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2036. Chapitre Deux : Vacances interrompues (5).

Gouderien

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  • Elle le savait ? demanda-t-elle au bout d’un moment.

  • Qui ça ?

  • Maman.

  • Bien sûr que non.

  • Plus d’une fois, elle m’a dit qu’elle avait la sensation que tu lui cachais des choses. Elle avait raison, finalement.

  • Quand je l’ai rencontrée, cette partie de ma vie était déjà de l’histoire ancienne.

  • Quand même. Tu aurais peut-être dû lui en parler.

Il la regarda, en tâchant de prendre l’air aussi sérieux que possible.

  • Il y a des consignes dans ce métier, figure-toi. Personne ne doit être au courant. Même pas sa famille proche.

  • Oui mais là c’était fini.

  • Non, la preuve.

  • Pourquoi tu m’en as parlé, alors ?

  • D’abord parce que j’ai confiance en toi. Et puis malheureusement, si on me confie une mission, il est possible que nos vacances en Italie tombent à l’eau.

  • Ah zut. J’avais pas pensé à ça. Ça serait trop bête.

  • Attends, rien n’est fait. Au pire, tu resteras ici avec grand-père.

  • Oui, mais ça ne serait pas pareil. Papy il est amusant cinq minutes, mais à la longue…

  • Ben oui, il a 74 ans. Ça t’arrivera un jour aussi.

  • Oui, enfin j’ai le temps !

Ils allèrent comme prévu prendre une glace chez Sandra, mais pour Gérald la quiétude des vacances était définitivement brisée. Il s’attendait d’un instant à l’autre à recevoir le mot d’ordre « Amadeus 33 » - qui voulait dire qu’il devait immédiatement se rendre à Paris dans un endroit prévu à l’avance, en l’occurrence le bar de l’hôtel Crillon – ou bien encore « Moonlight Eleven » - qui signifiait qu’il ne devait pas bouger de chez lui, et guetter les ordres. En fait, vers 5 heures de l’après-midi, alors qu’ils se trouvaient sur le chemin du retour, il reçut bien un appel, mais ce n’était pas celui auquel il s’attendait. Les premières notes de « Norvegian Wood » éclatèrent dans sa tête – quand il avait choisi cette chanson des « Beatles » en guise de sonnerie il l’adorait, mais maintenant il en était venu à la détester. Il décrocha, et à sa grande surprise entendit la voix de sa rédactrice en chef.

  • Ça va ? demanda Ghislaine Duringer.

  • Salut. Oui, jusqu’à présent ça allait.

  • Je suis absolument navrée de te déranger pendant tes vacances. J’ai un petit problème.

Aïe ! songea-t-il. Qu’est-ce qui lui arrivait, encore ?

  • Oui ? dit-il d’un ton prudent.

  • Tu parles bien espagnol ?

  • Comme cinq autres langues, oui. Pourquoi ?

  • Je ne sais pas si tu suis l’actualité durant tes congés.

  • Vaguement.

En fait il la suivait assez attentivement, ne manquant pas les principaux journaux télévisés, les nouvelles sur le Worldnet, et aussi bien sûr la radio : déformation professionnelle oblige…

  • Le gouverneur de Californie, Eduardo Perez-Santiago, est à Las Vegas, avec ses collègues des États hispaniques américains. Les sénateurs et les représentants de ces États vont se réunir en congrès dans les jours à venir, et on suppose qu’ils vont déclarer leur indépendance.

  • Et alors ? demanda-t-il. En quoi cela me concerne-t-il ?

  • Inutile de dire que c’est un évènement d’une portée considérable, qui peut déboucher sur une nouvelle guerre de Sécession.

Houlà ! S’il elle tentait de lui vendre sa marchandise comme ça, c’était très mauvais signe.

  • Je suppose que Raoul Guilbert va s’en charger, non ? dit-il d’un ton plein d’espoir. Après tout, c’est le spécialiste des États-Unis.

  • Oui, sauf que Guilbert vient de se casser une jambe lors d’une randonnée en montagne. Fracture ouverte, il est indisponible pour au moins deux mois.

Ça c’était la tuile…

  • Et Gaillard ? 

  • Elle est en Chine, tu le sais bien.

Il passa en revue dans sa tête les noms de plusieurs de ses collègues, mais il avait déjà compris que si elle faisait appel à lui, c’est qu’il n’y avait personne d’autre de disponible. Mais il n’était pas disposé à se rendre sans combattre.

  • Je te vois venir avec tes gros sabots, maugréa-t-il. Je te rappelle quand même que c’est toi qui m’as expédié en vacances, alors que je ne t’avais rien demandé.

