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2036. Chapitre Trois : Las Vegas (7).

Gouderien

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L’Alliance latine avait été fondée en 2021. Trois ans plus tard, Eduardo Perez-Santiago devenait gouverneur de Californie, grâce aux votes hispaniques, bien entendu. Aux élections de 2024, les premiers représentants et sénateurs du Mouvement hispanique (nouveau nom de l’Alliance latine) entraient au Congrès ; ils n’étaient alors que 7. Deux ans plus tard, ils étaient 35, 60 en 2028, 86 en 2030, 121 en 2032, et finalement 145 en 2034. Durant cette même période, un à un, tous les États de l’Ouest américain avaient élu des gouverneurs appartenant au Mouvement hispanique. Son chef s’était présenté aux élections présidentielles de 2032, troublant le duel traditionnel entre républicains et démocrates. Il n’avait pas été élu, mais avait remporté des millions de voix, surtout auprès des minorités latino et noire. On lui présidait un score encore plus important aux élections prochaines, qui devaient se tenir en novembre 2036, mais voilà, il avait décidé de renverser la table, se jugeant désormais assez fort pour lancer ce défi à la Maison blanche : déclarer l’indépendance des États gouvernés par le MH. Quand il avait annoncé cette décision quelques mois plus tôt, au cours de la convention de son parti, cela avait fait l’effet d’un séisme dans le monde politique américain. Perez-Santiago se justifiait en évoquant le racisme anti-hispanique de l’administration centrale, et aussi le fait qu’elle n’avait pas cessé de s’opposer, par tous les moyens, à la bonne gouvernance des États qui étaient dirigés par le Mouvement hispanique. Enfin – fable ou réalité, personne ne le savait -, il avait évoqué l’existence d’un complot du FBI dirigé contre sa personne. Sa péroraison avait frappé les esprits : « Cela fait des siècles maintenant que les Hispaniques, les Noirs et les Amérindiens (il avait aussi embauché ceux-ci dans sa croisade, leur promettant de faire enfin d’eux des citoyens à part entière) sont opprimés par le pouvoir yankee. Il est temps que cela cesse ! Washington est toujours prompt à dénoncer les dictatures aux quatre coins du monde, alors qu’il en existe une ici, dans ce pays que ses fondateurs avaient voulu bâtir comme la nation de la liberté, et cela nous ne pouvons plus le tolérer. Il est temps que les États hispanique d'Amérique prennent leur destin en main. » Comme certains réclamaient la tenue d'un référendum sur l'indépendance, il répondit sèchement que ceux qui n'étaient pas contents n'auraient qu'à quitter la nouvelle nation.

 

On fit asseoir Gérald sur un siège plutôt inconfortable, au milieu de ses collègues, à deux mètres en face du grand homme. Celui-ci le dévisagea un moment sans grande sympathie, puis dit en espagnol :

  • Ainsi, c’est vous qui remplacez Raoul Guilbert ?

  • On va essayer !

  • C’est dommage. Je connais Raoul Guilbert. J’espère au moins qu’il va bien.

  • Il a été victime d’un petit accident, assez grave cependant pour l’empêcher de faire un tel voyage.

  • Mais vous, je ne vous connais pas.

  • Je m'appelle Gérald Jacquet. On m’a tiré de vacances en famille pour participer à cette conférence de presse.

  • J’en suis navré pour vous. Buneos dias !

  • Buenos Dias, senor Presidente !

  • Laissez tomber ces formules pompeuses. Appelez-moi Eduardo. Vous parlez espagnol, on dirait ?

  • Je me débrouille.

  • Néanmoins, j’ai ma propre interprète, Maria-Luisa. Elle traduira les questions.

Gérald haussa les épaules :

  • Comme vous voulez.

C’était un peu vexant, mais dans un sens, cela lui faciliterait la tâche. Il sortit son portable.

  • Je dois vous prévenir, dit-il en français, que vous poserai les questions qui avaient été convenues avec la rédaction de mon journal. Mais, si vous n’y voyez pas d’inconvénients, j’en rajouterai une ou deux de mon cru.

  • Pas de problème, assura l’homme politique, par le truchement de son interprète. Avant que nous commencions, j’ai un mot à dire. On m’a raconté que vous travaillez sur un livre à propos de la guerre de la Triple-Alliance.

  • C’est exact.

  • Je dois préciser que c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, et j’ai la plus grande admiration pour le maréchal Francisco Solano Lopez, qui était un homme largement en avance sur son temps.

Eh bien, vaut mieux entendre ça que d’être sourd, se dit Gérald en songeant que ledit maréchal était un fou furieux, auprès de qui un Hitler ou un Staline auraient presque pu passer pour des gens normaux.

  • Quand j’aurai terminé ce livre, je vous en adresserai un exemplaire, dit-il.

  • J’espère bien !

  • Mais il est possible que mon point de vue sur ces événements diffère du vôtre.

  • C’est bien normal ! assura le leader indépendantiste avec un large sourire. Eh bien, ajouta-t-il en s’adressant à l’ensemble des personnes présentes, et si nous commencions ?

