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2036. Chapitre Quatre : Disparue (2).

Gouderien

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A ce moment Philippe revint avec des boissons sur un plateau, ce qui détendit un peu l’atmosphère. Il servit un café à son fils, puis, s’adressant au capitaine :

  • Je vous aurais bien proposé une bière, mais je suppose que vous n’avez pas le droit de boire durant les heures de service. Alors je vous ai apporté un jus d’orange.

  • C’est parfait, merci.

  • Moi je veux bien un café aussi, si c’est possible, intervint l’autre gendarme.

  • Pas de problème.

Heureusement, le café du père Jacquet était très fort, car son fils commençait à ressentir sérieusement la fatigue du voyage, doublée par les effets du jetlag. Mais, impitoyable, le capitaine Leclerc continuait à poser ses questions, dont certaines semblaient n’avoir qu’un très lointain rapport avec la disparition d’Agnès. Au bout d’un moment, excédé, Gérald explosa :

  • Pourquoi n’êtes-vous pas sur le terrain à rechercher ma fille, au lieu de me casser les pieds avec vos questions à la con ?

Le capitaine le considéra d’un air préoccupé, comme s’il était un enfant légèrement attardé auquel un professeur tentait en vain de faire entrer dans la tête des notions de calcul ou de grammaire pourtant élémentaires :

  • Monsieur Jacquet, avez-vous la prétention de m’apprendre à faire mon travail ?

  • Certainement pas.

  • Alors répondez à mes questions aussi calmement et précisément que possible, ça nous fera gagner du temps à tous les deux. Dites-moi, Monsieur Jacquet, vous connaissez-vous des ennemis ?

  • A part mon ex-femme, vous voulez dire ?

  • Très drôle. Je parle sérieusement.

  • Moi aussi. Si elle débarque ici ce soir, vous comprendrez ce que je veux dire.

  • Pourquoi débarquerait-elle ?

  • Agnès est sa fille à elle aussi, je vous le rappelle. Et quand je l’ai eue au téléphone tout à l’heure, elle était vraiment de très mauvaise humeur.

  • Vos relations avec elle sont conflictuelles ?

Gérald haussa les épaules :

  • Vous vous doutez bien que si nous avons divorcé, c’est que ce n’était plus l’amour fou. Mais sans ça non, nos relations jusqu’à aujourd’hui n’étaient pas particulièrement mauvaises. Mon ex-femme a refait sa vie avec un dentiste, Kévin Bourdet.

  • Rien de spécial à dire sur ce monsieur ?

  • Non. Personnellement, je l’ai toujours trouvé insignifiant, même pour un dentiste. Mais vous allez peut-être me dire que je ne suis pas objectif.

Le capitaine Leclerc se permit un demi-sourire :

  • En effet.

L’interrogatoire dura comme ça encore une bonne heure. Ils évoquèrent notamment son passé militaire : l’enlèvement pouvait-il avoir un lien avec ce qu’il avait fait durant les années où il appartenait aux forces spéciales ? Mais Gérald assura Leclerc que tout cela était de l’histoire ancienne, que d’ailleurs il n’avait jamais fait qu’obéir aux ordres, et qu’aucune des missions qu’il avait effectuées alors n’avait un caractère personnel. Ce n’était pas tout à fait exact, mais le gendarme n’avait pas besoin de le savoir – pas plus qu’il n’avait à connaître des cinq ans qu’il avait passés au sein des Services secrets. De toute façon, tout ce qu’il avait accompli durant cette période était tellement anodin, qu’il y avait peu de chances qu’il se soit attiré des inimitiés. Le capitaine n’était pas un méchant homme, et comme il l’avait dit, il ne faisait que son métier ; le questionnement tournait d’ailleurs souvent à la conversation entre gens de bonne compagnie. Néanmoins, Gérald, qui sentait l’épuisement le gagner, avait hâte que ça se termine.

Et puis soudain, peu avant 18 heures, le téléphone de la maison sonna. Gérald se précipita sur le combiné.

