Aller au contenu
  • billets
    44
  • commentaires
    6
  • vues
    3 680

2036. Chapitre Deux : Vacances interrompues (1).

Gouderien

205 vues

 

                                                                                                     CHAPITRE II : VACANCES INTERROMPUES.

 

 

Samedi 19 juillet 2036.

Vers 9 heures du matin, Gérald se présenta devant la maison de son ancienne femme, au Vésinet. Son nouveau mari – un dentiste – et elle vivaient dans une belle villa entourée d’un grand jardin. Comme elle était directrice commerciale d’une célèbre maison de prêt-à-porter, autant dire qu’ils étaient à l’abri du besoin. A peine le 4x4 Toyota se fut-il arrêté devant la grille, qu’Agnès sortit en criant :

  • Papa !

A chaque fois qu’il la voyait, il manquait ne pas la reconnaître, tellement elle grandissait vite.

C’était une grande bringue brune de 14 ans, qui mesurait déjà 1m70 – et sa croissance était loin d’être achevée. Il sortit du véhicule et l’embrassa.

  • Si tu savais ce que je suis contente ! dit la jeune fille. Au moins je vais échapper à la canicule parisienne.

En raison des changements climatiques, les étés à canicule – style 2003 – se produisaient à présent une année sur deux, et malheureusement on était dans une année « chaude ».

  • Vous n’avez donc pas de climatisation ?

  • Si, mais on ne peut pas passer tout son temps à l’intérieur !

Il rentra dans la maison, pour aller saluer Isabelle et son mari, Kévin Bourdet. Il n’avait jamais réussi à sympathiser avec celui-ci, peut-être en raison de son prénom, ou bien de son métier : il avait toujours l’impression qu’il allait lui glisser un doigt dans la bouche, afin de vérifier l’état de sa dentition. Quant à Kévin, il semblait le prendre pour une sorte de saltimbanque, ce en quoi il n’était peut-être pas très loin de la vérité. On lui proposa de boire un café, ce qu’il accepta, à condition que ce soit rapide, car ils avaient une longue route à faire pour gagner le sud de la France.

 

Tandis qu’ils roulaient vers le sud par l’autoroute A10 encombré, Agnès regardait d’un air envieux les rapides aircars qui, volant une centaine de mètres au-dessus d’eux sur le même itinéraire, les dépassaient de temps à autre en vrombissant.

  • Quand est-ce que tu en achètes une ? demanda-t-elle en désignant un des bolides volants.

  • Malheureusement, ce n’est pas encore dans mes moyens, répondit-il en doublant une vieille Peugeot.

  • Je croyais que les journalistes étaient bien payés.

  • Pas à ce point. En plus le permis est hors de prix.

  • C’est dommage. Ça fait déjà quelques années que ça existe, je pensais que les prix allaient baisser.

  • Ça finira bien par arriver.

  • Et tu en achèteras une, à ce moment-là ?

  • Si je le peux, bien sûr !

  • Chic ! Vivement que ça arrive ! Ça ne te gêne pas que je mette de la musique ?

Sans même attendre sa réponse, elle alluma l’autoradio et commença à rechercher une station diffusant le genre de musique qui lui plaisait. Elle en trouva malheureusement une assez tôt, et un épouvantable vacarme emplit bientôt l’habitacle du véhicule.

  • J’adore ce tube ! s’exclama-t-elle.

  • Je m’en doutais un peu.

  • C’est les « Flashing Sammies », le nouveau groupe sud-coréen. Tu connais ?

  • Euh non, désolé.

  • C’est vrai que tu as des goûts ringards en matière de musique !

  • J’ai MES goûts. Qui valent bien ceux des autres.

  • Bon bon, te vexe pas !

Ils s’arrêtèrent dans la matinée à Orléans pour se désaltérer et aller aux toilettes. Tandis qu’ils étaient installés à une terrasse, lui buvant son troisième café de la journée et elle un Coca-Cola, elle lui demanda :

  • Tu n’écris plus de bouquins sur les chanteurs ?

  • Pas pour le moment, non.

  • J’avais bien aimé ton livre sur Justin Bieber.

  • Oui, il avait bien marché.

  • Pourquoi tu n’as pas continué dans ce genre, au lieu de faire des livres sur des musiciens que personne ne connaît ?

