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2036. Chapitre Quatre : Disparue (3).

Gouderien

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Avec toutes ces histoires, Gérald avait oublié de donner à son père le livre sur l’Ouest américain qu’il avait acheté pour lui. Il alla le chercher dans sa chambre. Il était emballé dans un sac rouge portant en grandes lettres dorées « Las Vegas Airport ». Il faillit redescendre et le remettre au vieillard, et puis il songea aux mangas qu’il avait achetés pour Agnès. Il distribuerait les cadeaux quand on l’aurait retrouvée. Pas avant.

Il était encore dans sa chambre, quand il entendit soudain un tumulte de voix, lequel fut suivi bientôt par des aboiements de chiens ; un coup de feu retentit. Il descendit en hâte. La porte d’entrée était ouverte ; il sortit. Son père était là, qui observait d’un œil goguenard Éric, fusil dans une main, une torche électrique dans l’autre, reconduisant plusieurs individus vers la sortie ; les chiens les suivaient en grognant sourdement.

  • Qu’est-ce qui se passe ? demanda Gérald.

  • On dirait que tes chers collègues journaleux ont découvert le point faible de la propriété. Ils sont passés par l’Isle. Heureusement, le gardien veillait.

Gérald songea que le destin avait d’amères vengeances : combien de fois cela lui était-il arrivé, d’harceler des gens qui se trouvaient dans la même situation que lui aujourd’hui, ou qui venaient de perdre un proche dans un accident ou une catastrophe, pour obtenir à tout prix une interview ? Le pire, c’est qu’il avait totalement bonne conscience : après tout, il ne faisait que son métier. 

  • Il n’y a pas de blessés ? demanda-t-il.

  • Non, répondit Philippe. Les chiens voulaient s’en payer une bonne tranche, histoire de découvrir quel goût ça a, un gratteur de papier – excuse-moi, j’oublie toujours que tu fais partie de cette corporation. Mais Éric les a arrêtés à temps.

  • Vous n’avez pas le droit ! s’écria un des journalistes, et Gérald reconnut un de ses collègues du « Monde ».

  • On va se gêner ! répliqua Jacquet père.

Le gardien ouvrit la petite porte métallique qui se trouvait à côté du portail, et fit sortir tout ce beau monde. Le père et le fils demeurèrent quelques instants devant la maison, observant Éric qui, après avoir expulsé les intrus, refermait soigneusement à clef derrière eux. Le soleil n’allait pas tarder à se lever, mais on n’y voyait pas encore grand-chose. En cette période de canicule, c’était certainement le moment de la nuit où il faisait le plus frais.

  • Va vraiment falloir que je fasse quelque chose pour clôturer ce passage, marmonna Philippe Jacquet en rentrant dans la demeure, son fils à sa suite. En plus, comme il fait de plus en plus chaud, il y a de moins en moins d’eau dans la rivière, si on peut encore appeler ça une rivière. En tous cas, ce n’est plus un obstacle.

  • C’est sûr, dit Gérald. Et maintenant que ceux-là se sont aperçus qu’on peut passer par là, ils vont le dire à tout le monde. En attendant mieux, faudrait mettre du fil de fer barbelé.

  • Ouais, je vais voir si je peux dénicher ça sur Internet, et me le faire livrer. Parce que sinon, faudrait aller je ne sais où pour trouver ça. Pas à Chennevières, en tous cas. En plus on va arriver au mois d’août, la plupart des magasins seront fermés.

Un peu plus tard, Irène se leva, et alla acheter du lait, du pain, des croissants et des chaussons aux pommes. Quand elle revint, ils firent un solide petit-déjeuner.

  • On dirait que l’appétit revient, remarqua Jacquet père.

  • Ben oui, répliqua Gérald. Faut pas se laisser abattre. Je suis sûr qu’on va retrouver Agnès, et qu’elle ira bien.

  • Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

  • D’abord je fais confiance aux gendarmes. Et puis mon instinct me le dit.

  • Ton instinct ?

  • Oui. Dans mon métier, si on ne sent pas les choses, on ne va pas loin.

  • J’espère que tu as raison.

  • Moi aussi, déclara Irène.

Lui aussi l’espérait. En fait, il était moins confiant qu’il ne voulait bien le laisser paraître. Mais il croyait aux vertus de la « positive attitude ».