  • Monsieur Jacquet ?

L’homme qui parlait ne tentait même pas de déguiser sa voix ; elle était pourtant teintée d’un accent africain à couper au couteau.

  • C’est lui-même.

  • Vous allez m’écouter bien sagement, sans m’interrompre une seule fois. Nous détenons votre fille.

La phrase en elle-même n’était pas particulièrement rassurante, et pourtant, malgré tout, il ressentit un immense soulagement. Se tournant vers les gendarmes, il murmura, aussi discrètement que possible :

  • C’est le ravisseur !

  • Faites durer la conversation ! chuchota Leclerc en saisissant son portable.

Il reprit l’appareil.

  • Elle va bien ? demanda-t-il.

  • Je vous ai dit de ne pas m’interrompre !

  • Excusez-moi.

  • Si vous tenez à la revoir vivante, voilà ce que vous allez faire. Nous vous donnons deux jours pour réunir un million de francs en petites coupures.

  • Un million ! Comment voulez-vous que je réunisse une somme pareille ?

  • Débrouillez-vous ! Demain soir nous vous rappellerons, et nous vous dirons où déposer l’argent. Nous sommes aujourd’hui samedi. Si nous n’avons pas cette somme d’ici lundi minuit, vous ne reverrez jamais votre fille vivante.

  • Qu’est-ce qui me garantit qu’elle est toujours en vie ? Passez-la moi !

  • Il n’en est pas question.

  • Pour un million, il me faut une preuve qu’elle va bien.

Il entendit des bruits étouffés de conversation, comme si plusieurs personnes se chamaillaient à mi-voix. A priori, les ravisseurs étaient plusieurs, et ils n’étaient pas d’accord entre eux. Ils s’exprimaient dans une langue africaine ou arabe – mais il ne réussit pas à reconnaître laquelle. Et puis soudain :

  • Papa !

C’était Agnès.

  • Ça va bien ma chérie ?

  • Oui mais…

  • Vous devrez vous contenter de ça, la coupa le ravisseur d’une voix mécontente. Préparez un million de francs ! Pour un type de la télé comme vous, ça ne devrait pas être trop difficile !

Et l’on raccrocha sèchement. La télé ! Comme s’il y passait souvent, à la télé ! On l’invitait parfois dans des débats, c’est vrai, ou pour parler de ses livres, mais il n’était en aucune façon ce qu’il est convenu d’appeler une star de la télévision. Et en plus, elle payait mal, la télé !

Le capitaine Leclerc, qui avait son portable contre l’oreille, lui fit un grand sourire et un signe victorieux de la main.

  • On les a localisés ! triompha-t-il. De vrais amateurs !

  • Ils sont où ? demanda Gérald.

  • Toujours à Charlagnac ! C’est curieux, car on a fouillé les ruines de fond en comble sans rien trouver.

  • Vous avez exploré les souterrains ? intervint Philippe Jacquet. Le sous-sol est un vrai gruyère, dans le coin.

  • Nous en avons fouillé une partie, et nos hommes continuent à chercher. Mais il est exact que c’est un vrai labyrinthe. Nous attendons des spécialistes en spéléologie.

L’officier se tourna vers Gérald :

  • Ils vous demandent un million ?

  • Oui. Il est pourtant évident que je ne possède pas une pareille somme.

  • Et vous ? demanda Leclerc à Philippe.

Celui-ci eut l’air surpris, et même gêné.

  • Pourquoi vous me demandez ça à moi ?

  • Après tout, vous êtes le grand-père de la petite Agnès. Et vos affaires ont l’air de bien marcher.

  • Bien marcher, bien marcher, c’est vite dit. D’accord, un émir d’Abou Dabi m’a acheté une sculpture 300.000 dollars. Mais enfin, ça n’arrive pas tous les jours. Et puis j’attends encore le paiement…

  • 300.000 dollars ? s’exclama Gérald, tout en regardant son père d’un œil nouveau. Ben mon cochon ! Tu t’es bien gardé de m’en parler !

