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2036. Chapitre Trois : Las Vegas (3).

Gouderien

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Elle le regarda avec curiosité :

  • Pourquoi donc ?

Il désigna le paysage qu’on apercevait par la fenêtre :

  • Je voudrais bien visiter les bidonvilles qui entourent Las Vegas.

  • Les favelas, vous voulez dire ?

Il nota avec étonnement qu’elle avait employé le mot brésilien. A part ça, cela ne semblait lui faire ni chaud ni froid.

  • Ces favelas sont la honte de notre ville. Quand nous aurons déclaré l’indépendance, c’est naturellement l’un des premiers problèmes auxquels le nouveau gouvernement s’attaquera.

  • Raison de plus pour les visiter tant qu’elles existent encore.

  • Si vous y tenez…

  • Je suis sûr que je ne dois pas être le premier à vous demander ça.

  • Bien entendu ! Mais je dois souligner quand même qu’une excursion dans les favelas comporte certains risques.

Il haussa les épaules : il en avait vu d’autres.

  • Alors c’est d’accord ? interrogea-t-il.

  • Oui. Mais il faut s’y rendre immédiatement : après la tombée de la nuit, cela devient trop dangereux.

  • OK.

  • Pendant que vous finissez votre bière et que vous vous habillez, je vais passer un petit coup de fil pour tout organiser.

  • Je vous laisse faire.

  • Surtout n’emportez pas d’objets de valeur.

  • Évidemment.

  • Mais à part ça vous pouvez vous accoutrez comme vous voulez : de toute façon on s’arrêtera en route pour mettre des vêtements « couleur locale ».

  • A vos ordres.

Elle sortit sur le palier et, pendant qu’il s’habillait, il l’entendit parler au téléphone. Dix minutes plus tard, il était prêt. Il ouvrit la porte, et faillit renverser Dolores, qui se trouvait juste derrière.

  • Voilà, tout est organisé, annonça-t-elle. Au fait, j’ai une bonne nouvelle : vous êtes invité à dîner ce soir à 21 heures par le chef du service de presse du gouverneur de Californie.

  • Et ça se passera où ?

  • Au restaurant Guy Savoy. Comme ça, vous ne serez pas dépaysé.

Il n’osa pas lui dire qu’il aurait aussi bien dégusté de la vraie cuisine américaine – bon, pas de la jelly quand même – ou de la cuisine mexicaine, plutôt que la gastronomie française snob et trop sophistiquée que l’on servait habituellement dans ce genre d’établissement. Comme son père, il avait toujours eu des goûts simples en matière culinaire.

  • Excellente nouvelle, dit-il d’un ton hypocrite. J’espère que vous serez là aussi.

  • Mais naturellement : j’ai bien l’intention de ne pas vous quitter d’une semelle.

  • Faites attention, je pourrais vous prendre au mot !

  • J’espère bien !

En disant cela, son œil pétillait. Ils prirent l’ascenseur pour descendre, et traversèrent une salle de casino, décorée de reproductions de statues antiques, pour gagner Flamingo Road. Des haut-parleurs diffusaient une musique suave. Quand il était venu ici dix ans plus tôt, ce genre d’endroit grouillait de retraités exubérants et de touristes venus des quatre coins du monde, mais aujourd’hui il n’y avait pas foule.

  • Vous jouez ? demanda-t-elle en désignant les tables de roulette.

  • Boff, dit-il, j’ai eu ma période poker pendant ma jeunesse, mais j’ai arrêté depuis longtemps. En fait, je n’étais pas très doué.

  • J’espère que vous n’avez pas trop perdu.

  • Non. Généralement, je me contentais de mises modestes.

Il se souvenait encore des interminables nuits passées à jouer aux cartes – poker, tarots, belotte - avec les gars de son unité des forces spéciales, quand ils étaient en alerte, prêts à tout moment à s’envoler vers l’autre bout du monde. Depuis cette période, il n’avait quasiment plus touché à un jeu de cartes, sauf pour jouer quelquefois avec sa fille à la bataille ou au rami. Non pas qu’il gardât un souvenir particulièrement mauvais de son passage dans l’armée, mais bon, c’était une autre époque.

 

Ils sortirent, et retrouvèrent la fournaise extérieure. A croire qu’il faisait encore plus chaud que tout à l’heure – sans doute l’effet de la climatisation. Son hôtesse l’entraîna vers un imposant véhicule kaki, garé un peu plus loin. Deux costauds en uniforme de la milice stationnaient devant, les bras croisés. Il reconnut un « Raider », la version gavée aux hormones du « Hummer » de jadis : un 6x6, avec 4 roues à l’arrière. Certains modèles possédaient une petite tourelle avec une mitrailleuse automatique sur le toit, mais celui-ci en était dépourvu. Les deux hommes le saluèrent en anglais, et Dolores fit les présentations. Le plus grand, un Noir massif quasiment chauve, était le sergent Tobias ; l’autre, un Latino brun et moustachu, s’appelait le caporal Narcisso.

  • On y va, M’sieur ? demanda le plus grand.

  • Quand vous voulez.

