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2036. Chapitre Trois : Las Vegas (4).

Gouderien

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Après ce petit briefing, ils reprirent leur chemin.

  • Il y a beaucoup de Noirs, dans la milice ? demanda Gérald à Tobias.

  • Quelques-uns, répondit le sergent.

  • Et de Blancs ?

  • Non, pas beaucoup. On se demande pourquoi.

Lui et Narcisso se regardèrent, et ils éclatèrent de rire. Au début de leur progression, ils ne virent personne. Et puis ils aperçurent une patrouille : de ce côté aussi, le passage était gardé. Les nouveaux venus étaient trois, accompagnés d’un chien, et même s’ils ne portaient pas à proprement parler d’uniforme – sauf un brassard rouge au bras -, il y avait quelque chose en eux qui rappelait les miliciens, à commencer bien sûr par les fusils d’assaut dont ils étaient armés.

  • Yo man ! fit le premier en reconnaissant le sergent.

  • Ça va Carlos ?

  • On fait aller. Toujours aussi chaud, dans ce bled pourri. Tu nous amènes des visiteurs ?

  • Et oui !

Le sergent fit les présentations. Carlos était un Mexicain de belle taille, vêtu en jeans, un bandana rouge noué autour de la tête. Ses comparses étaient Victor, un Amérindien géant presque édenté, et Billy, un Blanc chétif qui portait un costume gris en lambeaux. Le chien, un berger allemand plutôt maigre, appartenait à ce dernier. Ils discutèrent cinq minutes, et Carlos demanda s’il était vrai, comme on le racontait, qu’après l’indépendance, les maisons inhabitées de Las Vegas seraient réquisitionnées pour loger les miséreux.

  • Le gouverneur Perez-Santiago l’a promis, répondit Dolores.

  • Et vous croyez qu’il va tenir ses promesses, lui ? Il serait bien le premier ! railla Carlos.

  • T’inquiète pas, on sera là pour les lui rappeler, conclut Tobias.

Il distribua des boissons fraiches aux trois hommes, donna une barre de Mars au chien, et chacun poursuivit son chemin de son côté. Ils arrivèrent sur une légère éminence, d’où ils dominaient le paysage environnant. A leurs pieds s’étendait la favela, immense et grouillante. Droit devant le désert courait jusqu'aux collines lointaines, dont les pentes rocailleuses barraient l’horizon. Quelques cactus complétaient le tableau. Un soleil de plomb écrasait ce décor de western. C’était joli au cinéma, mais dans la réalité on devait vite en épuiser le charme, surtout si l’on manquait d’eau et de nourriture. Ils tournèrent à droite, descendirent un court sentier et ne tardèrent pas à déboucher dans la première rue de cette ville de la misère. « Rue » était un bien grand mot, pour désigner un passage poussiéreux entre deux rangées de tentes ou de mobil-homes. Ce qui frappa tout de suite Gérald, ce fut l’odeur. Il avait effectué de nombreux reportages en Amérique latine, en Afrique et en Asie, dans des pays ravagés par la pauvreté, la famine et la guerre, et il connaissait cette odeur abominable, mélange de sang, d’excréments, de sueur, de pourriture… L’odeur de la maladie et de la mort. La journaliste japonaise, qui s’appelait Tatsuki, devait éprouver la même impression que lui, car elle noua autour de son visage l’un de ces masques blancs que les Asiatiques affectionnent pour lutter contre la pollution.

  • Mauvaise idée, dit le sergent Tobias aussitôt, enlevez-moi ça. Il ne faut pas se faire remarquer.

Docile, elle obtempéra. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, ils découvraient toute une population indigente, qui semblait manquer de tout. Les gens vaquaient à leurs occupations sans faire attention à eux, ou alors ils les regardaient sans hostilité, presque sans curiosité, comme s’ils étaient déjà passés dans un autre monde. Si les adultes étaient maigres, les enfants étaient presque squelettiques, et Gérald se dit qu’il avait vu des camps plus joyeux au Sud-Soudan. Les quelques passants qu’ils apercevaient avançaient lentement, l’air exténué. Ils arrivèrent à un croisement, et découvrirent d’autres rues, qui partaient dans tous les sens. On voyait aussi des maisons de bois, et Gérald supposa qu’elles devaient abriter les « riches » de la favela, c’est-à-dire sans doute les chefs de gangs.

