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2036. Chapitre Trois : Las Vegas (8).

Gouderien

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  • Tu piques ma curiosité, là.

  • J’en suis désolée.

  • OK, je viens. A bientôt.

  • Bon voyage.

Comme il rangeait son portable, tous les écrans se mirent à diffuser un discours martial du président Simons, qui appelait à l’unité du pays face à la rébellion d’une minorité d’agitateurs. Il avait déjà entendu ça ailleurs…

Il acheta son billet, puis fit la queue au guichet de la compagnie Iberia pour enregistrer sa valise. Au moment de passer le contrôle des passeports, l’employée, une grosse Noire boudinée dans un uniforme trop étroit pour contenir son opulente poitrine, lui lança :

  • Journaliste, hein ?

  • C’est vrai.

  • Ne revenez pas ici avant un moment. Le climat risque d’être malsain pour les gens qui font votre métier, ces temps-ci.

    Comme pour confirmer ces paroles, dans la salle d’embarquement il retrouva son collègue Richard Saint-André.

  • Tiens ! fit celui-ci en l’apercevant. Alors beau gosse, vous aussi ils vous virent ?

  • On le dirait.

  • Ouais, les journalistes sont devenus persona non grata. Je vous avais prévenu, hein ! Le bruit courait sur le Worldnet depuis quinze jours que Simons voulait se débarrasser de Perez. On dit que le Mossad lui a donné un coup de main ; ça ne m’étonnerait pas.

Comme Gérald demeurait silencieux, il ajouta :

  • Si vous regardez autour de nous, vous apercevrez au moins une douzaine des représentants les plus célèbres de la presse mondiale. Je ne sais pas ce qui va se passer ici, mais apparemment on ne souhaite pas de témoins. J’ai voulu prendre un avion pour Paris, mais il n’y avait plus de places. Alors je me rabats sur Madrid.

La paroi de verre du bâtiment donnait sur les pistes, où des gros porteurs de l’USAF continuaient à amener troupes et matériels, et même des blindés légers. Malgré le bruit des avions, on entendait distinctement des échos de fusillade.

  • Si vous voulez mon avis, continua Saint-André, c’est idiot d’avoir buté Perez-Santiago.

  • Ah ?

  • Oui. On pouvait discuter avec lui. Alors que son second, Carlos Colombo, le gouverneur du Nouveau-Mexique, est un homme beaucoup plus déterminé, un extrémiste et un partisan de la manière forte.

  • Les Américains ne l’ont pas eu, lui ?

  • Non. On dirait bien qu’il avait prévu le coup : depuis longtemps, il mène une vie semi-clandestine. Personne ne sait où il se trouve aujourd’hui. On disait déjà avant en plaisantant que c’était lui le véritable chef du Mouvement hispanique, alors maintenant que le leader est mort, c’est lui qui va commander. Et je vous assure que ça va chauffer…

A entendre les coups de feu, que ne parvenaient pas à masquer le vacarme des réacteurs, apparemment ça chauffait déjà… Il pensa à Dolores : qu’allait-elle devenir ? Il avait presque failli lui proposer de venir avec lui en France, et puis finalement il ne l’avait pas fait. Il n’est même pas certain qu’on l’aurait laissée partir. Et puis, sa vie était là…

  • C’est quand même une sale affaire, maugréa Saint-André. Moi j’étais bien peinard, ici, j’avais mes petites habitudes, j’avais même réussi à m’habituer à la chaleur ET à la climatisation, ce qui est encore plus difficile. Les salauds ! Deux types du FBI m’ont sorti du lit à 6 heures du matin, ils m’ont à peine laissé le temps de remplir une valise…

Tout à coup, Gérald réalisa que ce n’était pas parce que son voyage avait tourné court, qu’il ne devait pas ramener des souvenirs à ses proches. Laissant ses bagages à la garde de son collègue, il se rua vers un magasin et acheta des mangas en anglais pour sa fille – ça lui donnerait l’occasion de se perfectionner dans la langue de Shakespeare. Pour son père, il hésita entre une bouteille d’un alcool local, et un très beau livre sur l’Ouest américain, rempli de photos en couleurs. Finalement il choisit le livre : son père buvait déjà bien assez comme ça, ce n’était pas la peine de lui rapporter un échantillon de tord-boyaux du Nevada. Au moins le livre lui donnerait-il peut-être l’envie de voyager, ce qu’il avait fort peu fait jusque-là.

