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L'utilitarisme a-t-il des limites ?


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Dans un billet précédent, j'explique pourquoi la critique usuelle de l'utilitarisme est infondée. Pour autant, est-ce que l'utilitarisme est une moralité complète et applicable sans limitation ?

Reprenons le dilemme proposé précédemment.

L'utilitarisme et le sauvetage d'Hitler

Si l'on sauve Adolphe Hitler de la noyade avant qu'il soit dictateur, et que l'on a pas de raison qu'il va devenir dictateur le lendemain, est-ce que l'on se rend coupable de la dictature qui suit ? Une première interprétation est de distinguer les conséquences prévisibles et les conséquences non prévisibles. En effet, puisque l'on ne sait pas lors notre moment héroïque ce que va devenir le petit Adolphe, il n'est pas possible a ce moment-la de prédire ce qu'il va advenir, et par conséquent, nous avons fait la bonne chose : sauver quelqu'un de la noyade. De plus, c'est une règle que l'on veut avoir dans une société : il est dans l'ensemble bon pour la société que l'on sauve les gens quand on le peut.

Cela dit, est-ce que cette question de la prévisibilité est pertinente ? Elle repose sur l'idée que notre action sur une personne a un moment donné est la cause des actions de la personne dans le futur. Or cela est faux. Il y a un ensemble de causes qui ont fait d'Adolphe Hitler un dictateur, par exemple son enfance, l'environnement social de l’époque et le soutien qu'il a reçu de la part de certains industriels et investisseurs. En d'autres termes, il y a un ensemble de causes indépendantes de l'action humaniste salvatrice. Il ne s'agit pas simplement de regarder ce qu'il se passe après, mais aussi le tissus de causes a l'origine des effets.

De plus, on peut envisager d'infléchir la suite des événements en se concentrant sur les vraies causes. Une aide sociale par rapport a la famille d'Hitler, une politique sociale pour lutter contre la famine, un travail pour démonter l'antisémitisme qui est a l'époque banal et comme d'ailleurs c'est encore de nos jours, il faudrait trouver un moyen de résoudre le problème des intérêts du pouvoir notamment dans l'industrie de la guerre !

Un futur négatif n'est donc a priori pas une raison pour juger un acte négativement si :

  • les conséquences ne sont pas prévisibles
  • la société dans son ensemble bénéficie que l'on effectue l'action pour quiconque
  • les suites ne sont pas dues a l'action en question mais dues a d'autre causes indépendantes
  • il serait possible d'intervenir pour infléchir les suites en se concentrant sur les vraies causes

Prenant tout cela en question est-ce que l'utilitarisme alors est une base sur laquelle on peut se reposer ?

L'utilitarisme et sa subtilité

Je propose de résumer ici les points importants a prendre en compte pour éviter les contre-sens au sujet de l'utilitarisme, et peut-être en faire une moralité digne de ce nom. Je précise qu'il y a plusieurs interprétation du termes mais que j'expose ici ce que peut être l'utilitarisme tout en gardant sa base, a savoir le bonheur du plus grand nombre.

  1. L'utilitarisme peut s'opposer au favoritisme tout comme a l'égalitarisme en raison de leurs conséquences négatives (jalousie, inutilité de la richesse excessive, valeur de la perte comme double de la valeur du gain)
  2. L'utilitarisme peut s'opposer au machiavélisme (incertitude, inquiétude du corps social, désordres sociaux)
  3. L'utilitarisme peut valoriser la règle commune (confiance des gens les uns envers les autres)
  4. L'utilitarisme peut s'opposer aux jugements hâtifs par les conséquences (subtilité du tissus de causes, valeur de la règle face a l'incertitude)

Il me semble que nous avons la quelque chose d'assez robuste. Il y a cependant peut-être une limite qui est celle de la charité excessive.

L'utilitarisme et la charité excessive

Si l'on considère que le bonheur de chacun est a prendre en compte de façon équivalente, nous arrivons a des dilemmes dans lesquels on devrait donner a des gens qu'on ne connait pas plutôt que de s'occuper de ses proches, ou bien donner a des gens dans des pays plus pauvres plutôt que de s'occuper de gens dans le pays ou l'on est.

En effet, supposez que votre enfant souffre d'une maladie qui est très chère a soigner. On peut argumenter que d'autres enfants en plus grand nombre peuvent être sauvés parce que leur maladie est moins onéreuse. Il serait donc immoral de soigner son enfant dans ce cas.

Prenons maintenant le cas de la charité envers les pays les plus pauvres. Il coute beaucoup moins cher, pour peu que l'on choisisse une organisation caritative efficace, de soigner des pauvres par milliers que de soigner les gens les gens dans le pays ou l'on est. Il serait donc immoral de contribuer a la sécurité sociale plutôt que de donner a des charités.

La question sous-jacente est celle de la proximité, géographique ou affective. C'est une forme d’égoïsme naturel. Si tout le monde est d'accord qu'il est bon de donner a des charités, en revanche si cela est au détriment des soins que l'on porte a ses proches ou aux gens de son pays ou de sa communauté, cela est moins évident.

L'utilitarisme fonctionne bien dans un groupe soudé dans lequel il est facile de faire accepter que chaque personne compte. Plus le groupe est grand, diffus et imperceptible, moins cela est possible. On ne peut pas s'occuper de toute la misère du monde, certes, mais cela est plus profond que cela. On le dit parfois par l'adage "Charité bien ordonnée commence par soi-même".

Peut-être la résolution de ce paradoxe réside dans la prise de plusieurs effets secondaires :

  • Si les gens qui sont en mesure de fournir de la charité ne prennent pas soins d’eux-mêmes, alors ils seront moins en mesure de fournir de la charité a l'avenir. Or en l'état actuel des choses, la charité sera utile pour plusieurs siècles au minimum.
  • Le principe de prendre soin de ses proches est une règle que la société entière désire. Si l'on acceptait que l'on laisse mourir ses proches, cela aurait un effet négatif sur la société entière et aussi sur les gens que l'on essaye d'aider par la charité. D'ailleurs ils pourraient refuser notre aide s'ils en avaient conscience.
  • Si les gouvernements décident de défavoriser les gens de leur pays au profit de personnes dans le monde, c'est une perspective effrayante pour tous les habitants d'un pays parce que cela est une absence de soin manifeste envers la population locale.

Tout ces arguments sont valables d'un point de vue utilitariste, cependant, ils ne me semblent pas suffire. A un moment donné, il y a un principe d'autoconservation, de prendre soin de soi et de ses proches. Cela introduit une distorsion dans le calcul utilitariste. Oui l'utilitarisme s'applique mais chacun l'applique selon son point de vue, qui rend plus important les gens qui sont proches et moins ceux qui sont lointains. Cette mise en perspective n'annule pas la charité mais la limite un peu. Les gens miséreux qui ne veulent pas avoir des morts sur la conscience vous en remercient.

L'utilitarisme pur n'est pas applicable, mais l'utilitarisme avec perspective semble l’être.

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