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2036. Chapitre Deux : Vacances interrompues (4).

Gouderien

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Certaines sculptures portaient une étiquette blanche, avec la mention : « Vendu – A expédier ». D’autres étaient déjà empaquetées, et prêtes à l’envoi, parfois à l'autre bout du monde. Le lourd rideau métallique qui constituait l’entrée originale du garage du côté de la rue subsistait. Par contre, dans la maison d’à côté, la porte et les fenêtres du rez-de-chaussée qui donnaient sur la rue avaient été condamnées. Philippe se servait de son ancien logis comme d’un débarras, et d’une remise où il rangeait ses outils et encore d’autres stocks de matériaux qu’il utilisait dans ses sculptures. Ils ressortirent, et longèrent le mur. Ils descendirent ainsi près de la rivière. Une digue de plus d’un mètre de haut avait été construite en prévision des crues, fréquentes dans la région à la mauvaise saison, mais à présent cette précaution semblait bien inutile. Même si le temps avait été pluvieux durant les derniers jours, le printemps et le début de l’été avaient été marqués par la sécheresse ; aussi le niveau de l’Isle était assez bas. On voyait même des bancs de sable au milieu du cours d’eau. Plus loin s’étendait une zone de bois et de marécages, presque secs eux-aussi. N’importe qui aurait pu pénétrer dans la propriété en passant par la rivière, en ayant à peine besoin de se mouiller les pieds. Si Philippe Jacquet tenait à sa sécurité, une nouvelle clôture allait devoir être construite, soit au niveau de la digue, soit plus haut. Ils s’assirent un moment sur le sommet couvert d’herbe de la digue. Le lieu était bucolique, et d’un calme absolu. Un appontage avait été construit près de là. Une barque y était amarrée, flottant dans quelques centimètres d’eau. Soudain le téléphone portable d’Agnès sonna, et elle s’éloigna de quelques mètres pour répondre. Quand elle revint un peu plus tard, elle semblait énervée.

  • Quand est-ce que tu me payes un implant ? demanda-t-elle. Toutes mes copines en ont, j’ai l’air ridicule avec ce truc !

Elle montra son portable, un Nokia 12.000, un engin aux multiples fonctionnalités – par exemple il servait aussi de console 3D - qui, vingt ans plus tôt, aurait semblé sortir d’un film de science-fiction.

  • Tu sais bien que ta mère n’est pas d’accord, dit-il en soupirant – ils avaient déjà évoqué ce problème à de multiples reprises. Et moi non plus, d’ailleurs. A ton âge l’opération est douloureuse. Et de plus en plus d’études estiment que les implants sont dangereux. D’ailleurs beaucoup de gens se les font enlever.

  • Tu parles ! C’est de la blague ! Et pourquoi tu gardes le tien, alors ?

  • Dans mon métier, c’est indispensable. Mais si je n’étais pas journaliste, je me le ferais enlever aussi. C’est très pénible.

  • Ce n’est pas ce que pensent mes copines.

  • Dans quelques années elles changeront d’avis.

Elle haussa les épaules et s’éloigna. Au bout d’un moment des « bips » sonores lui indiquèrent qu’elle jouait sur son portable. Il regarda sa montre : on approchait de 13 heures. Il se leva, descendit de la digue et commença à remonter vers la maison.

  • Tu viens ? lança-t-il. Ça va être l’heure du déjeuner.

  • J’arrive !

Elle le suivit, tout en poursuivant son jeu.

 

Irène avait préparé un cassoulet traditionnel au canard, et même Agnès dut admettre que c’était délicieux. Pendant le repas, Gérald dévoila les conclusions de son inspection : il fallait construire une clôture supplémentaire du côté de l’Isle. Philippe acquiesça, il y avait déjà pensé. Après la sieste, le patriarche les invita à venir manger une glace chez Sandra ; mais Irène ne les accompagna pas.

