Exact. Nous ne sommes plus très loin.

Comme ils continuaient d’avancer, le sol devint de plus en plus pentu et glissant. Un véritable ruisselet d’eau s’écoulait à présent. Au bout d’une quarantaine de mètres, un nouveau bruit vint se rajouter aux autres : celui que produirait de l’eau, tombant d’une grande hauteur.

  • Je n’aime pas ça, dit-il. Vous êtes certaine que nous sommes dans le bon passage ?

  • Aucun doute là-dessus.

  • Le problème, c’est que ça devient de plus en plus glissant.

  • Vous avez raison. Arrêtez-vous.

Pour la première fois, elle parut hésiter. Elle fit quelques pas en avant, et balaya de sa torche l’obscurité devant elle. A la stupéfaction de Gérald, un grand trou apparut, noir comme la nuit ; l’eau qui coulait le long du couloir s’y déversait avec fraças. Le journaliste fut content de constater que, finalement, cette Madame-Je-Sais-Tout n’avait pas toujours raison. Par contre, tout cela ne les rapprochait pas de sa fille. La lumière de leurs lampes balaya toute la largueur du passage, mais ne rencontra que l’obscurité de ce puits, qui exhalait une odeur méphitique. Impossible de passer par là.

  • Restez où vous êtes, commanda-t-elle.

Elle s’approcha du trou avec précaution, se pencha au-dessus du bord et promena la lumière de sa torche à l’intérieur.

  • Rien à faire, dit-elle en reculant. On n’en voit même pas le fond. Il doit y avoir un autre tunnel quelque part, mais nous l’avons raté. Il faut rebrousser chemin.

  • Pas de problème, on y va.

  • Regardez bien de chaque côté. Il y a fatalement une issue.

  • OK.

Ils trouvèrent cette fameuse issue peu de temps après : un passage bas, étroit, qui s’ouvrait dans la paroi de gauche. A peine eurent-ils fait quelque mètres que le bruit du générateur se fit plus fort, ce qui confirma que, cette fois, ils étaient dans la bonne direction.

  • Silence, maintenant, murmura-t-elle. On peut tomber sur eux à n’importe quel moment.

  • Et si ça arrive, qu’est-ce qu’on fait ?

  • Ne vous occupez pas de ça. Laissez-moi faire.

  • As you like it.

Il devait avouer que la perspective d’assister en simple spectateur à la suite des événements ne lui disait rien qui vaille. D’un autre côté, la jeune femme semblait très sûre d’elle. Néanmoins il était bien décidé à intervenir, si le besoin s’en faisait sentir. Ils avançaient courbés depuis un moment, car ce passage, contrairement à l’autre, ne devait pas faire plus d’un mètre et demi de haut. Et puis le plafond se réhaussa, et ils purent se redresser. Quelques mètres après, ils tombèrent sur une porte ; une porte de bois, toute bête. Et à travers elle, ils percevaient un bruit de discussion. Ils écoutèrent un moment. Il y avait trois voix, qui s’exprimaient dans une langue ou un dialecte africain. Gérald reconnut l’un des personnages qui parlaient ; c’est l’homme qu’il avait eu au téléphone, celui qui avait réclamé une rançon d’un million de francs. C’était trop facile : où était le piège ? Il n’y avait pas une sentinelle, même pas un détecteur de mouvement – et pourtant on trouvait ce genre d’appareil pour un prix modique dans n’importe quelle quincaillerie. Il soupira, puis regarda Sophia, et leva la main, pouce dressé :

  • Good job !

  • It’s just the beginning ! répondit-elle à mi-voix

Il ne comprit toute la signification cachée de cette phrase que bien plus tard.

  • Reculez ! chuchota-t-elle

Tandis qu’il s’exécutait, elle observa la porte un moment. Contrairement à ce qu’il pensait, elle ne se donna même pas la peine de vérifier si elle était ouverte ou fermée. Elle prit un peu d’élan puis donna un coup de pied d’une extraordinaire violence dans le ventail, dont le bois éclata sous le choc. Elle se rua en avant tête la première en faisant une roulade pour repousser ce qui restait de la porte, retomba sur ses pieds puis se lança à l’assaut, Gérald sur les talons. Ce qui suivit ne dura pas plus d’une ou deux secondes. Ils se trouvaient à présent dans une pièce carrée pas très grande (trois mètres sur trois, tout au plus), sommairement meublée d’une table, de quatre chaises et d’une commode ; un peu plus loin on voyait un coin cuisine, avec un évier, un frigo, un four à micro-onde, un buffet etc. La pièce, qui devait faire moins de deux mètres de haut, sentait le renfermé, l’urine et le tabac ; s’y mélaient des odeurs de cuisine africaine.