Quand, trente minutes plus tard, leur appareil décolla, tout le monde eut le même réflexe : malgré les invitations à boucler les ceintures, les passagers se ruèrent vers les hublots pour observer le paysage. Aux quatre coins de la ville, des panaches de fumée s’élevaient. L’un des plus grands palaces était même en flammes, mais il ne réussit pas à identifier lequel. Saint-André était assis plus loin, au milieu de l’allée, mais il s’approcha du siège de Gérald – qui lui était installé juste contre l’aile gauche – afin de regarder par le hublot.

  • J’aurais bien aimé rester pour couvrir ça, dit Saint-André. D’un autre côté, je dois dire que je ne suis pas fâché de rentrer en France, parce que ça va saigner. Et vous ?

  • Oh, moi ! fit Gérald. On ne m’a pas demandé mon avis. Ma rédactrice en chef m’a ordonné de rentrer. Et comme je suis quelqu’un d’obéissant…

Quelques minutes plus tard, des chasseurs vinrent les escorter, et ces chiens de garde demeurèrent à leurs côtés pendant une bonne demi-heure. Puis, ils battirent des ailes en guise d’adieu, et les abandonnèrent à leur sort. Peu après, on leur servit des boissons, et il prit un cognac, en espérant que ça le ferait dormir durant l’interminable voyage de retour.

Cependant, avant d’essayer de se reposer, il fallait qu’il appelle Agnès. Il ne l’avait fait qu’une seule fois depuis son arrivée à Las Vegas, et il avait hâte de l’avoir au téléphone. Il composa le numéro sur son portable, et tomba sur sa messagerie : « Hello. Vous êtes bien sur le téléphone d’Agnès Jacquet, mais je ne suis pas disponible pour le moment. Merci de rappeler plus tard. » Surpris, il recommença, mais le résultat fut le même. Satanée ado ! Elle réclamait un implant, mais en attendant la moitié du temps elle ne répondait même pas à ses appels. Il réfléchit un instant : avec ce foutu décalage horaire, il avait du mal à réaliser quelle heure il était en France. Il regarda sa montre : il était presque 15 heures. On était encore au milieu du territoire américain, donc il fallait rajouter six ou sept heures pour avoir l’heure française. OK, en France c’était donc la fin de la soirée, et sa fille dormait. Déjà? Habituellement elle ne se couchait pas si tôt. Il décida d’attendre le repas avant de faire sa sieste. Pour s’occuper, il commença à rédiger son article sur son bref séjour américain, et sa rencontre expéditive avec feu Perez-Santiago. Finalement, il avait été l’un des derniers journalistes à rencontrer le gouverneur de Californie.

Au bout d’un moment, il s’interrompit et chercha une chaîne d’information en continu sur son portable. Les journalistes tentaient de conserver leur flegme habituel, mais leur air tendu était révélateur. On confirmait la mort d’Eduardo Perez-Santiago, exécuté par un drone alors qu’il tentait de fuir Las Vegas. Mais si les dirigeants de Washington espéraient, en tuant le leader indépendantiste, désarmer ses partisans, ils s’étaient lourdement trompés. Le chaos commençait à régner dans tout l’Ouest américain, et même dans quelques États de l’Est. Ce n’étaient pas juste des rixes, mais de véritables batailles rangées entre les forces fédérales et la milice, ou des bandes de Latinos armés – apparemment, tous les gangs hispaniques du pays, de Los Angeles au Bronx, s’étaient soulevés comme un seul homme, ce qui confirmait les liens du défunt Perez-Santiago avec la pègre. En plus, le Mexique et d’autres États d’Amérique latine s’inquiétaient fortement du sort de la minorité hispanophone aux États-Unis, et l’armée mexicaine avait été mise en état d’alerte. Pas de quoi inquiéter l’US Army certainement, mais cela prouvait à quel degré de gravité on en était arrivé. D'ailleurs la Bourse était en chute libre, sauf les valeurs de l'industrie d'armement. Peu après, on servit le repas.