  • Il n’y en aurait que pour trois jours. L’avion est déjà retenu, ainsi que l’hôtel – un palace, soit dit en passant. Tu pars demain, tu fais l’interview de Perez – tout est déjà organisé – et tu rentres aussitôt en France. Tu seras de retour en Dordogne dimanche matin au plus tard.

  • Et je mettrai une semaine à me remettre du jetlag. Et encore heureux si je n’attrape pas la crève à cause de leur foutue clim. C’est un beau cadeau, que tu me fais là !

  • Écoute, essaye de mettre ton mauvais caractère de côté pour une fois! Tous les journalistes rêvent d’interviewer le Chavez américain ! En plus tu seras payé intégralement en heures sup, tu toucheras une prime confortable, et toutes tes dépenses passeront en notes de frais.

Effectivement, c’était tentant. De toute façon, il était inutile d’essayer de lutter avec Ghislaine, qui était non seulement quelqu’un de bien informé, mais en plus une personne entêtée au-delà de tout ce que l’on peut imaginer.

  • OK, soupira-t-il, tu as gagné. Une fois de plus.

  • Bravo ! Je savais que je pouvais compter sur toi ! On t’a retenu une place dans le vol Bordeaux-Paris de demain matin. Tu passes au journal récupérer tous les documents dont tu auras besoin, et ensuite direction Roissy pour prendre l’avion pour Las Vegas.

  • Entendu. A demain.

  • A demain. Et bonjour à ta fille.

  • Je lui dirai, merci.

Elle raccrocha.

  • Ghislaine Duringer te donne le bonjour, dit-il.

  • C’est gentil de sa part.

Agnès sembla hésiter un instant, puis elle demanda d’un ton nerveux :

  • Alors tu vas repartir ?

  • Hélas oui. Les inconvénients du métier. Mais il n’y en a que pour trois jours. Normalement, dimanche je serai là.

Elle fit une petite grimace, puis posa une question à laquelle il ne s’attendait pas :

  • Ça a un rapport avec ce que tu m’as raconté tout à l’heure ?

  • Bien sûr que non.

En même temps qu’il répondait, le doute s’insinuait en lui. Au cours de sa formation d’agent, il y a bien longtemps de cela, on lui avait expliqué que les coïncidences, ça n’existe pas. Le « Figaro » avait toujours été proche du pouvoir, il était bien placé pour le savoir. Et si ce reportage n’était qu’une couverture pour une mission secrète dont on ne lui avait pas encore parlé ? D’ailleurs, pourquoi Ghislaine tenait-elle à ce qu’il passe au journal ? Elle aurait pu lui envoyer tous les papiers nécessaires par mail. Sa fille dut sentir son trouble, car elle dit :

  • J’ai l’impression que tu n’en aies pas très sûr toi-même.

  • Écoute, je n’en sais rien. Et de toute façon, même si c’était vrai, je ne pourrais pas t’en parler. Je t’en ai déjà trop dit. Mais tu n’as aucune raison de t’inquiéter.

  • Si tu le dis…

  • Ce n’est pas la première fois que ça arrive, tu le sais bien. Et ce ne sera sûrement pas la dernière.

  • Oui, je sais. Je sais aussi que c’est en partie à cause de ça que Maman et toi vous vous êtes fâchés. Je n’ai pas encore vraiment d’idée au sujet de ce que je ferai plus tard, mais en tous cas je sais bien que je ne serai jamais journaliste.

  • Bah ! Tous les boulots ont leurs inconvénients. Et celui-là présente quand même quelques avantages.

  • Comme ?

  • Eh bien, c’est un métier passionnant et prestigieux, où l’on voyage beaucoup. Et c’est assez bien payé.

Il n’ajouta pas que c’était un métier bien pratique pour draguer. Et aussi – point à ne pas négliger - que la presse bénéficiait d’une Convention collective particulièrement intéressante, même si certains des avantages qu’elle offrait avaient été quelque peu rognés par les gouvernements successifs au cours des dernières décennies.

  • Boff, dit-elle, il faut avoir le goût de l’aventure. Et ce n’est pas mon cas.

  • Tu n’as aucune idée de ce que tu veux faire plus tard ?

  • Peut-être m’occuper des animaux.

Ils rentrèrent à la maison en passant en revue les différentes professions en rapport avec le monde animal qui auraient pu la séduire, depuis vétérinaire jusqu’à gardienne de zoo. Tandis qu’Agnès prenait une douche, Gérald alla retrouver son père dans son atelier, et lui annonça qu’il partait en reportage trois jours aux États-Unis, et donc qu’il allait devoir s’occuper de sa fille jusqu’à la fin de la semaine.

  • Pas de problème, dit le vieillard en souriant.