 

Le capitaine Leclerc, toujours flanqué de deux acolytes (sauf qu’aujourd’hui l’un des deux était une femme) passa dans la matinée, alors qu’ils se préparaient à partir pour Charlagnac. Malheureusement, il n’avait pas de bonnes nouvelles – ni de mauvaises d’ailleurs : en fait, il n’avait pas de nouvelles du tout, sauf qu’il leur apprit qu’Isabelle Bourdet était pour le moment neutralisée, ce qui soulagea grandement Gérald. A part ça les gendarmes poursuivaient leurs recherches, pour l’instant infructueuses. Ils remuaient chaque pierre des ruines de Charlagnac, mais jusque-là sans rien trouver. Apprenant que les Jacquet Père et fils allaient se rendre sur le lieu de la disparition, l’officier fit une moue dubitative : 

  • C’est votre droit, et je ne chercherai à vous en empêcher, mais qu’est-ce que vous espérez découvrir, là-bas ?

  • Je n’en sais rien, dit Gérald. Je pense que je le saurai quand je le verrai.

  • Si des professionnels avec des chiens n’ont rien trouvé, malgré des jours de recherche, je doute fort que des amateurs dans votre genre aient plus de chance.

  • Attention, dit Philippe Jacquet. Ce n’est pas un simple amateur, c’est un journaliste célèbre ! Ça change beaucoup de choses !

  • Te fous pas de moi, Papa ! grogna Gérald.

  • Loin de moi cette pensée !

Leclerc reparti, ils embarquèrent tous dans le 4x4 de Gérald. Éric aurait voulu les accompagner, mais il fallait bien que quelqu’un surveille la propriété, surtout après les incidents de la nuit. Par contre Irène emmena avec elle l’un des chiens du gardien, un rottweiler de 5 ans qui portait le doux nom de « Malabar » ; et c’est vrai qu’on n’avait pas trop envie de s’y frotter. La sortie de la propriété fut un peu folklorique, avec tous les représentants de la presse agglutinés aux portières, mais Gérald avait décidé qu'il ne donnerait aucune interview tant qu'on n'aurait pas retrouvé sa fille; jusque-là, il n'avait rien à dire à ses collègues journalistes. Quelques-uns tentèrent bien de les suivre, mais les gendarmes les en dissuadèrent rapidement. Sur leur chemin ils s’arrêtèrent à la boutique de Sandra, et celle-ci monta dans la voiture. Elle avait, semble-t-il, signé une trêve provisoire avec sa rivale ; mais Gérald la soupçonnait d’être armée – cela dit, contrairement à son ex-épouse, elle possédait un permis de port d’armes. Charlagnac n’était éloigné que d’une douzaine de kilomètres, et le trajet ne fut pas très long. En arrivant près du village fantôme, ils tombèrent sur un barrage de la gendarmerie, mais quand Gérald dévoila son identité, on les laissa passer. Juste à l’entrée du bourg se dressait un second barrage, mais là encore, ils n’eurent aucun problème. Ils laissèrent la voiture sur le parking proche. Non loin de là, une petite construction en dur, à peine plus grande qu’une guérite, abritait ce qui tenait lieu de syndicat d’initiative ; c’est là que se tenaient en temps ordinaire les guides qui faisaient visiter les ruines aux touristes. Mais comme aujourd’hui ils accompagnaient les gendarmes dans leurs recherches, il n’y avait personne. 

Ils descendirent du véhicule. Le chien tirait sur sa laisse, impatient de bouger, et Irène avait du mal à le maîtriser ; Philippe prit la relève. Le site était impressionnant, et rappelait Oradour-sur-Glane - village du Limousin anéanti par la division SS « Das Reich » le 10 juin 1944, et dont presque tous les habitants avaient été exécutés -, sauf qu’il y avait moins de maisons, et que les ruines étaient en grande partie recouvertes par la végétation. Naturellement, ils se dirigèrent vers l’endroit où Agnès avait disparu – enfin, où ils supposaient qu’elle avait disparue, car maintenant, avec le recul, les protagonistes de cette triste affaire n’étaient plus trop sûrs de rien.

  • Ce que je sais, c’est que nous étions dans cette rue, déclara Philippe Jacquet. J’étais persuadé qu’Agnès me suivait. Et soudain je me retourne : plus personne.

  • Moi j’étais un peu plus loin, dit Irène, et je pensais que la petite était avec toi.