Les journalistes américains, puis leurs collègues des pays latinos-américains, posèrent les premières questions, et comme les réponses de Perez-Santiago étaient assez longues – l’homme était du genre prolixe, et il imitait parfois Fidel Castro en prononçant des discours de plusieurs heures -, il se passa plus d’une demi-heure avant qu’on donne enfin la parole à Gérald. Certains de ses confrères avaient d’ailleurs posé des questions analogues à celles qui figuraient dans sa liste, aussi les avait-il rayées au fur et à mesure.

Gérald se racla la gorge. Il était temps de se lancer…

  • Vous vous apprêtez à déclarer l’indépendance des États latins d’Amérique, commença-t-il. Êtes-vous conscient de la solennité de ce moment ? Est-ce que ça ne rappelle pas fâcheusement le début de l’année 1861 ?

  • Vous posez plusieurs questions à la fois. Bien entendu que je suis conscient que nous vivons une période cruciale pour l’avenir de ce pays qui s’appelle encore – mais pour peu de temps – les États-Unis d’Amérique. Cependant, je puis vous assurer que nous ne sommes pas en 1861, et que je ne suis pas Jefferson Davis. Cela n’a rien à voir. A la limite, votre comparaison est presque insultante. Les États du Sud avaient fait sécession pour sauvegarder l’esclavage, alors que nous, nous nous battons pour la liberté de nos concitoyens. De tous nos concitoyens, à quelque ethnie qu’ils appartiennent.

A ce moment, le secrétaire, Adolfo Bahamonte, surgit dans la pièce, l’air préoccupé.

  • Que se passe-t-il ? demanda Eduardo. J’avais demandé qu’on ne nous dérange pas.

Bahamonte chuchota quelques mots à l’oreille de son patron. Celui-ci se leva précipitamment.

  • Je crains qu’il ne faille mettre un terme à cet entretien, déclara-t-il d’une voix tendue. Croyez bien que je suis le premier à le regretter.

  • Qu’arrive-t-il ? demanda Gérald.

Pendant une fraction de seconde, mais qui sembla durer une éternité, Perez-Santiago le dévisagea avec une lueur perplexe dans l’œil, comme s’il voulait lire dans son esprit. Plus tard, quand il sut ce qui s’était passé, Gérald réalisa le genre de questions qu’avait dû se poser le leader sécessionniste à cet instant : suis-je tombé dans un piège ? L’homme n’était pas un tendre, et il était même connu pour ses fréquents et violents accès de colère. Mais là, il dut penser qu’il n’avait pas le temps de passer ses nerfs sur quelqu’un. 

  • Expliquez-leur, Bahamonte. Moi je dois filer.

    Les gardes du corps et l’interprète firent écran autour de l’homme politique, tandis qu’il quittait la pièce rapidement. Journalistes et équipes TV, abasourdis, se retrouvèrent seuls avec le secrétaire.

  • Je suis désolé messieurs-dames, dit-il d’un ton contrit. Nous allons devoir vous évacuer. La conférence est annulée, et nous ne sommes plus en mesure d’assurer votre sécurité.

  • Mais qu’est-ce qui se passe ici? demanda d’un ton indigné un grand ponte de CNN.

  • Le président Simons a trahi sa parole. Nous allons être attaqués. C’est la guerre. Voilà ce qui se passe.

Des murmures de stupeur accueillirent cette déclaration. Tandis qu’on les reconduisait vers les voitures, les quatre phrases du secrétaire tournaient en boucle dans la tête de Gérald.

  • Je peux appeler ma rédactrice en chef ? demanda-t-il.

  • Quand vous serez en sûreté.

Ceux qui possédaient leurs propres véhicules, comme les équipes de télévision, s’engagèrent rapidement vers la sortie. Les autres furent embarqués dans un minibus Volkswagen.

- C'est insensé, insensé! disait le type de CNN, en essayant (vainement) d'appeler sa rédaction.

Tout en grommelant, il rejoignit son car-régie, qui démarra aussitôt. Le minibus le suivit. Gérald était assis à l’arrière du véhicule, qui roulait vers Las Vegas. Tout le monde faisait une drôle de tête, y compris le chauffeur et le gardé armé qui était assis à l'avant. Il tenta de joindre Ghislaine Duringer, mais n’y parvint pas. Ce n’était pas normal. Alors, pour occuper le temps et aussi parce que c’était son métier, il filma avec son portable le trajet de retour, et surtout les têtes de ses collègues journalistes, déconcertés.

 

Le parcours ne prit que quelques minutes. A la lisière de la ville, soldats et miliciens se regardaient en chien de faïence, et il se demanda combien de temps il faudrait pour que les premiers incidents éclatent. On notait des signes de fébrilité et d’agitation dans toute la ville. Des convois militaires parcouraient le Strip. On le lâcha, ainsi que plusieurs autres, près du Caesars Palace, et le minibus repartit aussitôt, sur les chapeaux de roue. Il tomba sur Dolores dans le hall du palace. De toute évidence, elle était au courant des événements : elle semblait avoir vieilli de dix ans.