  • Qu’est-ce qu’ils boivent ? demanda-t-il à Tobias. Il y a des puits ?

  • Ils ont essayé d’en creuser, mais presque personne n’a trouvé d’eau. Les nappes phréatiques locales ont été épuisées pour arroser le gazon de leurs foutus golfs !

  • Alors comment font les gens pour ne pas mourir de soif ?

  • Deux associations humanitaires font venir des camions-citernes remplis d’eau. Tous les jours.

  • Bon dieu ! J’aurais jamais cru que l’Amérique en arriverait là un jour.

Le grand Noir le regarda dans les yeux, et Gérald se dit qu’il n’aurait pas aimé l’avoir pour ennemi :

  • Moi non plus, mon gars. Et la différence entre nous, c’est que c’est mon pays !

Au début leur présence était passée quasi inaperçue, mais plus ils avançaient et plus de multiples paires d’yeux les observaient. Des mains se tendaient vers eux, ils entendaient des cris leur réclamant de l’eau et à manger. Certains des habitants de cette triste cité étaient vêtus de simples haillons, mais d’autres portaient des tenues plus adaptées aux conditions locales : des vêtements amples, de couleur claire, avec de grands foulards sur la tête pour se protéger du soleil, et des lunettes noires. On aurait presque dit des touaregs. Gérald fut frappé par la dignité d’une jeune femme brune, assez maigre, qui, assise à l’entrée d’une baraque en planches, berçait un enfant aussi famélique qu’elle, sans rien demander à personne ; il fut saisi par la beauté de ce tableau familial, et prit plusieurs photos. Puis il fouilla dans son sac et lui donna un Coke et une barre chocolatée ; elle le remercia, toute surprise, et il en eut les larmes aux yeux. Il y a bien longtemps, à l’école de journalisme, on lui avait enseigné qu’il fallait garder de la distance avec son sujet, mais c’est une leçon qu’il avait toujours eu du mal à assimiler. Quand il rejoignit les autres, le sergent Tobias lui fit les gros yeux, mais ne dit rien. Un peu plus loin ils découvrirent un modeste marché, où l’on proposait à la vente des tuniques ou des burnous en coton faits à la main, des chapeaux de paille, les maigres productions de l’agriculture locale, du savon et des produits d’entretien, et aussi des piles et des pièces détachées de machines diverses. On ne devait pas vendre que ça, car Gérald identifia plusieurs individus qui détonaient par leur tenue sophistiquée au milieu des autochtones ; ils détalèrent en apercevant les miliciens, qui avaient pouvoir de police, même ici. Deux ou trois marchands douteux les suivirent. Après le marché se trouvait une antenne de la Croix rouge, et une cohorte de malades et de blessés faisaient la queue pour recevoir des soins. Cet univers misérable comprenait même des écoles, et Tobias les emmena vers un grand baraquement au toit de tôle ondulée, d’où jaillissait justement une kyrielle de mômes ; malgré leur maigreur générale et la pauvreté de leurs vêtements, ils avaient l’air dynamique et joyeux de la plupart des enfants du monde au moment de la sortie des cours. L’institutrice, une grande Noire vêtue de blanc et à qui ses petites lunettes rondes conféraient une allure d’intellectuelle, les regardait rentrer chez eux, un sourire aux lèvres. Son visage s’illumina quand elle aperçut le sergent, et ils s’embrassèrent.

  • C’est Madame Tsonga, dit-il, elle est Sénégalaise. Elle est ici au titre de la coopération.

Gérald en demeura comme deux ronds de flanc : ainsi l’Amérique était-elle tombée tellement bas, que c’était l’Afrique qui venait à présent à son secours ! Ils la saluèrent et, à la demande de Tobias, lui remirent environ la moitié du contenu de leurs sacs à dos : l’école élémentaire Nelson Mandela était en effet l’un des rares bâtiments du coin à posséder un réfrigérateur, auquel un générateur fournissait l’électricité. Caméra branchée, les deux journalistes interviewèrent l’enseignante, en regrettant vivement de ne pas avoir plus de quelques minutes à lui consacrer.

Mais un peu plus loin, ils retrouvèrent la misère dans toute son horreur. Des familles entières s’entassaient sur des cartons, seule et illusoire protection contre le sable du désert. Et cela rappela à Gérald ses voyages en Inde, il y a longtemps, avant la guerre, sauf qu’au moins en Inde l’eau n’était en général pas trop difficile à trouver.