Il hésita un instant avant de lui répondre. Pouvait-il lui dire la vérité, à savoir qu’il avait écrit ça juste pour se faire connaître et gagner de l’argent – un double but parfaitement atteint d’ailleurs -, mais qu’au fond les chanteurs à minettes l’avaient toujours ennuyé ?

  • C’était une commande, dit-il avec une parfaite mauvaise foi. On m’avait demandé de le faire. Mais ce n’était pas ma tasse de thé.

  • Tu devrais faire un livre sur Madonna. On dit qu’elle est malade. Quand elle mourra, tout le monde va parler d’elle.

  • Ouais, c’est une idée. J’y songerai, quand j’aurai fini d’écrire le bouquin sur lequel je travaille en ce moment.

  • C’est quoi ?

  • Un livre d’histoire.

  • Ah bon ? C’est nouveau.

  • Ben oui. Faut bien changer.

  • Et ça parle de quoi ?

  • Une guerre en Amérique du sud, dont tu n’as certainement jamais entendu parler.

  • Dis tout de suite que je suis bête ! Je te signale que j’ai d’excellentes notes en histoire. Comme dans la plupart des matières, d’ailleurs, soit dit en passant.

  • Excuse-moi, j’ai toujours du mal à me faire à l’idée que ma fille unique est une forte en thème. Cela dit, si je te parle de la guerre de la Triple-Alliance, ça ne va pas t’évoquer grand-chose.

Elle fit la moue :

  • Effectivement.

Il regarda sa montre. Il était temps qu’ils y aillent. Il laissa un billet de 10 francs sur la table et se leva. Ils regagnèrent la voiture.

  • L’idée d’écrire ce livre m’est venue il y a quelques années, dit-il en reprenant la route. Je faisais un reportage de trois mois en Amérique latine, et je devais parcourir six pays. A Asunción, au Paraguay, j’ai visité un peu par hasard le mausolée où est enterré le maréchal Francisco Solano Lopez.

  • Jamais entendu parler.

  • A l’époque moi non plus. J’ai demandé de qui il s’agissait, on m’a répondu que c’était le plus grand héros du pays. Et on m’a raconté l’histoire de la guerre de la Triple-Alliance… Enfin la version paraguayenne. Parce que je peux t’assurer que suivant la nationalité de tes interlocuteurs, le récit n’est pas tout à fait le même. Enfin c’était quand même l’histoire la plus dingue que j’ai entendue de ma vie. A côté, les guerres franco-allemandes font presque figure d’aimables querelles de village. C’est ce qui m’a convaincu d’écrire ce livre.

Durant le trajet qu’ils firent jusqu’à Châteauroux, il eut le temps de lui raconter une bonne partie de ce qu’il avait appris à propos de ce conflit quasiment ignoré en Europe, et elle admit qu’il y avait là de quoi faire un livre intéressant. Une fois à Châteauroux, elle voulut à tout prix déjeuner dans un McDonald’s, et il eut toutes les peines du monde à la convaincre d’aller dans un restaurant plus classique. A cette époque le déclin de l’empire McDonald’s avait déjà commencé, mais le trio infernal hamburger/frites/Coca était encore le genre de nourriture préféré de nombreux jeunes.

  • Ta mère va bien ? demanda-t-il tandis qu’ils attendaient les entrées.

  • Ouais, ça va.

  • Ça se passe toujours bien, avec son arracheur de dents ?

Elle rit :

  • Pourquoi, tu envisages de te remettre avec elle ?

  • Oh non, pas du tout, c’est juste une question.

  • Oui, ça se passe bien. Et toi, tu te remaries quand ?

Il leva les bras au ciel :

  • Houlà, quelle idée ! Ce n’est pas encore à l’ordre du jour.

  • Tu n’en as pas marre, d’être célibataire ?

  • Pour l’instant, je tiens le choc.

Il avait du mal à croire que c’était sa fille de quatorze ans, ce bout-de-chou qu’il faisait sauter sur ses genoux quand elle était petite, qui lui posait ce genre de question. Décidément, le temps passait trop vite…

Le garçon apporta leurs plats, ce qui mit un terme momentané à la conversation.