  • C’est tout récent.

  • Rassurez-vous, dit l’officier de gendarmerie, vous ne devriez rien avoir à payer. D’ailleurs payer la rançon n’est pas la bonne méthode. Cela ne garantit pas le retour de la personne enlevée, et cela donne aux malfaiteurs l'envie de recommencer. Nos services ont repéré sur la carte l’endroit où les ravisseurs se cachent. Nous aurons certainement libéré la petite avant demain soir.

  • Oui enfin sur la carte et sur le terrain, ça fait deux, persifla Philippe.

  • Évidemment.

  • Et puis, lors d’une intervention, il y a toujours un risque que ça tourne mal.

Le capitaine Leclerc soupira.

  • C’est le GIGN qui va prendre les choses en main, expliqua-t-il patiemment. Ses hommes sont extrêmement entraînés, et tout à fait habitués à ce type de situation. Dans ce genre d’affaire, l’objectif numéro un est de sortir les otages vivants et sans la moindre égratignure. Et vous pouvez me croire, neuf fois sur dix c’est ce qui se passe.

Avant que le père Jacquet n’ait eu le temps de répliquer quoi que ce soit, il ajouta :

  • Sur ce, je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

Il tendit une carte à Gérald :

  • Si les ravisseurs rappellent, ou s’il se passe quoi que ce soit de nouveau, n’hésitez-pas à me joindre, quelle que soit l’heure. Je viendrai demain matin pour vous dire où nous en sommes.

  • Merci de vos efforts.

  • C’est mon job. Je vais laisser deux factionnaires à l’entrée de chez vous, pour écarter les curieux… et les journalistes !

Il salua et dit « Bonsoir ! », puis sortit, suivi des deux gendarmes.

  • Il y a un truc pas logique dans cette histoire, remarqua Gérald quand il se retrouva seul avec son père.

  • Ah bon ?

  • Oui. Ils réclament un million en petites coupures. Mais c’est absurde. Presque plus personne n’utilise l’argent liquide, de nos jours.

En fait, même les chèques avaient quasiment disparu. Ces deux moyens de paiement, les espèces et les chèques, étaient à présent jugé aussi archaïques que les sesterces ou les louis d’or.

  • A moins qu’ils ne veuillent les utiliser en Afrique ? continua Gérald, qui pensait tout haut. Le type que j’ai eu au bout du fil avait un net accent africain.

Et c’est vrai que dans la plupart des pays africains, on se servait toujours des pièces et des billets de banque.

  • Peut-être des clandestins qui souhaitent retourner chez eux, et qui veulent avoir de quoi payer les passeurs ? suggéra Jacquet père.

  • Les passeurs, ça marche dans l’autre sens, Papa. Personne n’est prêt à payer pour revenir en Afrique. D’ailleurs ils n’avaient qu’à se livrer à la police, et on les aurait reconduits dans leur pays, gratuitement et par le premier avion.

  • Ils ne veulent peut-être pas rentrer chez eux les mains vides ?

A ce moment, Irène entra dans la pièce.

  • Vous avez faim ? demanda-t-elle.

  • C’est vrai que je commence à avoir les crocs, dit Gérald. Je n’ai rien mangé de la journée, sauf ce qu’on nous a servi dans l’avion de Toulouse, et c’était pas terrible.

  • Je vais remédier à ça, promit l’intendante.

Une heure plus tard, ils étaient assis devant une copieuse salade périgourdine. Gérald avait un peu retrouvé l’appétit en même temps que le moral, et il fit honneur à la cuisine d’Irène, dont les talents gastronomiques n’étaient plus à démontrer.

Peu après le repas, Gérald alla se coucher. Il était exténué, et il pensait qu’il allait dormir comme une souche. C’était compter sans les effets pervers du décalage horaire, combinés à l’énervement dû à la situation. Après s’être tourné et retourné dans son lit, il finit par s’endormir d’un mauvais sommeil, hanté de cauchemars durant lesquels, à la recherche d’Agnès, il errait dans des souterrains sinistres où rodaient des créatures monstrueuses.