  • Comment une telle cité est-elle née ? demanda-t-il au sergent en désignant le bidonville qui les cernait de toutes parts.

Pour une fois ce fut Narcisso qui répondit. Le sujet semblait lui tenir à cœur.

  • Tout a commencé vers 2007-2008, avec la crise de subprimes. On sait comment les banques ont poussé des millions de gens à acheter leur maison à crédit, en leur faisant signer des contrats qui étaient des escroqueries pures et simples. Après ils ont été expulsés, parce qu’ils ne parvenaient plus à payer les traites. En même temps le chômage a fait un bond spectaculaire, ce qui a multiplié le nombre des indigents. On a commencé à voir des mendiants et des SDF dans les rues de Las Vegas. Et puis Obama est arrivé au pouvoir, et les choses se sont un peu améliorées, même si on le trouvait trop timide. Mais quand les républicains sont revenus aux affaires en 2016, alors là ça a été la catastrophe. Ils ont défait tout ce qu’Obama avait fait de bien, comme l’assurance-maladie pour tous. Leur doctrine était simple : favoriser les plus riches, et les autres pouvaient crever. Tous les programmes d’aides aux plus pauvres ont été supprimés, tandis que les budgets des services publics étaient réduits à la portion congrue, en application du mot d’ordre « l’État gaspille l’argent des contribuables, donc il faut toujours moins d’État ». Il y avait de plus en plus de miséreux dans les rues de Las Vegas, et c’était mauvais pour les affaires. Alors en 2019 le maire Richard DiNapoli a pris une mesure radicale : il a interdit la mendicité, et expulsé les sans-abris hors de la ville. Certains ont gagné la Californie, mais la situation n’était guère meilleure là-bas. Alors la plupart sont restés ici, en tentant de survivre comme ils le pouvaient. Et voici comment est née la favela.

Gérald était globalement d’accord avec cette analyse. L’élection du républicain Donald Trump en novembre 2016 avait précipité la catastrophe. Certes, Obama n’était pas Roosevelt, et il avait plus enrayé la chute que contribué au redressement du pays. Sans-doute n’était-il pas assez ferme face à l’opposition systématique, inspirée par une idéologie délirante, de ses adversaires libéraux. On pouvait dater sans guère de risque de se tromper le « D-day » de l’effondrement américain au 1er mars 2013, quand, faute d’accord entre démocrates et républicains sur le problème de l’endettement, des coupes budgétaires atteignant un montant total de 85 milliards de $ avaient été effectuées automatiquement dans les comptes de l’État fédéral. Et ce n’était que le début. Mais c’est l’arrivée au pouvoir de Trimp qui avait définitivement sonné le glas des USA en tant que superpuissance. A se demander avec le recul du temps comment les Américains avaient pu voter pour ce type – il est vrai qu’ils avaient bien élu par deux fois ce crétin absolu de George W. Bush junior, dont on savait depuis la parution du best-seller mondial d’Edwin Marshall « President Evil » en 2025, qu’il était non seulement à l’origine des attentats du 11 septembre 2001, mais aussi grandement responsable de la catastrophe boursière de 2008, ce qui ne l’empêchait pas de couler une retraite paisible aux Bahamas. Mais le naufrage des États-Unis ne gênait pas le 1% de la population – banquiers, traders, grands patrons, politiciens - qui profitait de la situation. Le délabrement du pays les laissait d’autant plus indifférents que bien souvent ils n’y habitaient plus, ou alors dans l’un de ces ghettos pour riches que protégeaient à présent de véritables armées privées.

  • Le rêve américain dans toute sa splendeur ! ironisa le sergent. Ou plutôt le cauchemar américain.

Une bande d’enfants loqueteux s’était mise à les suivre, alternant chants moqueurs et supplications, à tel point que Tobias, excédé, finit par leur lancer un Coca-Cola. Alors ils commencèrent à se battre sauvagement entre eux, jusqu’à ce que le plus fort ou le plus teigneux s’empare de ce précieux butin, et boive la cannette sous les yeux envieux de ses congénères ; quand elle fut aux trois-quarts vide, il la referma et la posa par terre devant lui, ce qui déclencha une nouvelle bagarre, tandis que le gamin qui venait de boire riait à gorge déployée en se tenant les côtes.

