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Opération DOLMEN.

Criterium

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Arrive l'heure à laquelle la nuit n'est pas encore tombée, mais toutes les voitures allument déjà leurs phares. Il bruine. Sans doute l'une des pires conditions pour conduire... En alternance, tantôt l'on est aveuglé par les phares, tantôt l'on discerne dans la pénombre des silhouettes traverser la rue çà et là. Il faut freiner tout le temps, pour ne pas percuter une ombre. Heureusement, je n'ai pas à traverser le centre; il suffit de remonter l'avenue, quelques tournants, et j'arrive dans le quartier de la Butte. Il n'y a plus personne. Grandes maisons, espacées, la plupart endormies; les propriétaires doivent se trouver à New York, à Barcelone, à Berlin... C'est le calme des quartiers riches, le calme des résidences secondaires. Je ralentis et cille pour suivre les numéros des demeures... 18h35. — Arrivé au 18, je laisse stationner la voiture; aussitôt, la portière s'ouvre, et M. prend place dans le siège passager. Nous nous éloignons prestement.

— "C'est fait?"

— "Je ne savais pas jusqu'à présent que certains vases du XVIIIe puissent déceler de tels trésors... Si vous voyez ce que je veux dire!", répond M. en ajustant la ceinture et le siège.

— "Ainsi notre ami a opté pour une cache de seconde main!"

— "Tout à fait".

Nous arrivons, en périphérie de la ville, à un quartier typique de certaines petites villes du Nord: un mélange de campagne et de banlieue, avec d'un côté de la voie quelques maisons aux toits en tuiles rouges, de l'autre côté de grand immeubles. En bas de ceux-ci, quelques groupes de jeunes discutent et commencent leur soirée. Il y a peu de trafic; certains jettent un coup d'œil vers chaque voiture passant à proximité. Nous nous arrêtons à l'extrémité du quartier, dans un espace éclairé se trouvant à côté de terrains de tennis. Ici, l'on peut discerner de loin toute personne ou tout véhicule s'approchant. Moteur et phares éteints, on ne pourrait plus nous voir dans la voiture. M. me tend une feuille de papier, d'aspect vierge. Il faut porter une attention particulière au coin inférieur gauche pour y découvrir une zone couverte de petits points, disposés en grille. D'une main, j'éclaire le document à la lueur de mon portable; de l'autre, je pose une pièce de 2 euros dessus. Celle-ci présente quelques "modifications" qui lui permettent de faire office de loupe de joaillier... Il suffit alors de poser l'œil dessus pour que chaque point révèle son texte caché. Chacun est une micro-photographie. Il y a 14 rangées de 12 points, correspondant à 168 documents discrètement photocopiés.

— "Très satisfaisant". Tout en parcourant les quelques premiers, je reprends: "...avez-vous jeté un premier coup d'œil?"

— "Vers #24, vous apprécierez sans doute de retrouver sa version... quelque peu modifiée... des reçus de la fameuse vente aux enchères à Drouot".

Ma curiosité piquée, je déplace la loupe vers cet endroit; effectivement, quelques sommes avaient été inexplicablement ajustées. La signature du notaire semble authentique. Étant donné la différence de chiffre, il s'agit soit d'un stratagème assez grossier pour blanchir des sommes d'argents relativement limitées — soit d'un faux préparé pour un tout autre but. La simple possession de ce document serait compromettante pour le bénéficiaire; il le cachait toutefois bien mal. Nous savons tous les deux qu'il doit y avoir quelque manigance là-dessous.

€€€

Je sonnai à l'interphone. Gravées sur une petite plaque dorée, les lettres en imposaient:

"Maître RENAUDIN – Notaire"
Derrière la grande porte cochère, un épais tapis vermeil accueillait le visiteur jusqu'à une cour intérieure, où quelques portes vitrées amenaient aux escaliers de plusieurs appartements qui s'étaient imbriqués les uns dans les autres au fil des rénovations. Je n'eus pas de mal à trouver le bureau du notaire; le petit homme, dont les cheveux blancs étaient étonnamment frisés, m'accueillit dans l'antichambre de son cabinet. Je m'étais présenté sous un nom alternatif, mettant en avant quelques relations communes; ainsi l'accueil fut cordial. — Enfin, il prit place à un confortable fauteuil de cuir, derrière son bureau. Celui-ci était immaculé; les étagères de la bibliothèque supportaient une impressionnante série de dossiers, classés alphabétiquement. Dans l'air flottait une odeur de bois, de l'acajou, et de vernis.

— "Que me vaut l'honneur?", demanda-t-il alors en prenant un ton plus grave.

J'exposai petit à petit mon problème; grand amateur d'art, je poursuivais avec passion des recherches qui m'amenaient à acquérir çà et là de larges lots de livres anciens. J'avais donc tôt appris les dessous de ce monde à-part, dans lequel chaque centimètre supplémentaire de marges possède une valeur en dollars; le papier vélin ou vergé, le découpage, la numérotation des exemplaires hors-série, étaient autant de facteurs à prendre en compte — parfois une erreur d'impression se révélait une qualité plutôt qu'une tare. J'avais surtout appris qu'il existe différents types de livres: ceux avec lesquels l'on travaille, tout d'abord; ceux que l'on achète et revend; et ceux que l'on garde précieusement toute une vie — dont l'investissement concerne plus qu'une seule génération d'homme... Maître Renaudin m'écoutait patiemment, et il était manifeste qu'il connaissait quelque peu le milieu des bibliophiles. Il me confia que lui-même y dévouait un certain intérêt, et me montra un bel ouvrage duodecimo dont la reliure avait dû être refaite au XIXe: A Guide to Grand Iury Men, diuided into Two Bookes, &c, Londres, 1627 — référence juridique en Nouvelle-Angleterre à l'époque où John Hathorne et Jonathan Corwin eurent à s'occuper de sorcellerie... — ainsi que me prouva par quelques remarques qu'il comprenait tout à fait le problème que posaient certains lots trop "hétéroclites".

Je me surprenais à parfois observer le tracé de son nez et de son visage, me demandant presque quels masques ces traits devaient revêtir, comme par exemple à l'occasion de certains ballets roses auxquels je savais qu'il prenait part de l'autre côté de la frontière... Toutefois, notre conversation n'en fit rien transparaître, et notre entrevue exposa que la collaboration était possible; nous convînmes que je revinsse dans deux jours, avec certains documents relatifs au lot problématique dont je m'occupais.

En ressortant de l'immeuble, j'avais acquis deux plaisantes convictions:

— Notre ami était sans doute l'une des parties que nous recherchions quant aux légères "libertés" prises avec certains documents notariés relatifs à des ventes d'objets rares;

— La minuscule tête d'épingle que j'avais affixée sous son bureau de travail, et qui n'était autre qu'un microphone sous-miniature, promettait de nous apporter quelques informations intéressantes dans les prochains jours.




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