L’idée de jouer les grands-papas gâteau semblait lui plaire.

 

Gérald regagna sa chambre, et prépara sa valise pour le voyage à venir. Après le dîner, il regarda un peu la télévision, fit une partie d’échecs avec sa fille, et se coucha tôt. Il fut réveillé au milieu de la nuit par des cris féminins. Il mit un moment à réaliser que c’était Agnès. Il se leva et se rua dans sa chambre. Elle était assise dans son lit, la tête entre les mains.

  • Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-il, inquiet.

  • J’ai fait un cauchemar… Une horreur. J’étais perdue dans un immense souterrain sombre, et il y avait des choses qui me poursuivaient… Des choses qui ressemblaient aux sculptures de Papy. C’est le pire rêve de ma vie.

  • Rendors-toi. Je vais rester là, et quand tu dormiras j’éteindrai la lumière.

  • Merci. Tu es gentil.

Elle se recoucha et tenta de trouver le sommeil. Comme il faisait chaud, elle ne portait qu’une nuisette par-dessus ses sous-vêtements, et elle n’était recouverte que d’un drap. Qu’elle était belle. Cela lui rappelait une scène qui remontait à des années, avant son divorce. Un soir d’hiver, en revenant de l’école, elle était brusquement tombée malade. Elle avait mal à la tête, et brûlait de fièvre. Ils avaient appelé un toubib de « SOS médecin », qui n’avait rien trouvé.

  • Faites-lui prendre de l’aspirine, et couchez-là. Si demain matin ça ne va pas mieux, amenez-là aux urgences.

  • Qu’est-ce qu’elle a, docteur ?

  • Au mieux un simple rhume… au pire une méningite.

  • Ah d’accord.

Sa mère et lui l’avaient veillée toute la nuit. Au matin, ils étaient épuisés, mais elle se portait comme un charme. Ils n’avaient jamais su ce qu’elle avait eu, mais ça n’avait plus d’importance.

 

Elle ne tarda pas à se rendormir. Quand il regagna sa chambre, il constata qu’il était presque 3h30. Il avait réglé son réveil à 5 heures du matin. Il se recoucha quand même, et parvint à dormir jusqu’à l’heure prévue.

 

Jeudi 24 juillet 2036.

A 5 heures, Gérald se leva comme un zombie. Il devait se dépêcher, il devait être à l’aéroport de Bordeaux Mérignac à 7h30 pour l’enregistrement du vol de Paris. Avant toute autre chose, il se dirigea vers la cuisine pour y prendre un café. A sa grande surprise, son père était là. Il plaqua une bise sur sa joue mal rasée.

  • Tu ne dors pas ? demanda-t-il en versant de l’eau dans la cafetière.

  • Eh non, comme tu vois, répondit le patriarche. Je suis sujet à des insomnies. Parfois je travaille dans mon atelier une bonne partie de la nuit, et je vais me coucher après.

  • Agnès a fait un cauchemar, cette nuit. Un peu dans le genre des tiens.

  • Ah oui ? Ça ne m’étonne pas trop. C’est une gamine sensible.

  • Sensible à quoi ?

  • A l’atmosphère des lieux, sans doute. C’est un patelin bizarre, ici. Quand j’ai commencé à faire ces rêves, ça m’a vivement impressionné. Je me suis demandé si j’étais le seul dans ce cas, ou si d’autres gens faisaient des cauchemars semblables.

  • Et alors ?

  • Et alors les habitants ont la bouche cousue, dans le coin. Surtout que je débarquais de Paris. Et puis au fil du temps ils se sont habitués à moi, et certains m’ont fait des confidences. C’est là que je me suis rendu compte que je n’étais pas un cas isolé. Ça m’a rassuré, dans un sens.

  • Seulement dans un sens ?

  • Oui, parce que c’est quand même bizarre. Surtout quand on sait ce qui s’est passé dans le coin.

  • Tu fais toujours ce genre de rêves ?

  • Moins. Mais ça m’arrive encore parfois.

Gérald finit d’avaler son café, en le faisant passer avec un croissant qui datait de la veille.

  • Bon, je prends une douche, je m’habille et j’y vais, annonça-t-il.

  • Moi je vais aller me coucher, dit le vieillard. Bon reportage.

  • Merci. Occupe-toi bien d’Agnès.

  • Tu peux compter sur moi. Elle va se trouver tellement bien ici, qu’elle ne voudra plus en partir !

  • Ça, ça m’étonnerait !

Il posa une bise sur le front ridé de son père, retourna dans sa chambre, prit ses affaires de toilette et se dirigea vers la douche. Une demi-heure plus tard, il roulait vers Mérignac.

 

 

 

 

 

 


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