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2036. Chapitre Trois : Las Vegas (1).

Gouderien

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                                                                                       CHAPITRE III : LAS VEGAS.

 

 

Jeudi 24 juillet 2036.

Après un vol sans histoire, qu’il mit à profit pour se documenter sur le Worldnet en vue de son reportage, il débarqua à Orly vers 9h15. Malgré l’heure matinale, un soleil ardent illuminait déjà la Région parisienne de ses rayons. Il toussa en retrouvant la pollution habituelle. Il prit aussitôt un taxi pour gagner Paris. Une demi-heure plus tard, traînant sa valise, il pénétrait dans les locaux du Figaro.

  • Tu m’enlèves une belle épine du pied, s’écria la rédactrice en chef en se levant pour l’embrasser.

Elle ramassa sur son bureau une serviette de cuir, et la lui tendit.

  • Tiens, tout ce dont tu auras besoin est là.

  • Merci.

  • Je t’emmène à Roissy.

  • C’est sympa !

Elle prit sa veste, l’entraîna vers l’ascenseur, et deux minutes plus tard ils débouchaient sur le parking de l’immeuble. Elle s’arrêta devant une splendide BMW noire. Un chauffeur en uniforme les attendait, et il débloqua les portières arrière. Ils montèrent à bord.

  • Belle bête, commenta-t-il en s’asseyant sur la confortable banquette de cuir. C’est nouveau ?

  • C’est un cadeau d’une entreprise allemande. Pour favoriser l’entente entre nos deux pays. Et attends, tu n’as pas vu le plus beau !

Le chauffeur fit démarrer le véhicule, qui sortit dans la rue. Il vérifia dans le rétroviseur qu’il avait la place d’évoluer, puis appuya sur un bouton sur le tableau de bord. Avec un doux ronflement, deux ailettes sortirent du bas de la carrosserie. Gérald avait l’impression de se trouver dans un film de James Bond. Chacune de ces ailettes comportait en son centre un rotor, qui se mit aussitôt à tourner. A l’arrière, un petit réacteur se mit en marche avec un ronflement discret, et la voiture décolla.

  • Étonnant, non ? commenta la rédactrice en chef.

  • En effet.

La BMW prit de l’altitude, et ne tarda pas à rejoindre une des autoroutes aériennes dont le tracé avait été délimité au-dessus de la capitale. Il se pencha pour contempler avec étonnement le spectacle éblouissant des toits de Paris.

  • Attends que je te montre les merveilles que dissimule cet engin, annonça-t-elle d’un ton prometteur. Et surtout, n’oublie pas de boucler ta ceinture !

Tandis qu’il s’exécutait, elle examina sa portière, sur laquelle se trouvait une rangée de boutons. Elle appuya sur le premier, et une cloison beige s’éleva avec un doux chuintement juste derrière le chauffeur.

  • Ainsi nous serons plus tranquilles, expliqua-t-elle.

Elle actionna un autre bouton, et un petit bar monta du plancher, s’arrêtant au niveau de leurs genoux. Elle ouvrit un compartiment réfrigéré, et plusieurs bouteilles apparurent.

  • Vodka ? Téquila ? Whisky ? proposa-t-elle gentiment.

  • Je prendrais bien une vodka orange, dit-il après une légère hésitation.

Il n’était pas habitué à voler dans un aircar, et il avait un peu le mal de l’air.

  • Pas de problème. Je crois que je vais t’imiter, d’ailleurs.

D’un autre casier elle sortit deux verres. Elle les remplit, ajouta des glaçons et ils trinquèrent.

  • A ton reportage et à tes amours ! lança-t-elle.

  • A ta réussite et à celle du journal ! répliqua-t-il. Pour ce qui est des amours, pour l’instant c’est le calme plat.

  • C’est vrai ça ? Ça m’étonne de toi. Tu as toujours été plutôt du genre chaud lapin.

  • Il faut croire que je vieillis.

Elle le regarda avec un intérêt soudain.

  • Dis-donc, ça fait longtemps que nous n’avons pas fait l’amour.

Mais elle ajouta presque aussitôt :

  • Je rêve de faire ça avec toi dans ce véhicule, ça serait follement romantique. Mais malheureusement ça sera pour une autre fois, car nous sommes pressés. Et il faut qu’on parle de ta rencontre avec Eduardo Perez-Santiago.

  • Je t’écoute, dit-il en se calant confortablement au fond de la banquette.

  • Eh bien, commença-t-elle, dans deux jours les représentants de la Californie, de l’Arizona, du Colorado, du Nevada, du Nouveau-Mexique et du Texas vont se rencontrer à Las Vegas. D’autres États, comme la Floride et l’Illinois, enverront des observateurs. On pense qu’Eduardo Perez-Santiago va profiter de cette réunion pour déclarer l’indépendance des États hispaniques d’Amérique.

Il sifflota.

  • C’est un sacré truc !