  • Tu sais que j’ai des copines qui te connaissent, et qui me parlent de toi ? dit-elle en terminant son avocat.

  • C’est vrai ?

  • Oui. Surtout quand tu passes à la télé.

  • Et alors ? Que disent-elles à mon sujet ?

  • Que tu es cool.

  • Ça va, alors ?

  • Ouais, ça va.

 

Le repas terminé, ils reprirent l’A20, et continuèrent vers le sud. Dans l’après-midi, le temps changea. Le ciel, immuablement bleu depuis leur départ du Vésinet, vira progressivement au gris, puis de lourds nuages de pluie firent leur apparition. Enfin l’orage éclata. Les aircars regagnèrent précipitamment le sol, car en l’air ces engins étaient assez vulnérables à la foudre. Il se mit à pleuvoir à torrent. Ce genre d’averse tropicale était de plus en plus fréquent – encore une conséquence du réchauffement climatique. Malgré le ballet des essuie-glaces, la visibilité diminuait de seconde en seconde, tandis que le niveau de l’eau montait sur la chaussée. Après avoir demandé à Olga d’afficher la carte des environs, Gérald emprunta la plus proche bretelle, afin de sortir de cette autoroute qui ressemblait de plus en plus à un piège. Ils se réfugièrent dans le premier café venu, et tandis qu’Agnès dégustait une glace, il appela son père pour le prévenir qu’ils arriveraient en retard. Le vieil homme décrocha dès la première sonnerie – est-il utile de préciser que lui non-plus ne possédait pas d’implant ?

  • Gérald ?

  • Oui. Salut papa.

  • Je m’inquiétais. Je viens de voir à la télé qu’il y a eu un carambolage sur l’A20.

  • On est sortis juste à temps. Il s’est mis à pleuvoir… un vrai déluge. On va être obligés d’emprunter les petites routes, donc on sera un peu en retard.

  • C’est pas grave. L’important est que vous arriviez en un seul morceau. On vous attendra pour dîner.

  • OK. A tout à l’heure.

  • A tout à l’heure.

Ils profitèrent d’une accalmie pour reprendre la route. Après avoir fait un détour, ils récupérèrent l’autoroute largement plus au sud. Finalement, quand ils arrivèrent à Chennevières-sur-Isle, près de Ribérac (Dordogne), il était près de dix heures du soir. Philippe Jacquet les attendait devant l'entrée de sa propriété, une lampe torche à la main. Une femme bien plus jeune l’accompagnait ; c’était Irène Maillet, celle qu’il appelait pudiquement son « intendante ». Elle ouvrit le portail, et Gérald gara le 4x4 à l’intérieur.

 