 

Chennevières-sur-Isle avait jadis été un bourg opulent, comptant jusqu’à 4.000 habitants, mais les pertes de la Ire Guerre mondiale, l’exode rural et la désertification des provinces françaises avaient ramené ce chiffre à guère plus d’un millier d’âmes. Bien sûr les étranges événements qui s’étaient produits dans la région au début du XXe siècle (le massacre de Charlagnac le 13 juillet 1905, et les incidents du bal de Chennevières le 14 juillet 1935, durant lesquels 12 personnes trouvèrent la mort) n’avaient pas non plus été étrangers à cette diminution de la population. A partir des années 1980, de nombreux Hollandais ainsi que des sujets britanniques s’étaient installés dans la région. La plupart des Néerlandais étaient rentrés chez eux dans les années 2018-2020, quand se produisit l’éclatement de l’Europe et le net refroidissement des relations avec ce qu’on appelait le « bloc germanique », mais la plupart des Anglais, eux, étaient restés. La propriété de Philippe Jacquet se situait un peu dehors du village, et légèrement en hauteur. Pour gagner le centre du bourg, il fallait prendre la route de Ribérac. Un grand nombre de maisons étaient inhabitées, et certaines tombaient en ruine. L’essentiel de l’activité se concentrait à présent autour de la place principale, la place Philippe Pétain (ex-place du Général de Gaulle, ainsi que l’annonçait le panneau). Quand le Front patriotique était arrivé au pouvoir en avril 2022, un grand nombre des innombrables places et artères portant le nom de l’homme du 18 juin avaient été rebaptisées, et on leur avait donné le plus souvent le nom du vainqueur de Verdun. Depuis, les relations franco-allemandes s’étant refroidies, la figure historique du Général était de nouveau en odeur de sainteté, même si on préférait se souvenir du héros de juin 40 que du président qui avait abandonné l’Algérie. C’est sur cette place que se trouvait « El Flamenco », l’épicerie-buvette-PMU-poste tenue par Sandra Lopez. Celle-ci était une jeune femme brune de taille moyenne, assez jolie, et Gérald s’était déjà dit que son père avait bien de la chance. Quand ils arrivèrent, une demi-douzaine de clients buvaient un verre en regardant les courses à la télévision. Ils saluèrent Sandra, puis s’assirent en terrasse. Son employée, Christine, vint noter les commandes.

  • Vous voulez du gaspacho ? proposa-t-elle. On en a du tout frais.

  • Une autre fois. Moi je vais prendre une glace au chocolat et une bière.

  • Drôle de mélange, Papy ! commenta Agnès.

  • Je te conseillerais bien d’essayer, mais ton père ne serait pas d’accord !

  • Ça c’est sûr ! approuva Gérald. Mais de toute façon elle est plutôt du genre Coca.

Ils prirent tous une glace et une boisson fraîche. Ils restèrent là, confortablement installés à l’ombre, pendant près d’une heure. Le temps s’était remis à la chaleur, rappelant la canicule qui régnait en région parisienne, et ils n’avaient pas très envie de bouger. Sandra vint s’asseoir un moment parmi eux. Histoire de meubler la conversation, Gérald, qui se souvenait des paroles de son père, lui demanda si elle se sentait en sécurité dans sa boutique.

  • Bien sûr, répondit-elle avec son délicieux accent ibérique. Je ne conseille à personne de venir m’embêter. J’ai un Glock sous mon oreiller, et un fusil à pompe chargé sous mon comptoir.

  • Vous avez un permis de port d’arme ?

  • Naturellement. Je fais partie d’un club de tir, et je m’entraîne deux fois par mois à Ribérac.

Entendant cela, Philippe Jacquet adressa à son fils un regard éloquent. Sandra annonça qu’elle prenait l’addition à sa charge. Le vieil homme lui demanda, sur le ton de la plaisanterie, quand elle s’installerait chez lui, mais elle répondit, sur le même ton, que ce n’était pas demain la veille. Ils remercièrent la jeune femme, puis allèrent se promener dans le village. Comme ils reprenaient le chemin de la maison, un cabriolet Citroën roulant à vive allure faillit les heurter, freinant au dernier moment.

