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Train de nuit.

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La pluie fouette la vitre. Le crépitement continu des gouttes... Je me réveille. Seule l'une des petites lampes illumine le compartiment d'une lumière artificielle, orangée; au-dehors, la nuit est noire, et l'on devine plus que l'on ne voit les traces de l'eau sur le verre. Les gouttes se regroupant, sauvagement, en traînées de plus en plus rapides... Le tissu des banquettes et du sol est bleu sombre. Une échelle métallique rudimentaire est placée à côté de la vitre, pour se hisser aux couchettes. Il n'y a personne... Le tapotement forme petit à petit une sorte de bruit de fond, qui se mêle au roulement du train. — Le compartiment me semble de plus en plus clos et isolé, une pièce minuscule, sans espace.

Je me lève et sors. Le couloir étroit s'étend presque à perte de vue dans chaque direction; la répétition des fenêtres et des portes des autres compartiments donne l'impression d'une illusion d'optique; et la lumière, si faible, y contribue aussi avec ses voiles d'ombres... l'atmosphère est oppressante. On ne voit pas le paysage au-dehors, tout est noir; je ne sens pas quel est le sens de la marche. C'est donc plus par intuition que je me dirige vers ce que je pense être l'avant. Mes pas ne font aucun bruit sur le tapis bleu nuit. Chaque porte est close et aucun son ne s'en perçoit; j'ai l'impression d'être la seule personne à bord... Le noir profond à l'extérieur joue des tours avec ma perception; par instants, l'on croirait que ce sont des murs, comme un immense corridor souterrain. Par instants, au contraire, cela me semble être l'espace, infini, et que le vaisseau y vole — et que toutes les étoiles se sont éteintes.

Je fais quelques pas, m'arrête un moment pour écouter la pluie et le roulement du train, puis reprend ma marche. J'arrive au bout de la voiture; deux grandes portes dont il faut tourner la poignée avec force. Le sas est couvert, je traverse la plateforme. L'averse y résonne en un tintamarre métallique. La poignée de la seconde porte me fait mal au poignet tant il faut insister pour la bouger. Un clic, je pénètre dans une voiture identique à celle que je viens de laisser derrière moi. Lorsque la porte se referme, le bruit s'amenuise et me voilà à nouveau dans un long corridor mal illuminé, bordé de fenêtres aveugles et de portes muettes. Tissus bleu sombre. — Je continue mon chemin.

Les voitures se succèdent, toutes identiques, toutes pénombreuses, toutes silencieuses et mortes. – Suis-je seule?

Je ne sais pas si c'est après quelques-unes ou une douzaine, qu'en ouvrant la porte menant à la prochaine, je sens instinctivement quelque chose d'électrique dans l'air. Une atmosphère oppressante... un hurlement tu que l'on ne ferait que deviner, inaudible... Quelques pas... Les lumières orangées clignotent, elles fonctionnent mal. Le bleu me semble d'une autre nature, plus chaud, rougi. L'une s'éteint, tout au bout du corridor. Puis la suivante. Et alors je me rends compte que se tient, juste à la frontière entre obscurité et lumière, une silhouette immobile. — Un homme grand, fin, avec une casquette: le contrôleur? En cillant, je crois voir qu'il fait un geste, mais ses bras sont longs, deux mètres; fins comme des baguettes, désarticulés...

Je me fige. Il me voit — ou devine ma présence... il étend lentement ses bras, j'ai l'impression d'y voir de longues branches d'arbre. J'y devine une intention mauvaise, haineuse — étranglement, étranglement, le mot résonne dans mon cerveau. La terreur me paralyse.

— Je rebrousse chemin en courant. Je sens qu'il se glisse sans bruit derrière moi, que des filaments noirs me poursuivent jusqu'aux périphéries de ma vision. À chaque changement de voiture, les portes lourdes et malaisées à ouvrir me ralentissent un peu plus... et plus je m'approche de la mienne, plus la pensée de la poignée si mal graissée me vient, obsédante, épouvantable...

J'y suis. Je la saisis avec force. Mon poignet me fait mal. Je sais qu'il est juste derrière moi; des larmes nerveuses me coulent sur les joues... — Un clic.

Je me rue dans la voiture. Là-bas, une lumière: la porte ouverte de mon compartiment. Je m'y rends en courant de toutes mes forces, ferme la porte, tourne le verrou, et m'en éloigne sans la quitter des yeux... J'espère qu'il ne peut pas se glisser dans les interstices... Si fin. — Les minutes sont lourdes, silencieuses; oppressantes dans la petite pièce. Le goût d'une larme salée m'arrive au coin des lèvres. Et puis rien n'arrive. Rien. Je m'assois sur la banquette, genoux serrés contre moi; fixant la porte. Le temps passe... Le silence... — La pluie fouette la vitre. Le crépitement continu des gouttes... Je me réveille. Au-dehors, la nuit est tout aussi noire; la faible lumière baigne le compartiment dans les mêmes tons orangés et irréels. Je regarde la porte et je n'ai pas envie de l'ouvrir. Je me terre dans la pièce, je me cache... — Petit à petit, je m'aperçois que ce n'est plus de la terreur que je ressens. C'est comme si celle-ci s'était adsorbée à mon cerveau, comme un papier-buvard aspirant goulûment l'encre noire... Noire de la peur; noire de la haine. Un œil intérieur devine des tracés arborescents, de longs filaments noirs, les longues veines enserrant mon cerveau. Ils sont en moi... Il est en moi. — Une solitude immense s'éveille en moi, émerge petit à petit en conscience. Seule au monde, avec ce désir si ardent: planter mes dents dans la chair. Voir l'encre noire. — La sentir, la humer. La laisser pénétrer ma peau. L'encre noire... — J'ai envie pousser un hurlement dans la Nuit.




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