Philippe Jacquet était légèrement plus petit que son fils, assez trapu, avec une moustache, une barbiche et des cheveux blancs ; on aurait dit un vieux mousquetaire. Il était maintenant âgé de soixante-quatorze ans. Veuf depuis près de vingt-cinq ans, il ne s’était jamais remarié mais cela ne voulait pas dire qu’il vivait en célibataire. Outre Irène, il partageait sa vie avec Sandra Lopez, jeune auto-stoppeuse qu’il avait un jour ramassée sur la route de Ribérac : d’origine espagnole, elle rentrait dans son pays après des vacances. Au lieu de ça, elle avait posé son sac à Chennevières, et n’en était jamais repartie. Il avait même racheté, à son intention, un café-épicerie-PMU-poste en triste état, qu’il avait entièrement fait refaire et qu’elle exploitait maintenant avec l’aide d’une employée. Beaucoup d’hommes de la génération de Philippe Jacquet avaient vécu plusieurs vies au cours de leur existence : travailleur, puis chômeur, à nouveau travailleur et encore chômeur et, suivant leur habileté ou leur chance, SDF ou retraité. Lui aussi avait connu plusieurs vies, mais il avait un peu mieux mené sa barque. Cadre dans une grande banque, la maladie de sa femme – un cancer du sein foudroyant – lui était tombée dessus alors qu’il approchait du cap fatidique de cinquante ans. Une fois veuf, il s’était rendu compte qu’il ne pouvait plus vivre comme avant. Son fils étant maintenant adulte, plus rien ne le retenait à Paris. Il avait donné sa démission, puis était parti vers le sud. Dans un coin perdu du Périgord, il avait racheté, quasiment sur un coup de tête, un garage qui tombait en ruine, avec la maison attenante. Il ne connaissait même pas la mécanique, et avait appris sur le tas. Il avait embauché un apprenti, et avait vécu tant bien que mal pendant une quinzaine d’années de la réparation des rares voitures qui avaient la bonne idée de tomber en panne dans le coin. A 63 ans, il avait pris sa retraite, mais n’avait pas réussi à revendre son garage. Les années passées dans la banque lui assuraient une existence confortable, mais il s’ennuyait. C’est alors que, par désœuvrement, il avait entamé sa troisième carrière : il s’était mis à la sculpture. Il avait commencé avec des boulons, de vieux outils, des débris accumulés dans son garage - en fait, depuis un certain temps déjà, il entassait tout ce qui lui tombait sous la main, au risque de passer pour un chiffonnier, sans bien savoir ce qu'il allait en faire. Par la suite, il s’était mis à fouiller les casses à la recherche de pièces métalliques propres à être utilisées dans ses œuvres. Il construisait des personnages, la plupart du temps de taille réduite, mais parfois plus grands, des animaux, des êtres hybrides, des monstres, des chimères. Un jour, il avoua à son fils, qui le pressait de questions, qu’il recréait ce qu’il voyait dans ses rêves – ce qu’il avait toujours vu dans ses rêves, depuis son installation en Dordogne. Environ deux ans après que son père ait commencé à s’adonner à la sculpture, Gérald tomba par hasard sur son atelier – en fait l’ancien garage reconverti. Il avait trouvé l’ensemble étrange, curieux, fascinant. Il était revenu un peu plus tard avec Jeannette Klemens, une photographe spécialisée dans l’art moderne, et ils avaient fait toute une série de clichés. Un jour qu’il manquait un reportage dans « Le Figaro Magazine », il avait proposé, presque comme une blague, les photos des œuvres de son père. A son grand étonnement, cela avait plu. On lui en avait demandé plus. Des visiteurs commencèrent à faire le voyage de Chennevières. Quelqu’un proposa 10.000 francs au sculpteur pour une œuvre, qui représentait un personnage qui semblait un croisement entre Napoléon et un Saint-Sébastien percé de flèches. Philippe Jacquet, ancien rugbyman et qui avait toujours eu plutôt mauvais caractère, chassa l’importun, en pensant qu’il se moquait de lui. Mais trois mois plus tard, c’est un Chinois de Hong-Kong qui lui offrit 150.000 francs pour la même sculpture, dont il avait vu la photo sur Internet. Alors, comme il le reconnut lui-même plus tard, l’artiste capitula devant la bêtise humaine, et il accepta. Dès lors ce fut la marche à la gloire. Des équipes de télévision vinrent le filmer, on organisa des expositions de ses œuvres en France et à l’étranger, de doctes spécialistes écrivirent des commentaires profonds à son sujet. Et surtout, il gagna beaucoup d’argent, ce qui lui permit de restaurer sa maison et de racheter les deux propriétés voisines des siennes. Il prenait tout cela avec un mélange de détachement et de fatalisme, ne se privant pas, parfois, de raconter n’importe quoi à des journalistes souvent venus de fort loin pour l’interviewer. Il était vêtu d’un jeans et de santiags, d’un blouson et d’un pull léger bleu. A ses côtés se tenait Irène Maillet, femme d’une quarantaine d’années aux cheveux très bruns. Et un peu plus loin veillait Éric, le gardien, un malabar en tenue camouflée qui portait un fusil de chasse en bandoulière et tenait en laisse un doberman et un rottweiler à l’air menaçant.

 


   Alerter


0 Commentaire


Commentaires recommandés

Il n’y a aucun commentaire à afficher.

Créer un compte ou se connecter pour commenter

Vous devez être membre afin de pouvoir déposer un commentaire

Créer un compte

Créez un compte sur notre communauté. C’est facile !

Créer un nouveau compte

Se connecter

Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous ici.

Connectez-vous maintenant
×

Information importante

Ce site internet utilise des cookies pour améliorer l'expérience utilisateur. En naviguant sur ce site vous acceptez que des cookies soient placés sur votre navigateur. Conditions d’utilisation Politique de confidentialité