Cette histoire lui en rappelait une autre. Une vingtaine d’années plus tôt, la Catalogne avait cherché à déclarer son indépendance par rapport à Madrid, mais tout cela avait tourné au ridicule, et l’affaire s’était achevée en eau de boudin. Seulement voilà, Eduardo Perez-Santiago n’avait rien à voir avec le pathétique Carles Puigdemont. C’était un personnage d’une toute autre trempe.

  • Comme tu dis, approuva-t-elle. C’est un peu comme ça qu’a commencé la guerre de Sécession. Mais les Hispaniques font le pari que l’État fédéral n’a plus la force ni les moyens de réagir énergiquement, comme en 1861. D’autre part il semble qu’un certain nombre d’États du Sud, qui se souviennent de leur histoire, aient promis de conserver au moins une bienveillante neutralité. Mais ce n’est pas une certitude – pour beaucoup d’élus du Sud, tout cela est de l’histoire ancienne.

Elle se rapprocha de lui sur la banquette et passa sa main dans ses cheveux.

  • Je pensais à une chose, dit-elle, changeant de sujet.

  • Oui ? demanda-t-il d’un ton méfiant.

  • Si tu pouvais rester deux jours de plus, tu pourrais assister à la déclaration d’indépendance. Ce n’est pas le genre de chose que l’on voit tous les jours.

Il se tourna vers elle avec un grand sourire :

  • Sauf que tu m’as parlé de trois jours. Et j’ai promis à ma fille d’être rentré pour dimanche.

  • Bien sûr, bien sûr, je comprends. Ce n’est pas grave. D’ici là je pense que j’arriverai à envoyer quelqu’un d’autre. A la limite je m’adresserai aux agences américaines.

Elle désigna la serviette de cuir qu’elle lui avait confiée :

  • Là tu as les billets d’avion, ton visa, un voucher pour deux nuits au Caesars Palace…

  • Je vois que tu fais toujours bien les choses, dit-il d’un ton appréciateur.

  • Ne te réjouis pas trop vite. Je suppose que tu connais Las Vegas ?

  • Bien sûr.

  • Mais si tu n’y as pas été depuis longtemps, tu vas avoir quelques surprises. La moitié des palaces sont fermés. Une bonne partie de la ville tombe en ruines à cause du manque d’eau, et ce qui reste est cerné par un immense bidonville.

  • La joie.

  • Effectivement. Cela dit, il y aurait assez de matière pour faire plusieurs reportages intéressants. Autant te consacrer à ça plutôt que de perdre ton temps et ton argent au casino. A condition d’être prudent, bien sûr.

  • De toute façon je n’ai jamais été joueur. A part le poker. Mais c’était il y a bien longtemps. Maintenant je ne joue plus qu’aux échecs.

Il y eut un bref moment de silence, puis elle ajouta :

  • Je t’ai mis aussi une liste de questions préparées par Guilbert pour l’interview. Il vaut mieux que tu t’y tiennes, parce qu’elles ont déjà été approuvées par Perez-Santiago.

  • Ah d’accord, je vois le genre. Et si j’ai envie de lui en poser une de mon cru ?

  • Une ça passera peut-être, mais je ne suis pas sûre qu’il en accepte d’autres. Il a plutôt une réputation de sale caractère.

  • Oui, j’ai un peu regardé ce qu’on dit de lui sur le Net.

  • Et puis tu ne seras pas le seul journaliste.

  • Il fallait s’en douter.

    Gérald regarda par la vitre, et constata qu’ils approchaient de Roissy. Une idée lui vint soudain :

  • Le trafic aérien a déjà repris à Roissy ?

  • Pas totalement, mais en grande partie, oui.

  • Ils ont fait vite.

  • Les équipes ont travaillé jour et nuit. Il est évident qu’une capitale moderne ne peut pas survivre sans un aéroport opérationnel. Nous avons publié plusieurs reportages là-dessus, d’ailleurs.

  • Excuse-moi, j’étais en vacances.

  • Bien sûr.

  • Je suis toujours en vacances, d’ailleurs, rectifia-t-il au bout d’un instant.

La BMW s’inclina doucement vers la gauche, comme le chauffeur entamait la descente. Gérald eut un haut-le-cœur, et il réalisa que, malgré son expérience des voyages et les trajets qu’il avait effectués à bord des véhicules les plus divers, il n’était pas encore vraiment accoutumé à ce genre d’engin. Malgré tout il se pencha vers la vitre, et observa les équipes de réparation encore au travail sur certaines pistes. Un peu plus loin se dressaient les ruines calcinées des immeubles de Goussainville dans lesquels le gros porteur s’était encastré ; des engins de chantier s’affairaient à déblayer les gravats, au milieu desquels on distinguait encore quelques débris de la carlingue de l’E-390. Une vision sinistre, surtout quand on allait soi-même prendre l’avion bientôt. Le chauffeur atterrit souplement devant l’aéroport. Finalement ils étaient largement en avance, l’enregistrement des bagages ne commençant qu’à 13 heures. Ils allèrent donc déjeuner dans un bon restaurant du coin.