 

Dimanche 27 juillet 2036.

Gérald se réveilla vers cinq heures du matin, à la fois en sueur et glacé. Il se demanda un instant si, en plus du jetlag, il n’avait pas rapporté la crève de son voyage à Las Vegas. C’est bien connu, avec la climatisation – et particulièrement dans les avions -, on attrape toutes sortes de cochonneries de microbes. Il alla prendre une douche brûlante, et après se sentit mieux. Il était optimiste : son instinct de journaliste, qui l'avait rarement trompé, lui disait qu’aujourd’hui il allait revoir sa fille, et qu’elle irait bien. Il gagna la cuisine. Son père était assis là, pensif, une cigarette au bec. Il lui fit la bise.

  • Toujours insomniaque ? demanda-t-il.

  • Ouais. En plus, je m’en fais pour la petite.

  • Je suis certain qu’on va la retrouver.

  • J’espère que tu as raison. Il y a du café chaud, sers-toi.

Gérald ne se fit pas prier.

  • Bien dormi ? demanda Philippe Jacquet.

  • Moins bien que je n’aurais cru. En plus j’ai fait des cauchemars.

  • Ça ne m’étonne pas.

La télévision de la cuisine diffusait les images d’une chaîne d’infos en continu. Sur le coup, Gérald n’y avait pas prêté attention, et puis il reconnut une voix familière :

  • …Et je vous garantis qu’il ne change de linge que deux fois par semaine.

  • Mais c’est Isabelle ! s’exclama-t-il, stupéfait, découvrant sur l'écran l'image en gros plan de son ex-femme.

  • Ouais mon gars, fit son père. Comme on ne l’a pas laissée entrer, elle est en train de tenir une mini-conférence de presse devant la propriété. Et je peux t’assurer qu’elle raconte toute ta vie.

  • Ça ne va pas se passer comme ça !

Il saisit son portable, et composa le numéro que le capitaine Leclerc lui avait donné la veille.

  • Ouais ? fit la voix ensommeillée de l’officier. Leclerc j’écoute !

  • C’est Gérald Jacquet.

  • Du nouveau ? interrogea le militaire. Les ravisseurs vous ont rappelé ?

  • Non. Il s’agit d’autre chose. Je ne sais pas où vous vous trouvez, mais je vous signale que mon ex-épouse est en train de tenir une conférence de presse devant le portail de la propriété de mon père. Elle déballe tous les griefs qu’elle a contre moi.

Sur l’écran du portable, il vit le capitaine cesser de se frotter les yeux pour le regarder d’un air amusé.

  • Et alors ? répliqua-t-il. Nous sommes encore dans un pays libre, je crois. Elle a le droit de dire ce qu’elle veut, et vos chers collègues journalistes ont le droit de l’écouter. Et de prendre des notes.

  • Mais ça passe à la télévision!

  • Je n'y peux rien.

Gérald sentait la moutarde lui monter au nez. Soudain il trouva l'argument imparable :

  • Je suis à peu près certain qu’elle est armée.

  • Ah ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

  • Fouillez-la, et vous verrez. Et sa voiture, aussi.

  • Elle a un permis de port d’arme ?

  • Vous rêvez !  Elle est corse, ajouta-t-il, comme si ce mot à lui seul expliquait tout.

  • Je vais voir ce que je peux faire.

Plus tard, Gérard sut qu’on avait trouvé dans la boîte à gants de la Volvo de son ex-femme un revolver avec assez de munitions pour soutenir un siège, ainsi qu’un poignard type commando, à la lame très affutée. Ce qui valut à Isabelle Bourdet et à son mari, en plus d’une lourde amende, un billet de retour immédiat pour le Vésinet, avec menace de poursuites pénales si jamais ils repointaient leur nez dans la région. Les gendarmes en avaient profité pour les interroger à propos de la disparition d’Agnès, mais ils ne leur apprirent rien de plus que ce qu’ils savaient déjà.


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