  • Alors c’est parti. On s’arrêtera en chemin pour s’équiper.

  • OK.

Ils grimpèrent dans le véhicule, qui démarra. Le sergent Tobias conduisait. La climatisation marchait à fond, ainsi que la radio qui diffusait du rap. Ils passèrent au-dessus du Las Vegas Freeway, puis empruntèrent South Dean Martin Drive vers le nord, avant de tourner dans Twain Avenue et de se diriger vers l’ouest. Il y avait une circulation modérée, mais fort peu de piétons – normal, Las Vegas, comme Los Angeles, est une ville faite pour l’automobile – et l’on apercevait de loin en loin des sans-abri assis sur un carton. Gérald songeait au fameux « Las Vegas Parano » de Hunter S. Thompson, et se disait que malgré son imagination délirante survoltée par un abus de substances illicites, l’illustre inventeur du journalisme gonzo n’avait pas prévu l’étrange destin qui attendait cette ville hors du commun. Il avait lu le bouquin il y avait bien longtemps, et vu l’adaptation qu’en avait tiré Terry Gilliam, avec Johnny Depp. Il n’avait d’ailleurs pas tellement aimé le film, détestant les histoires de drogués. Pour dire la vérité, il n’avait pas beaucoup apprécié le livre non plus. Plus ils progressaient vers les limites de la ville, et plus ils dépassaient des villas délabrées, des maisons en ruines, des immeubles incendiés, le tout déjà à moitié enseveli sous le sable du désert. Pelouses et jardins appartenaient au passé, recouverts par ce même sable qui regagnait peu à peu le territoire perdu. La route elle-même était parsemée de nids de poule, comme si on ne se donnait plus la peine de l’entretenir. Si les faubourgs de la cité du jeu ressemblaient à ça, il n’osait même pas imaginer dans quel état devaient être les favelas. Soudain, juste après une série de villas toutes semblables qui semblaient avoir subi un bombardement, ils tournèrent à droite, et franchirent une barrière. Les miliciens qui l’avaient ouverte se hâtèrent de la refermer. Devant eux se dressaient deux grands bâtiments vert foncé, qui ressemblaient vaguement à des hangars à avions. Un peu plus loin, divers véhicules peints en kaki étaient garés sur un parking. Le « Raider » s’arrêta devant l’une des bâtisses.

  • Tout le monde descend ! beugla le sergent Tobias.

Dès qu’ils furent à terre, il fit signe à Gérald :

  • M’sieur le touriste ! Venez ici une seconde !

Le journaliste approcha.

  • Bon, expliqua le sergent, ici vous allez vous changer. Comme nous tous d’ailleurs. Vous pouvez laisser vos affaires, ça ne craint rien. Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de se déguiser pour se faire passer pour des gens du coin. Ça ne marcherait pas cinq secondes, et cela pour une excellente raison : à cause de l’odeur. Faut pas les prendre pour des demeurés, ils sauront tout de suite qui nous sommes. Mais si nous ne les provoquons pas en étalant notre fric et nos beaux vêtements, il n’y a aucune raison que ça se passe mal. Parce que si ça se passait mal pour vous, ça se passerait aussi mal pour moi ; et moi je tiens à ma peau. OK ?

  • Ça me paraît clair.

  • Parfait. Alors allons-y. Choisissez des vêtements propres, mais quelconques, et déjà usés.

  • D’accord.

Un factionnaire les fit entrer, et ils pénétrèrent dans ce qui était en fait, il l’avait déjà compris, une caserne de la milice. La construction, pas très haute, comportait un toit métallique. Le long d’un couloir s’alignaient des portes, à gauche et à droite. Au fond on apercevait une petite cafeteria, avec quelques tables et un serveur au bar. Tobias désigna deux portes sur la gauche.

  • C’est ici, dit-il en ouvrant la première, tandis que Dolores se dirigeait vers la seconde.

Il s’agissait d’un vestiaire où quantité de vêtements, plus ou moins dépenaillés, étaient accrochés à des cintres. Par terre étaient alignées des paires de chaussures et aussi des bottes. Gérald échangea rapidement ses habits contre un vieux jeans, une chemisette ocre passablement usée, un blouson de cuir qui avait connu des jours meilleurs, des rangers et une casquette de base-ball. A l’invitation du sergent il déposa ses affaires personnelles dans un casier fermé à clef, ne conservant qu’un paquet de kleenex (la poussière du désert le faisait éternuer). Il garda aussi ses lunettes de soleil qui, sous un aspect ordinaire, pouvaient faire office de caméra et d’appareil-photo. Quelques instants plus tard, ils se retrouvèrent tous les quatre dans le couloir. Tobias ouvrit alors une autre porte, cette fois sur la droite.

  • Attendez-moi, dit-il.

Peu de temps après, il ressortit en tenant par les lanières quatre petits sac à dos, qu’il leur distribua. Gérald prit le sien, et constata qu’il était froid.

  • Il y a du Coca-Cola, de la bière, des barres chocolatées et aussi des cigarettes, expliqua le sergent. C’est le meilleur des sauf-conduits.