  • J’ai un message de votre patronne pour vous, dit-elle : vous rentrez en France. Tout de suite.

Il grimaça. Ce qui allait se passer ici était dangereux certes, mais passionnant, et il se serait bien vu jouer les correspondants de guerre.

  • Comment vous a-t-elle contactée ?

  • Par le téléphone fixe. Les portables et le Worldnet ne fonctionnent plus. Dans toute la région.

  • C’est mauvais signe.

  • Très. Dépêchez-vous, si vous voulez attraper votre avion. Nous ignorons pendant combien de temps les vols seront encore assurés.

  • Il faut que j’aille chercher mes affaires.

  • Pas la peine, c’est fait, dit-elle en désignant la valise et son bagage de cabine, à ses pieds. Tout est là.

  • Vous êtes vraiment une perle, dit-il en l’embrassant. Je vous regretterai.

Elle eut un bref sourire :

  • Moi aussi. Un bon conseil : prenez le premier avion pour l’Europe. On annonce une tempête de sable ; dans quelques heures, plus aucun appareil ne pourra décoller. Ce n’est peut-être d'ailleurs qu’un prétexte.

  • Et vous, qu’allez-vous devenir ?

  • Je vais rejoindre la plus proche caserne de la milice. Après… je ne sais pas.

  • Je vais m’en faire pour vous. Quand vous serez en sûreté, envoyez-moi un message.

  • Entendu.

  • Je vous souhaite bonne chance.

  • Merci, vous aussi. Vaya con dios !

Il l’embrassa une dernière fois et la quitta, à regret. Comme d’habitude, des files de taxis attendaient près du palace, et cela tombait bien parce de nombreux clients semblaient soudain désireux de mettre fin à leur séjour au paradis du jeu. Il empoigna ses bagages, se retourna pour faire un signe d’adieu à Dolores, puis prit le taxi qui était en tête de file.

  • Je vous emmène où, amigo ? demanda le chauffeur. A l’aéroport ?

  • Comment avez-vous deviné ?

C’est peu après qu’il aperçut les premiers cadavres, au coin d’une rue. Ils portaient l’uniforme de la milice, et cela ne l’étonna pas. 

 

Le McCarran International Airport ressemblait à une ruche. La présence militaire était visible partout. On apercevait sur les pistes des gros porteurs de l’armée qui amenaient troupes et matériel, tandis que de monstrueux hélicoptères déversaient un flot de Marines et de Rangers. Mais des milliers de gens tentaient de rentrer chez eux, et une foule inquiète et bigarrée parcourait les allées en tous sens, désorientée. Il se rappela le conseil de Dolores et, comme le premier avion pour la France ne partait que dans trois heures, il choisit un vol pour Madrid, qui, lui, décollait dans un peu plus d’une heure. Par acquis de conscience, avant d’acheter son billet, il tenta encore une fois de joindre Ghislaine, et miracle ! ici, ça marchait. Le fait que l’aéroport soit entièrement sous le contrôle de l’armée n’était sans doute pas étranger à la chose - on n’apercevait aucun milicien, soit qu’ils se soient enfuis, soit qu’ils aient été neutralisés d’une façon ou d’une autre. Il composa le numéro de sa rédactrice en chef sur son portable.

  • Allo ? fit une voix de femme.

La tête de sa patronne apparut sur l’écran. Elle avait l’air fatiguée, mais elle était tout à fait habillée : il ne l’avait pas réveillée en sursaut.

  • Ghislaine ? appela-t-il. C’est Gérald.

  • Ah, Gérald ! Je me faisais du souci pour toi. Où es-tu ?

  • A l’aéroport de Las Vegas. Je vais prendre un avion pour Madrid, et de là j’en prendrai un autre pour Paris. Mais j’aurais aussi bien pu rester ici. Ce qui va se passer s’annonce passionnant.

  • Non. Je veux que tu rentres. La fille de l’hôtel t'a transmis mon message ?

  • Oui. Mais tu sais, j’ai déjà couvert des conflits. Je peux…

Elle lui coupa la parole :

  • Écoutez, mon petit Gérald, tu n’y es pas. Ce n’est pas une guerre, ça va être un massacre. D’ailleurs Eduardo Perez-Santiago vient d’être tué.

  • Quoi ?

  • Tu n'es pas au courant ? Sa voiture a été détruite par un missile, envoyé par un drone.

Il lui fallut quelques secondes pour réaliser que l’homme qu’il avait eu en face de lui moins d’une heure plus tôt n’était plus de ce monde.

  • Je n’en reviens pas, dit-il.

  • Et j’ai deux autres bonnes raisons pour te faire rentrer. D’abord, les autorités américaines me l’ont demandé.

  • Ah ?

  • Oui.

  • Et la deuxième raison ?

Elle parut hésiter.

  • Je te la dirai quand tu seras rentré en France. Je ne peux pas te communiquer ça par téléphone.


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