Il achevait de manger, quand il reçut un SMS de Dolores : « I’m safe, but the situation here is dreadful. I’m fleeing to California ». Il répondit : « Take care of you. Good luck. »

Une heure après, l’avion atterrit à New York, pour une simple escale. La situation ici semblait relativement calme, mais il ne s’y fiait pas. Bizarrement, durant toute la durée de l’escale, il s’attendit à voir des flics américains monter à bord pour venir le chercher. Il avait l’impression que l’Oncle Sam n’allait pas le laisser partir aussi facilement. Pourtant, il n’avait fait que son métier, et en plus il n’avait appris aucune révélation fracassante ; mais il avait été le témoin des sales manœuvres de Washington, et ça c’était déjà trop

Quand l’avion quitta définitivement le sol américain, Gérald poussa un soupir de soulagement. Il décida d’essayer de dormir. Il passa les heures suivantes dans un état de demi-sommeil. Il y avait trop de bruit, et pas assez d’obscurité, pour sombrer dans un sommeil profond. Même si la plupart des rideaux étaient tirés devant les hublots, la lumière entrait quand même. C’était ce qui rendait si déstabilisants les voyages dans ce sens-là : on avait l’impression qu’on vous volait une nuit.

Ce qui se passa ensuite demeura dans son souvenir comme une sorte de cauchemar. « Norvegian Wood » tonitrua dans sa tête. La technologie avait fait des progrès, et désormais il n’était plus nécessaire d’éteindre son portable ou son implant en avion – ce qui était dommage, en un sens. Il décrocha, et à sa grande surprise entendit la voix de son père :

- Salut fiston.

Tout de suite il se dit que quelque chose n’allait pas, car son père ne l’appelait JAMAIS fiston.

- Salut papa.

- Tu es où, là ?

- Dans l’avion pour Madrid.

- Il faut que je te dise quelque chose...

Il y eut un silence, comme si Philippe Jacquet tentait de rassembler son courage pour annoncer la suite. Et puis vint la phrase :

- Ta fille a disparu.

Gérald eut l’impression de se liquéfier de l’intérieur.

 - Quoi ?

 -  On a voulu aller à Charlagnac, pour montrer le site à la petite. C’est vrai, c’est un peu la curiosité locale. Tout le monde était là, Éric avec l’un de ses chiens, et Irène aussi. On n’a rien compris : à un moment Agnès était avec nous, l’instant d’après elle avait disparu.

Gérald sentit un violent mal de tête commencer à lui vriller les tempes. Celui lui arrivait, parfois, quand il faisait des excès. Et ces derniers jours, il avait trop bu, et pas assez dormi.

  • Tu as prévenu la police ? parvint-il à articuler.

  • Bien sûr. Elle a passé tout le coin au peigne fin. Mais tu sais comment c’est, par ici : un vrai gruyère.

  • On a déclenché l’Alerte enlèvement ?

  • Oui, mais jusqu’à présent ça n’a rien donné.

  • Bon. J’arrive. Je devais passer par Paris, mais je vais prendre un avion pour Toulouse, pour gagner du temps.

  • Je suis vraiment navré…

  • Écoute, ce n’est pas de ta faute. On reparlera tout à l’heure.

Il raccrocha. Et à l’abattement succéda soudain la colère. On l’avait envoyé à l’autre bout du monde pour une interview qui finalement n’avait pas eu lieu… et pendant ce temps sa fille se faisait enlever. C’était quoi, ce délire ? Et pourquoi Ghislaine ne lui en avait-elle pas parlé ? La question de savoir si elle était au courant ne se posait même pas : s’il y avait eu une Alerte enlèvement, évidemment qu’elle était au courant ! C’était ça, la nouvelle dont elle ne pouvait pas lui parler par téléphone ? Elle était gonflée !

Il prit son portable et l’appela. Elle décrocha presque immédiatement. Il trouva qu’elle avait l’air préoccupé. Ça tombait bien.

  • Dis-donc, commença-t-il, tu me fais des cachotteries, maintenant, et sur des sujets capitaux en plus! Tu le savais, que ma fille avait disparu ?

  • Oui, mais je n’avais pas envie de te secouer avec ça alors que tu es dans un avion et que tu ne peux rien y faire.

  • C’était juste pour m’annoncer ça, que tu voulais que je vienne à Paris ?