Cette fois ils étaient prêts. Mais moment où ils allaient sortir, une personne qui les avait observés pendant un moment depuis la cafeteria se leva et se rua vers eux. C’était une journaliste japonaise, déjà habillée en crado.

  • Je peux venir avec vous ? demanda-t-elle en anglais. J’étais aux toilettes, et mon groupe est parti sans moi.

Tobias observa une seconde la nouvelle venue.

  • Ça c’est pas sympa, dit-il. OK, venez avec nous. Mais je vous préviens, Madame, faudra rester tranquille et faire preuve de discipline.

  • Aucun problème. Merci beaucoup.

  • De rien.

Ainsi donc, ils se retrouvèrent finalement à cinq. Le reste de l’excursion se déroula à pied. Après la caserne, on voyait encore quelques ruines, et puis plus rien que du sable, de plus en plus de sable, au travers duquel on avait du mal à distinguer le tracé de la route. Ils marchèrent pendant environ deux-cents mètres dans cette sorte de no man’s land désolé, et atteignirent enfin la frontière qui séparait la zone civilisée du territoire des « barbares ». Quand il découvrit comment cette fameuse frontière était gardée, le journaliste n’en crut pas ses yeux et, tapotant discrètement ses lunettes, il prit cliché sur cliché. Deux énormes chars « Jackson », peints en camouflage de guerre, surveillaient la zone, canon de 155 mm pointé en direction des favelas. Il aperçut également plusieurs nids de mitrailleuses, et quelques soldats en train de bavarder, cigarette au bec. Un peu plus loin se trouvaient les positions de la milice, avec une automitrailleuse, une casemate et un mortier. Deux rangées de fil de fer barbelé barraient la route ; la partie du milieu était amovible, afin de laisser un étroit passage en cas de besoin. Le plus étonnant est qu’en regardant à gauche et à droite, il découvrit qu’aussi loin que portât le regard, ces défenses se poursuivaient de chaque côté. Les deux lignes de barbelés étaient séparées par un profond fossé qui, il en était sûr, devait être semé de mines. Derrière la rangée intérieure se dressaient, à intervalle régulier, des miradors d’où des sentinelles, fusil en main, surveillaient les fortifications. On se serait cru sur le 38e parallèle, la ligne de démarcation entre les deux Corées. Ils se dirigèrent vers les miliciens qui gardaient le passage.

  • Salut mec ! dit un grand Black en reconnaissant Tobias. Alors, on vient faire du tourisme ?

  • Et oui, comme tu vois !

Ils se saluèrent à la mode des ghettos, en se frappant la paume de la main levée.

  • A quelle heure vous revenez ? questionna le milicien.

  • Qu’est-ce que vous avez prévu ? demanda le sergent à Gérald.

  • Il ne faut pas rentrer trop tard, intervint Dolores. On a un dîner après. Et de toute façon, il vaut mieux ne pas traîner par ici la nuit. Disons 19h30.

  • Vous êtes d’accord ? interrogea Tobias.

Le journaliste jeta un coup d’œil à sa montre. Il était un peu plus de 17 heures. Cela laissait presque deux heures et demie pour explorer les favelas. Ça devrait suffire. Il avait toujours pensé que quand on voit bien, on voit vite.

  • OK, dit-il, disons 19h30.

  • Entendu, je passerai la consigne à la garde de nuit, déclara le milicien. Bonne promenade !

  • Merci !

Avec un de ses collègues, il souleva la barrière qui fermait le passage, et le petit groupe pénétra en territoire interdit…

 

Derrière la « frontière », le paysage ressemblait beaucoup à ce qu’ils venaient de voir dans les faubourgs de Las Vegas. Tobias fit arrêter le petit groupe, et prit la parole.

  • Bon cette fois nous y sommes. Dites-vous bien qu’ici c’est dangereux. Mais si on se comporte normalement, il n’y a pas de raison qu’il nous arrive quoi que ce soit. Nous on connaît déjà, et nous sommes bien connus, donc laissez-nous faire. Les principaux dangers qui pourraient nous menacer sont, dans l’ordre : les bandes de chiens errants, les drogués agressifs, les gangs.

Il sortit de la poche de son blouson râpé un pistolet Sig-Sauer, et le désigna.

  • En dernière instance on a ça. Mais on doit éviter autant que possible de s’en servir. La plupart du temps les problèmes éventuels se règlent en donnant une bouteille de Coca ou une bière. Il n’y a qu’avec les chiens errants que ça ne marche pas, ils ne doivent pas apprécier ce genre de boissons.

  • Par contre, intervint le caporal Narcisso, ils aiment les barres chocolatées.

  • Ouais, c’est vrai, admit Tobias en souriant. C’est nous qui nous chargeons de déterminer quand on doit distribuer quelque chose à quelqu’un. Parce que c’est la misère, ici : tout le monde va vous réclamer à boire ou à manger, mais si vous commencez à faire les généreux bientôt vous n’aurez plus rien, et c’est là que les vrais problèmes débuteront. Compris ?

  • Oui sergent ! fit Gérald en se mettant au garde-à-vous.

  • Repos, bleusaille !


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