  • Qu’est-ce que c’est que ce con ? rugit le patriarche.

  • Ta gueule, péquenot ! cria le conducteur, qui semblait n’avoir aucune intention de s’excuser.

  • Va rouler à pied, connard ! hurla le vieillard.

  • Bye bye les ploucs ! répliqua le chauffard en redémarrant.

La voiture prit de la vitesse et se dirigea vers le centre du village, mais à ce moment un tracteur tirant une remorque pleine de foin déboucha en face, et le véhicule pila juste à temps pour l’éviter.

  • Petit saligaud ! s’exclama Philippe Jacquet. Il va me payer ça !

  • Papa ! cria son fils, qui le connaissait bien.

Le vieil homme se rua sur la Citroën, qu’il atteignit en un instant. Il empoigna à deux mains l’arrière de la voiture, et la souleva. Mais à sa grande surprise, le pare-chocs arrière se détacha, et lui resta dans la main. Il considéra pendant une seconde son étrange trophée avec stupéfaction, puis, s’en servant comme d’une lance, il commença à taper sur la carrosserie du véhicule. Voyant cela le conducteur fit mine de sortir en poussant des cris. Mal lui en prit. Changeant de cible, le vieillard se rua sur lui, son arme improvisée à la main, tout en injuriant copieusement sa victime.

  • Paltoquet ! Malotru ! Déchet nucléaire ! Parisien ! Tu vas voir ce que je vais te mettre, moi !

Terrifié, l’homme se rassit et referma sa portière et, profitant de ce que la route était à présent dégagée, il démarra et accéléra. En quelques secondes, le cabriolet fut loin.

  • Fumier, va ! Et lâche en plus ! assena Philippe Jacquet en guise de conclusion.

  • C’est comme ça que tu récupères des matériaux pour tes sculptures, Papy ? demanda Agnès en désignant le pare-chocs, que son grand-père tenait toujours à la main.

  • Jusqu’à présent non, répondit le vieillard en examinant son butin d’un œil critique. Mais après tout, c’est une technique qui en vaut une autre !

 

Le soir, comme ils regardaient les actualités régionales à la télévision, il y eut un reportage sur la fameuse pianiste Sophia Wenger. Le commentateur expliqua qu’elle donnerait un concert à Toulouse le 28 juillet. On la montrait, jouant le début des célèbres « Variations Goldberg » de Bach. Gérald avait déjà vu des reportages sur elle, mais il fut une fois de plus frappé par sa beauté, et son immense talent.

  • C’est le genre de femme qu’il te faudrait, Papa, dit Agnès.

Étonné, il regarda sa fille avec curiosité. Plus d’une fois par la suite, il devait se demander pourquoi elle avait prononcé cette phrase.

  • Ça te dirait d’aller la voir ? demanda-t-il.

  • Bof, tu sais, le piano et moi… Enfin si ça te fait plaisir…

  • Je regarderai sur le Net, pour voir s’il reste des places.

Brusquement, une idée lui vint : après tout, il était journaliste. Et s’il profitait de son passage dans la région pour interviewer la célèbre artiste ? Ce serait une façon habile de joindre l’utile à l’agréable…

 

Le soir même, il réserva deux places pour le concert du 28 juillet. Après le dîner, il fit une partie d’échecs avec sa fille, et gagna. Elle jouait bien, mais il avait beaucoup plus d’expérience et de connaissances qu’elle. Elle alla se coucher, et il fit une autre partie, cette fois contre son père. Il faillit perdre : le vieux renard avait de la ressource. Mais il finit par le battre, ce qui mit le vieillard de mauvaise humeur. Il se coucha vers onze heures, ce qui était très tôt en comparaison de ses habitudes parisiennes.