Elle parut hésiter :

  • Euh… non, pour parler de ton voyage aussi. Tes impressions sur ce qui est arrivé.

  • Oui ben déjà il faudrait que je termine mon article, et je n’ai pas vraiment la tête à ça. Et je te l’enverrai par mail quand il sera fini. Mais en attendant, je vais prendre le vol de Toulouse pour rentrer chez mon père le plus vite possible, et me mettre à la recherche de ma fille. Je viendrai à Paris quand je l’aurai retrouvée.

  • Oui je comprends. Ce n’est pas la peine de t’énerver.

  • Comment ça ce n’est pas la peine de m’énerver ? Tu connais le nombre d’adolescents – et surtout d’adolescentes – qui disparaissent chaque année en France, et dont on ne retrouve jamais la trace ? Je crois qu’il y a de quoi s’énerver.

  • Oui, ne te fâches pas. Tu sais, l’alerte enlèvement c’est très efficace. En général on retrouve très vite les enfants disparus.

  • Eh bien j’espère que ça sera le cas ! Bonne nuit !

Il raccrocha sèchement. Sans s’en rendre compte, il avait élevé le ton, et ses voisins le regardaient à présent d’un air curieux et étonné. En temps normal, il possédait déjà une voix forte, mais quand il se mettait en colère – ce qui lui arrivait rarement – elle pouvait enfler jusqu’à devenir tonitruante. Heureusement, une bonne partie des passagers de l’avion étaient étrangers – espagnols ou américains pour la plupart -, et ils n’avaient pas dû comprendre ce qu’il avait dit.

  • Un problème, Monsieur ? demanda une hôtesse d’un air soucieux.

Il faillit dire la vérité, mais il détestait raconter sa vie – sauf dans ses articles, bien entendu -, et il songea aux regards de commisération dont on allait l’accabler.

  • Non ça va, merci.

Mais il passa le restant du vol, qui lui parut très long, sur des charbons ardents. Jamais de sa vie, sans doute, il ne s’était senti aussi impuissant. Il regarda sur son portable une chaîne d’information en continu française, et, après avoir longuement évoqué la riche actualité internationale, elle parla effectivement de l’enlèvement. Mais il n’y avait rien de nouveau : les recherches continuaient, en vain pour le moment. Soudain il pensa à son ex-femme : si on ne retrouvait pas leur fille, elle allait le tuer. Il était d'ailleurs étonné de ne pas l'avoir déjà eue au téléphone.

Il tenta d’appeler Agnès, et tomba encore une fois sur sa messagerie. Il laissa un message, disant qu’il se faisait du souci pour elle, qu’il se demandait où elle se trouvait, et bien sûr qu’il l’aimait ; il espéra que sa voix n’était pas trop angoissée. Il rappela une heure plus tard, et cette fois la ligne sonnait dans le vide. Puis il entendit un message disant que le numéro n’était plus attribué. On avait dû retirer la puce de l’appareil, pour éviter qu’il soit repéré. 

 

L’avion atterrit à Madrid vers huit heures du matin. Gérald fut content de sortir de l’appareil ; il espérait que l’air frais lui ferait du bien, car il se trouvait dans un état second, à la fois épuisé par le voyage et le manque de sommeil, et très inquiet à l’idée de ce qui avait pu arriver à sa fille. Mais il faisait déjà assez chaud. Il récupéra sa valise, puis acheta un billet pour le prochain vol pour Toulouse – départ dans une heure et demie. Ensuite, il se connecta au parking de l’aéroport de Bordeaux et paya la facture, puis programma Olga pour qu’elle vienne le chercher à Toulouse-Blagnac. Saint-André, qui rentrait directement sur Paris, lui serra la main en lui disant un "au-revoir" laconique, sans évoquer la disparition de sa fille; Gérald se doutait bien qu'il était au courant, mais la compassion n'avait jamais été sa tasse de thé. Ça ne le gênait d'ailleurs pas, car il n'avait aucune envie de parler de ses problèmes, et surtout pas avec ce type. Après avoir enregistré son bagage, il alla prendre un café très fort, mais sans rien manger car il n'avait pas d'appétit. Enfin, il se dirigea vers la salle d’embarquement.


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