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2036. Chapitre Un : la Panne (4).

Gouderien

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Bien sûr, la plupart des responsables de la construction du parc nucléaire français étaient morts depuis longtemps, mais on allait quand même juger quelques dirigeants politiques et économiques impliqués dans le lobby nucléaire, dont deux anciens présidents de la République et trois Premiers ministres. En attendant de passer en jugement, ils croupissaient dans les geôles de la République, certains depuis des années. Ce triste sort ne choquait pas grand-monde, tellement on avait pris conscience de la terrible erreur qu’avait constituée le choix du tout-nucléaire. Non seulement on savait à présent à quel point cette industrie présentait des risques, mais aussi combien il était coûteux et difficile de démonter (déconstruire, comme disent les spécialistes) une centrale, sans même parler du problème des déchets, qui n’avait toujours pas trouvé de solution.

  • Tu vas où, sans indiscrétion ? demanda-t-elle.

  • Trois semaines en Italie, avec ma fille.

  • Et si tu partais plus tôt ? Je me suis rendue compte, en feuilletant ton dossier, que cela fait des années que tu ne prends pas tous tes congés – très exactement depuis ton divorce.

Il haussa les épaules :

  • Qu’est-ce que tu veux, pendant longtemps, je me suis étourdi dans le travail.

  • Oui, je sais. C’est classique, après une rupture.

  • D’ailleurs je pensais que tu allais me demander de me mettre immédiatement sur cette histoire de panne.

  • Non. Lafont va s’en occuper.

  • Mais Lafont est un âne !

  • N’exagère pas.

  • OK, ce n’est pas peut-être pas un âne, mais il n’est quand même pas aussi bon que moi.

  • La modestie ne t’a jamais étouffé.

  • Tu sais bien que j’ai raison !

  • Tu veux me faire plaisir ?

  • C’est mon souhait le plus cher !

  • Alors quitte Paris. Va dans ta maison familiale. Fais-toi oublier pendant quelque temps.

  • Mais pourquoi ?

Elle frappa violemment son bureau de la paume de la main droite, un geste qui ne lui ressemblait pas car elle perdait rarement son sang-froid.

  • Je ne sais pas pourquoi ! L’ordre vient de plus haut, comme tu peux l’imaginer. Tu as vu ou entendu quelque chose qu’il ne fallait pas.

  • La panne des avions ?

  • Sans doute, oui !

  • Si on t’a demandé de m’écarter de l’enquête, c’est que j’avais raison.

  • C’est bien possible. Mais pour une fois dans ta vie, fais ce qu’on te demande ! Va te reposer quelques semaines à la campagne. Quand tu reviendras de vacances, le procès débutera et on ne parlera plus de cette affaire de panne.

Comme il demeurait silencieux, l’air dubitatif, elle fit le tour du bureau et lui tapota l’épaule :

  • Et si je t’invitais à déjeuner ?

  • Voilà une bonne idée !

 

Dix minutes plus tard, ils étaient assis dans un excellent restaurant du quartier, « Chez M. Charles », qui servait de l’authentique cuisine française.

  • Et ton livre, il avance ? demanda Ghislaine alors qu’ils buvaient un Kir en guise d’apéritif.

  • Boff… Doucement. C’est un sujet assez pointu, donc j’ai un peu de mal à trouver de la documentation.

  • Ça parle de quoi, déjà ? C’est un livre historique, non ?

Il soupira intérieurement. Il le lui avait déjà expliqué au moins trois fois.

  • Ça parle de la guerre de la Triple-Alliance, qui opposa, juste après la guerre de Sécession, le Paraguay à une coalition formée de l’Argentine, du Brésil, et de l’Uruguay.

Il avait commencé ce livre deux ans auparavant, après un assez long reportage qui lui avait permis de découvrir plusieurs pays d’Amérique du Sud.

  • Ah oui, c’est vrai, dit-elle. Tu as trouvé un titre ?

  • Pour l’instant je l’appelle « Götterdammerung sous les tropiques », mais c’est juste un titre de travail. Si je veux le publier, il faudra que je trouve mieux.

  • Tu crois que ça va intéresser quelqu’un ? Personne n’a jamais entendu parler de cette histoire !

  • C’est justement pour ça que je l’écris ! Si c’est pour répéter la même chose que les autres, on n’a pas besoin de moi.

  • Je te reconnais bien là.

Ils rirent. A ce moment, le garçon apporta les entrées, et ils mangèrent pendant un moment en silence. C’est lui qui reprit la parole le premier :

  • Finalement je crois que je vais suivre ton conseil. Avec un peu de chance, mon ex-épouse acceptera peut-être que ma fille vienne passer quinze jours à la campagne avec moi, avant de partir pour l’Italie.

  • Ah, tu vois ! J’ai toujours de bonnes idées.

  • Ça n’empêche pas que je continue à trouver cette histoire de panne bizarre.

  • Si j’apprends quoi que ce soit à ce sujet, je te préviendrai.

  • J’y compte bien !

 

Comme ils sortaient du restaurant, un peu plus tard, ils passèrent devant une colonne Morris, et Ghislaine désigna une affiche qui annonçait pour le 15 août un concert de la fameuse pianiste et chanteuse lyrique britannique Sophia Wenger.

  • Tiens, dit-elle en plaisantant, c’est la femme qu’il te faudrait : belle, célèbre, riche et pleine de talent !