L’artère en question s’appelait « rue Léon Gambetta », à en juger par le plan qui s’affichait sur le portable de Gérald. Au sol, l’herbe poussait entre les pavés disjoints. C’était l’une des rues principales du village. D’un côté, les sapeurs avaient tout rasé, et la nature avait repris ses droits, dressant un entrelac touffus d’arbustes, de ronces et de hautes herbes. De l’autre, pour quelque raison inconnue, on avait à peine touché aux maisons, et si les toits s’étaient la plupart du temps effondrés, les murs tenaient encore presque tous debout. Depuis le temps, toutes les portes avaient été enfoncées, et la plupart des carreaux des fenêtres étaient cassés. . Gérald se dirigea vers la demeure principale, et poussa ce qui restait de la porte. Le toit crevé avait laissé s’échapper ses tuiles, qui s’entassaient sur le plancher de ce qui avait dû être une cuisine. Une porte s’ouvrait vers une autre pièce – une chambre, peut-être, ou une salle-à-manger – et une énorme araignée au corps noir strié de jaune, comme le journaliste n’en avait jamais vue dans notre pays – même s’il avait aperçu des spécimens encore plus impressionnants lors de ses séjours en Australie ou en Amérique du Sud -, avait édifié sa toile en travers. Avec le réchauffement climatique, de plus en plus d’espèces d’animaux divers migraient d'Afrique vers l’Europe. Ce n’était pas en soi un phénomène nouveau, sauf que maintenant, ces bestioles s’acclimataient et faisaient souche…

  • Rien d’intéressant ? demanda son père.

  • Une grosse araignée, s’il y a des amateurs.

  • Brrr ! fit Sandra.

  • Sinon, rien de spécial. Mais je pense que les gendarmes ont déjà fouillé les lieux.

Il était encore tôt, et pourtant il faisait déjà très chaud. On avait l’impression que plus l’été avançait, et plus la chaleur augmentait. Des grillons ou des cigales stridulaient avec entrain, produisant un tintamarre d’enfer. Ils firent quelques pas ; la rue faisait un angle, et derrière s’alignaient d’autres constructions, dont une vaste ferme, encore en assez bon état. Gérald commençait à comprendre la nature du problème. Explorer méthodiquement ce village devait prendre un temps fou, sans parler des souterrains. Le découragement commença à s’emparer de lui…

C’est alors qu’ils entendirent un bruit venant du ciel. Un rapide aircar se dirigeait vers le parking. Avec un brin d’envie, Gérald reconnut une Mercedes « Adler ».  Ce véhicule était un véritable mythe ; c’était ce qui se faisait de mieux – et de plus cher – dans ce domaine. L’engin se posa et, malgré eux, ils se hâtèrent dans sa direction, curieux de voir quel personnage important se déplaçait dans ce bolide aéro-terrestre. Ils n’avaient pas beaucoup de chemin à faire, et quand ils arrivèrent près du parking, le conducteur – on avait plutôt envie de dire le pilote – n’était pas encore sorti.

La Mercedes était d’un vert tellement sombre qu’il tirait sur le noir. Soudain, ses portières en aile de papillon s’ouvrirent, et en descendit une sublime créature vêtue de ce qui ressemblait à un costume folklorique bavarois, avec une jupe courte verte qui découvrait de très longues jambes, une veste à galons de même couleur et un chapeau tyrolien orné d'une plume. Gérald Jacquet en demeura bouche bée. Il crut qu’il était en train de délirer.

  • Bon sang, articula-t-il avec peine, c’est Sophia Wenger.

  • Qui ça ? fit son père.

  • La pianiste ! s’exclama Irène, qui devait être plus mélomane que son patron et amant. Qu’est-ce qu’elle fout ici ?

  • That’s the question ! comme disait l’autre, prononça Gérald.

La belle ramassa un sac à main Hermès dans sa voiture, referma les portières puis se dirigea hardiment vers la sortie du parking, un grand sourire aux lèvres. Elle était chaussée de bottines qui devaient valoir une fortune. Les gendarmes qui surveillaient l’entrée la regardèrent passer comme si elle était un rêve. Finalement l’un d’entre eux sortit de sa torpeur, et se dirigea vers elle pour lui signaler qu’en raison des événements l’entrée du village était interdite ; mais elle tira de son sac une carte qu’elle lui mit sous le nez, et non seulement le militaire la laissa pénétrer à Charlagnac, mais c’est tout juste s’il ne se mit pas au garde-à-vous.

 