  • Je n’aurais pas dû faire ça, dit Tobias. Voilà ce qui arrive quand on veut se montrer généreux.

Ils reprirent leur chemin, et tombèrent sur ce qui devait être certainement l’une des constructions les plus remarquables de la favela, une grande église de bois, dont la silhouette élancée tranchait avec les pitoyables cabanes qui l’entouraient. Attirés par la perspective de trouver un peu de fraîcheur, ils pénétrèrent dans l’édifice, mais le sergent les mit en garde :

  • On ne restera pas longtemps ici, le prêtre qui officie dans cette église est un fanatique dangereux.

En réalité il ne faisait pas si frais à l’intérieur de l’église, qui était sommairement meublée de bancs de bois, présentement occupés par une cinquantaine de fidèles. Un grand christ en croix surmontait l’autel, devant lequel s’agitait un personnage barbu, intégralement vêtu de noir avec un col romain. Ses cheveux aile de corbeau retombaient autour de sa tête comme des tresses, ce qui lui donnait l’air d’un rasta. De part et d’autre du prêtre se tenaient deux costauds au crâne rasé, portant un tee-shirt « Jesus is the Number one » et arborant à la ceinture un flingue et une matraque. Quand le petit groupe entra, le prêtre était en plein prêche :

  • Et comme le dit la Bible dans les Psaumes :

     

    « Mais le Seigneur trône éternellement ;

    Sur un siège solide, il rend ses jugements.

    C’est lui qui juge la terre avec droiture,

    Qui prononce sur les peuples une sentence équitable.

    Le Seigneur est un lieu d’asile pour l’opprimé,

    Une forteresse à l’heure du danger.
    Ils se confient en toi ceux qui connaissent ton Nom,

    Car, Seigneur, tu n’abandonnes jamais ceux qui te cherchent. »

     

    A ce moment, il aperçut les nouveaux venus. S’interrompant, il se tourna vers eux :

  • Tiens, on dirait que nous avons des visiteurs ! Asseyez-vous, mes amis.

Ils s’installèrent docilement sur un banc au premier rang. Ils étaient entrés avec l’intention de ne rester que quelques instants, mais finalement ils demeurèrent jusqu’à la fin de la cérémonie, dix minutes plus tard. Les fidèles sortirent un à un, salués par le prêtre. Gérald et les autres allaient en faire autant, mais il les arrêta d’un geste.

  • Vous êtes venu pour la proclamation ? demanda-t-il

  • Of course ! répondit le journaliste.

  • Si vous avez quelques minutes à perdre, je vous invite dans le troquet d’à côté. Ça me fait toujours plaisir d’avoir le point de vue d’étrangers sur nos histoires.

L’ecclésiastique n’avait pas l’air si fanatique ni si dangereux, finalement. Suivis par ses deux gardes du corps, ils sortirent de l’église, traversèrent la ruelle écrasée de chaleur et gagnèrent une baraque en planches qui se dressait un peu plus loin. Debout derrière un comptoir en bois, un grand Mexicain aux impressionnantes moustaches servait une demi-douzaine de clients. Gérald lui trouva la tête d’un tueur des cartels. La moitié du groupe commanda des téquilas, l’autre se contenta de bières. Gérald se décida pour une Dos Equis, et miracle ! elle était fraîche. Tandis qu’ils discutaient des événements à venir, le journaliste observait distraitement les autres consommateurs. Seul à sa table près de la paroi opposée, un grand type aux cheveux gris fumait un cigare en buvant un mescal. Il était certain de l’avoir déjà vu quelque part. Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler : c’était un Français, Richard Saint-André, journaliste et militant d’extrême droite bien connu. Il avait longtemps travaillé au « Figaro », avant de quitter ce journal, dont il trouvait les opinions trop tièdes. Gérald s’était plusieurs fois accroché avec lui : l’homme était un antisémite rageur et un négationniste acharné. Cela faisait des années qu’ils ne s’étaient pas vus. Lui aussi l’avait reconnu, et il se leva et se dirigea vers leur table, emportant son verre et son cigare. Il était vêtu d’une chemise à carreaux, d’un jeans passablement usé et de santiags.

  • Que le diable m’emporte si c’est pas le petit Jacquet ! s’exclama-t-il.


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