 

Pendant le repas, Ghislaine lui parla longuement d’Eduardo Perez-Santiago et de l’histoire du Mouvement hispanique américain. Elle semblait bien connaître le sujet, au point qu’au bout d’un moment il ne put s’empêcher de lui demander pourquoi elle n’allait pas faire l’interview elle-même.

  • Hélas ! dit-elle. J’y ai bien pensé. Mais il faut que quelqu’un tienne la barre du navire. Même pendant les vacances.

Passant du coq à l’âne, elle lui demanda des nouvelles de son père. Elle l’avait rencontré quelquefois, et il l’avait toujours fascinée.

  • Il va bien, répondit-il. Physiquement, je veux dire. Parce qu’on ne peut pas dire que son caractère s’améliore.

  • Qu’est-ce qu’il a encore fait ?

  • Il devient de plus en plus parano. Et je l’ai vu commencer à mettre en pièces une voiture devant moi, avec son propriétaire dedans ! Heureusement que le malheureux est parvenu à s’enfuir.

Elle rit :

  • C’est une force de la nature !

  • Comme tu dis !

  • Et ta fille s’entend bien avec lui ?

  • Oui. Tu sais, il est en adoration devant elle.

  • Ça ne m’étonne pas. Quand j’étais petite, je m’entendais très bien avec mon grand-père. Mais ce n’était pas un personnage extraordinaire comme le tien.

  • Oh, n’exagérons rien. Malgré ce que prétendent certains, ce n’est pas un génie.

  • Tout de même. La côte de ses œuvres ne cesse de grimper.

  • Oui, il le sait. Si tu veux mon avis, il est en train de prendre la grosse tête !

Elle s’esclaffa :

  • A son âge, ça peut encore arriver ?

  • La preuve !

Ils mangèrent une glace comme dessert, puis burent un café. Elle paya, ils sortirent et reprirent le chemin de l’aéroport. Elle l’accompagna au guichet d’enregistrement, et ne l’abandonna qu’à l’entrée de la zone d’embarquement.

  • Bon reportage, et sois prudent ! recommanda-t-elle en déposant un baiser sur sa joue.

  • Merci. Je te tiendrai au courant.

  • J’y compte bien !

 

L’Europ E-390 décolla avec un bruit à peine perceptible. L’insonorisation des avions avait fait de grands progrès ces dernières années. Il n’en allait pas de même de leur vitesse : depuis le début du siècle, on n’avait gagné qu’environ deux heures sur la traversée de l’Atlantique Nord. Il avait une dizaine d’heures de voyage devant lui, dont six jusqu’à New York, où ils feraient une escale d’une heure avant de rejoindre Las Vegas. Le vieux « Concorde » était bien plus rapide, mais la carrière de cet appareil mythique s’était brutalement interrompue, après l’accident du 25 juillet 2000 – presque 36 ans plus tôt jour pour jour. Il avait rédigé des articles sur cet appareil pour un magazine d’aviation, et avait été stupéfait de découvrir que cet avion, considéré comme un mode de transport haut de gamme et dont les places étaient vendues à prix d’or aux gens de la jet-set, avait toujours été équipé de ses ordinateurs à lampe d’origine, car on avait jugé trop compliqué et trop coûteux de les remplacer par du matériel plus moderne. De nombreux incidents plus ou moins sérieux avaient d’ailleurs émaillé sa carrière, mais personne ou presque n’en avait parlé, afin de ne pas égratigner la légende ; jusqu’au drame de juillet 2000, dont les causes n’avaient d’ailleurs jamais été établies clairement, malgré le procès qui avait suivi. Depuis, plusieurs avionneurs avaient envisagé de relancer le transport de passagers par appareils supersoniques, mais jusque-là ces projets ne s’étaient pas encore concrétisés. On disait que les Chinois avaient fait voler un prototype de supersonique, mais la guerre civile qui faisait rage dans l’ex-Empire du milieu avait pour l’instant mis un terme à leurs ambitions aéronautiques – du moins dans le domaine civil.

 

Gérald s’installa confortablement dans son fauteuil de la classe affaires, et se plongea dans la lecture de la presse. Certains passagers semblaient nerveux, mais lui ne pensait déjà plus à la catastrophe de Roissy. Il avait pris l’avion d’innombrables fois dans sa vie, et n’avait jamais connu de problème plus sérieux qu’une ou deux heures de retard parfois, ou un passager éméché qui faisait du scandale – mais il était très doué pour ramener ce genre de personnage à la raison, à la grande satisfaction des hôtesses. C’est d’ailleurs au cours de l’un de ces incidents qu’il avait rencontré – il y avait des siècles de cela – Isabelle, celle qui devait devenir sa femme, et dont il était à présent divorcé.


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