Bien plus tard, à chaque fois que l’on évoquait cette affaire devant Gérald – et c’était souvent -, on ne manquait jamais de lui demander : « Mais enfin, quand vous l’avez rencontrée, vous avez bien dû vous rendre compte qu’il y avait quelque chose de bizarre en elle ? » A quoi il répondait généralement que des dizaines de milliers de spectateurs – des millions même, si l’on comptait tous les téléspectateurs - avaient assisté à ses concerts, sans rien noter d’étrange en elle, sauf l’immensité de son talent. Mais ce n’était pas tout à fait la vérité. Quand il l’avait vue pour la première fois « en vrai », à la sortie de ce parking, il avait été sidéré. Il savait déjà qu’elle avait les yeux vairons et six doigts à une main – ce qui lui avait valu le doux surnom de « Mutante » -, mais quand on la découvrait on comprenait que ce n’était qu’une petite partie de ce qui constituait sa singularité. Mais si on ressentait vivement cette singularité, par contre il était plus difficile de déterminer en quoi elle consistait exactement. Elle était grande, fortement charpentée sans être grosse, avec des formes épanouies mais harmonieuses. Elle était très belle. Ainsi qu’il l’avait déjà remarqué sur ses photos, elle ressemblait un peu à l’actrice Charlize Theron quand elle était jeune – mais, avait-on envie de dire, en mieux. Sous des cheveux blond vénitien, elle avait un visage de poupée de porcelaine, sauf qu’elle était bronzée – plus tard il se rendit compte qu’en fait elle n’était pas bronzée, c’était sa couleur de peau -, avec un sourire délicat et un peu espiègle. Sa démarche était souple, avec toutefois quelque chose de saccadé, comme si elle avait un problème à une jambe. Il se dit simultanément qu’il n’avait jamais rencontré une femme comme ça – ce qui était la pure vérité -, et qu’il en était amoureux. Et quand on est amoureux, même les petits défauts de son aimée deviennent des charmes de plus. Ce qu’ignorait Gérald en cet instant, c’est qu’au cours des mois suivants, il aurait amplement le temps et l’occasion de se pencher sur les singularités de la jeune femme. Mais déjà, aujourd’hui, il allait avoir un bon aperçu de ses multiples compétences…

Elle remarqua leur groupe et se dirigea vers eux. Comme elle approchait, le rottweiler gronda sourdement, puis recula – ce qui était très étonnant, de la part d’un animal qui, en général, n’avait peur de rien. Mais sur le coup, personne n’y prêta attention.

  • Excusez-moi, dit Gérald, vous êtes bien… Sophia Wenger ?

Son sourire s’élargit :

  • On ne peut rien vous cacher.

Sa voix, comme toute sa personnalité, était étrange, à la fois sourde et suave, teintée d’un léger accent anglais. Mais sa maîtrise de la langue française était parfaite.

  • Je dois jouer demain à Toulouse, mais comme j’avais une journée de disponible, je me suis dit que j’allais mettre mes talents au service de la police française, afin d’aider à retrouver cette jeune fille.

  • Vos talents ? demanda Philippe, interloqué. Vos talents de pianiste ?

Elle éclata de rire :

  • Bien sûr que non ! Mes talents de détective.

Gérald la dévisagea, stupéfait :

  • De détective ?

  • Vous allez répéter tout ce que je dis ? C’est vrai qu’en France vous n’êtes peut-être pas au courant. Dans mon pays, j’ai résolu plusieurs affaires criminelles. On m’appelle la Sherlock Holmes du piano.

Le journaliste et son père, ainsi qu’Irène et Sandra, se dévisagèrent, éberlués. Gérald avait l’impression de vivre un rêve éveillé.

  • Enchanté, dit-il, je suis Gérald Jacquet. Je suis le père de la jeune fille disparue.

  • Et moi je suis son grand-père, dit Philippe.

Il désigna les deux femmes :

  • Et voici, Irène, et Sandra.

Tout le monde serra la main de la jeune femme. Elle avait une poigne étonnamment ferme.

  • Alors vous êtes vraiment détective ? insista Philippe. Ce n’est pas une blague ?

  • Oh bien sûr que non, répondit-elle. Vous croyez vraiment que je m’amuserais à faire de l’humour sur un sujet aussi délicat ?

  • Non, je ne pense pas.

A ce moment, le capitaine Leclerc apparut, suivi d’un groupe de gendarmes, parmi lesquels se trouvait le commandant Lamotte – un homme de taille moyenne, chauve, l’air bourru -, qui dirigeait les opérations de recherche. Ils ne parurent pas surpris outre-mesure de la présence de Sophia Wenger.

  • Commandant Lamotte, dit-il en se présentant. Un de mes collègues anglais m’a prévenu de votre arrivée.

  • Good morning, commandant ! How do you do ?

  • Fine, and you ?

  • Fine.

  • Ainsi, vous venez mettre vos compétences à notre service ?

  • Comme vous le voyez.

  • C’est très aimable à vous.

  • Vous en êtes où ?

Il lui expliqua qu’un des ravisseurs avait appelé pour demander une rançon, et que les services d’écoute de la gendarmerie avaient localisé l’origine de l’appel.

  • C’est ici, à Charlagnac, conclut-il. Pourtant nous avons tout fouillé, et nous n’avons encore rien trouvé.

 


   Alerter


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