 

Au cours des deux jours suivants, Gérald joua les pères de famille, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Profitant du beau temps qui régnait sur le Sud-ouest, il fit découvrir la région à sa fille en voiture. Ils firent de grandes ballades en vélo, des parties d’échecs et de longs tournois de badminton. Le père Jacquet, occupé dans son atelier, ne faisait son apparition qu’aux repas et dans la soirée. Et puis l’après-midi du troisième jour, le 23 juillet, se produisirent trois événements qui bouleversèrent le rythme paisible de ces vacances. Après la sieste, ils se dirigeaient vers le centre de Chennevières pour prendre une glace chez Sandra. Ils roulaient à vélo sur la route, le long des bois. Malgré les inquiétudes exprimées par Philippe, les environs semblaient tout à fait tranquilles. Soudain une BMW immatriculée au Royaume-Uni, avec le volant à droite, les dépassa, puis freina, recula et enfin s’arrêta à leur hauteur. Le conducteur – un homme roux pourvu d’une épaisse moustache - passa la tête par la vitre ouverte et, s’adressant au journaliste, dit avec un fort accent anglais :

  • Excuse-me sir, connaissez-vous le chemin de Trianon ?

  • Le chemin de Trianon ? répéta Gérald interloqué. Mais nous ne sommes pas à…

Soudain une idée lui traversa l’esprit, et ce fut un choc tellement violent qu’il dut s’arrêter et mettre pied à terre.

  • Oui, dit-il à voix basse, je connais le chemin de Trianon.

  • C’est parfait. Thank you sir !

La voiture redémarra, et ne fut bientôt plus qu’un point à l’horizon. Gérald posa sa bicyclette dans l’herbe du bas-côté, et vint s’asseoir à côté. Inquiète, sa fille le rejoignit aussitôt.

  • Ça va, papa ?

  • Oui oui, ça va.

  • On ne dirait pas ! C’est quoi, cette histoire de Trianon ? Je croyais que c’était à Versailles, ce truc ?

  • C’est à Versailles.

Il hésita un instant à lui dire la vérité. Mentir à sa fille lui coûtait. Mais il aurait fallu lui dévoiler tout un pan de sa vie qu’il croyait sincèrement, jusqu’à ces derniers instants, avoir laissé derrière lui. Quand il avait quitté la DGSE, on lui avait dit : « Si dans l’avenir on a besoin de vous, on commencera par vous faire parvenir un message d’alerte, vous avertissant de vous tenir prêt car on risque de faire appel à vous dans les quinze jours. » Et ce message, c’était ça : « Connaissez-vous le chemin de Trianon ? » Aucune chance qu’il l’oublie, d’ailleurs durant sa formation d’agent on lui avait enseigné des techniques visant à améliorer la mémoire. En un instant, il prit sa décision. Il se releva et se remit en marche vers Chennevières, poussant son vélo. Agnès le suivit.

  • Ce que je vais te dire, tu ne dois le répéter à personne, commença-t-il. Même pas à ta mère ou à ton grand-père.

  • Houlà !

  • Promets-le-moi.

  • C’est promis.

  • OK. Tu sais que quand j’étais jeune, il y a une vingtaine d’années de cela, j’ai été militaire.

  • Oui. Et alors ? L’armée a de nouveau besoin de toi ?

  • Pas l’armée.

  • Qui, alors ?

  • Des gens du gouvernement. Je ne peux pas t’en dire beaucoup plus. Cette histoire de Trianon, c’était un code. Ça veut dire que je dois me tenir prêt. On va peut-être faire appel à moi.

  • Pour quoi ?

  • Je ne sais pas. Une mission.

  • Comme James Bond ?

  • Mais non pas comme James Bond ! En général c’est beaucoup plus banal que ça.

  • Wouah ! Mon papa était un espion, et je le savais pas ! C’est trop fort.

  • Oui, ben garde ça pour toi. D’ailleurs si ça se trouve on ne me demandera rien du tout.

Dès cet instant, il eut l’impression qu’elle le regardait d’un autre œil, comme une sorte de Superman, ou tout du moins de « Super-papa ».


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