  • A ce degré là ce n’est plus du talent, c’est du génie, remarqua-t-il en jetant un coup d’œil à l’affiche. Si j’étais resté à Paris, je crois que j’aurais essayé d’aller la voir.

  • A condition encore d’obtenir une place.

  • Sûr !

L’affiche montrait un portrait de l’artiste, très belle jeune femme blonde qui ressemblait un peu à l’actrice Charlize Theron quand elle était jeune. Sous son nom, on voyait la date du concert et le programme : Bach, Mozart, Schubert, Chopin, Puccini.

  • Tu sais qu’on l’appelle la Mutante ? reprit-il.

  • Pourquoi ?

  • D’abord parce qu’elle a un œil vert et un œil violet, et six doigts à la main gauche. Et puis parce que des pianistes de son niveau qui chantent aussi des lieder et des airs d’opéra, on n’avait jamais vu ça.

  • Je vois que tu t’intéresses déjà à elle.

  • Tu sais bien que je suis amateur de musique.

  • C’est vrai !

Il avait commencé sa carrière comme journaliste « people », et avait écrit des livres sur Lorie, Lady Gaga et Justin Bieber. Désireux d’aborder un domaine plus sérieux, il avait ensuite sorti sa biographie de Steve Joke – un vrai travail de journaliste d’investigation, dont il était assez fier -, qui lui avait valu des compliments mais aussi pas mal d’inimitiés. Aussi depuis il s’était lancé dans des sujets moins polémiques et était retourné à sa vraie passion, la musique classique, et avait pondu des biographies de Lully, Marin-Marais et Danican Philidor, célèbre musicien et joueur d’échecs du XVIIIe siècle. En fait il préférait la période romantique, mais il y avait moins de concurrence sur le créneau de la musique baroque.

     Il la raccompagna jusqu’en bas de l’immeuble du « Figaro ».

  • Merci pour ce délicieux repas.

  • Oh mais de rien. Je mettrai ça en note de frais !

  • Je n’en doute pas !

  • Alors tu vas suivre mon conseil et partir en vacances ?

  • J’en ai bien l’impression.

  • Excellente idée. Dans ce, cas bonnes vacances.

  • Merci. Et toi, tu ne pars pas ?

  • Je compte prendre quinze jours au mois d’août, si l’actualité m’en laisse le loisir.

  • Que veux-tu, c’est le poids écrasant des responsabilités !

Ils rirent tous deux et s’embrassèrent, puis elle pénétra dans l’immeuble, tandis qu’il regagnait son véhicule. Il devait souvent repenser à cette conversation par la suite, et d’innombrables fois il se posa cette question : que savait-elle alors ? Mais il n’obtint jamais de réponse…

 

Une fois rentré chez lui, il appela Isabelle, son ex-femme. Elle n’avait pas d’implant, et avait refusé qu’on en pose un à leur fille, Agnès, lors de sa naissance. Il tomba sur celle-ci.

  • Salut papa, ça va ?

  • Ça va, et toi ?

  • Ta mère n’est pas là ?

  • Elle fait les boutiques !

  • Dis-donc, ça te dirait de partir en vacances plus tôt que prévu ?

  • Pourquoi ?

  • Ma rédactrice en chef vient de m’obliger à prendre des vacances.

  • Tu as fait une bêtise ?

  • Non, pourquoi ?

  • Je rigole. Et on irait où ?

  • Ben en Dordogne, avant de partir en Italie comme prévu. Ça ferait plaisir à ton grand-père.

Elle réfléchit un instant puis dit :

  • Pourquoi pas ? Si Maman est d’accord, bien sûr.

  • Évidemment ! Tu lui poses la question et tu me rappelles ?

  • Dac. Tu viendrais me chercher quand ?

  • Demain matin.

  • Ça serait chouette.

  • Je suis ravi que ça te fasse plaisir. A bientôt ma puce.

  • Bisous.

 

Dans la soirée, Isabelle l’appela. Non seulement elle était d’accord pour qu’il prenne en charge Agnès plus tôt que prévu, mais il eut l’impression que, pour quelque raison qu’elle ne lui révéla point, cela l’arrangeait. Il fut donc décidé qu’il viendrait chercher sa fille le lendemain matin dans leur maison du Vésinet. Après avoir prévenu son père de leur arrivée, il mangea une salade en guise de dîner et regarda un peu la télévision. Lors du journal télévisé du soir, le présentateur compara la catastrophe de Roissy à celle qui était survenue le 27 mars 1977 sur l’aéroport de Los Rodeos, à Ténérife. Ce jour-là, à la suite du brouillard et d’une série d’erreurs humaines, deux Boeing 747 – l’un appartenant à la compagnie hollandaise KLM, l’autre à la Pan American – s’étaient heurtés, faisant 583 morts, ce qui avait fait de cet accident pour plusieurs dizaines d’années le désastre le plus meurtrier de l’histoire de l’aviation civile. Mais Gérald n’était pas d’accord avec cette analyse. Ce matin, sur un coin de table, dans le café où il avait préparé son article pour « Le Figaro », il avait tracé un schéma sommaire de l’accident de Roissy, tel qu’il en avait compris le déroulement d’après les témoignages – et cela n’avait rien à voir. Énervé, il éteignit la télévision, puis prépara ses bagages – un exercice dans lequel il était passé maître, étant donné son métier -, et se coucha assez tôt. Il avait encore du sommeil à rattraper, et demain matin il devait se lever tôt…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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