Trois hommes étaient assis autour de la table. Gérald garda longtemps gravée dans sa mémoire l’image de leurs visages stupéfaits, tandis que son acolyte et lui pénétraient en tempête dans leur repaire. Deux d’entre eux avaient le visage cuivré des Noirs d’Afrique, le troisième était sans doute un Maghrébin. Ils voulurent se lever, et l’un des Noirs fit un geste, comme pour attraper une arme. Mais la jeune femme ne leur en laissa pas le temps. Il y eut deux chocs sourds, comme elle frappait leur tempe de toute sa force avec le tranchant de la main, puis immédiatement après un bruit écoeurant, comme d’œufs que l’on casse, au moment où elle fracassait leur crâne. Le troisième homme, celui qui avait tenté de s’emparer de son arme, connut un sort légèrement différent ; elle commença par lui casser le bras, lui balança ensuite un coup direct au foie, puis l’étourdit d’un revers de la main. Il s’effondra près des corps de ses complices, qui étaient morts avant même d’avoir touché le sol. Gérald se pencha vers le survivant :

  • Où est ma fille ?

Il avait le nez cassé, et le sang qui coulait semblait gêner sa respiration. Il ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose.

  • Ça…

  • Oui ? fit le journaliste.

  • Ça...

  • Quoi ?

  • Ça ne devait pas se passer comme ça.

Et sur cette phrase énigmatique, il mourut.

A ce moment, Gérald entendit une voix qu’il chérissait entre toutes :

  • Qui êtes-vous ?

Pendant qu’il essayait de faire parler le troisième larron, Sophia avait exploré les lieux, et elle avait rapidement découvert une pièce fermée à clef. C’est là que se trouvait Agnès. Inutile de dire que la porte n’avait pas résisté longtemps aux assauts de la jeune femme. C’est ainsi qu’Agnès Bourdet s’était retrouvée face à cette furie vêtue de vert, qui venait en fait la délivrer – mais ça elle ne le savait pas, bien sûr. Gérald se rua dans la direction d’où venait la voix. Il tomba sur un couloir mal éclairé ; des deux côtés s’alignaient des portes. La plus à gauche était ouverte. 

  • Me voilà, ma chérie ! s’écria-t-il.

  • Papa !

Dépassant Sophia, il se rua vers sa fille, l’embrassa et la serra dans ses bras.

  • Bon, je vous laisse à vos retrouvailles familiales, lança la pianiste. Moi je vais continuer à explorer les lieux.

La pièce où Agnès avait été détenue mesurait environ un mètre et demi sur deux ; dans cet espace on avait casé, outre le lit sur lequel elle était assise, une table et une chaise ainsi qu’une petite commode. Une ampoule nue au plafond assurait la lumière – comme dans la pièce principale. Agnès était vêtue d’une tenue de sport bleu et rouge qu’il ne lui connaissait pas, et semblait en assez bonne forme, même si, sur le coup de l’émotion de sa libération, elle pleurait comme une madeleine – et lui aussi, d’ailleurs, tellement il était soulagé de retrouver sa fille saine et sauve. Elle tenait encore à la main une vieille console Nintendo, avec laquelle elle était manifestement en train de jouer quand Sophia avait démoli la porte pour la délivrer.

  • Les flics sont là ? demanda-t-elle.

  • Ils vont arriver.

Il n’avait pas fait attention à l’heure, et en regardant sa montre, il s’aperçut que ça faisait une heure et demie déjà qu’ils étaient dans le souterrain. Son père avait certainement dû appeler les gendarmes. Il allait falloir qu’il les contacte, sinon ils n’avaient pas fini d’errer dans les souterrains.

  • Qu’est-ce que vous avez fait des trois gars ? demanda-t-elle.

  • Tu veux parler de tes ravisseurs ?

  • Oui. Il ne faut pas leur faire de mal. Ils ont été gentils avec moi.

Le journaliste se sentit subitement très mal à l’aise.

  • Hum, dit-il. Je suis ravi de l’apprendre. Hélas, ça ne changera rien à ce qui s’est passé.

Elle le regarda avec effarement :

  • Il s’est passé quoi ?

  • Je crains qu’elle ne soit atteinte du syndrome de Stockholm, intervint Sophia, qui venait de rentrer dans la cellule.

  • Le syndrome de quoi ? demanda la jeune fille. Et puis c’est qui, cette grande bringue ? C’est marrant, sa tête me dit quelque chose.

  • C’est normal, ma chérie, répondit Gérald. Tu as vu des photos d’elle. C’est Sophia Wenger, la… pianiste.

  • La pianiste ? Qu’est-ce que le piano vient foutre dans cette histoire ? Et tu ne m’as toujours pas répondu à propos des trois mecs.

  • Malheureusement, dit-il d’un ton embarrassé, je crois que ma coéquippière est du genre à taper d’abord, et à discuter ensuite.

  • Ça fait gagner du temps, déclara la jeune Britannique d’une voix imperturbable.  Et comme chacun sait, « Time is money ».

 


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