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La métaphysique de Kratoskvoski

Jedino

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- Monsieur ?

- Je te répète que tout ceci n'est que calomnie, à la limite de l'outrage. Jamais personne n'est allé ailleurs, et jamais personne n'ira. Nous sommes condamnés à rester dans notre petit univers, criards comme des bambins sans mère.

- J'insiste, et te certifie mille fois qu'il y a bien eu un homme comme cela. Lis donc son oeuvre ! Elle est magistrale, dantesque !

- Toujours à friser avec l'hyperbole, mon ami ! Si un tel homme existe, j'attends qu'il me le prouve de face à face. Je n'ai que faire de mots et de fictions.

C'est alors qu'il débarqua. Il avait l'air de faire trois mètres plutôt que deux, géant comme un roc, comme un héros. Il n'avait rien d'un être humain, il tenait davantage du héros. Il s'assit, se fit apporter son repas. Il exerçait naturellement cette autorité qui force au respect et à la crainte. Mon ami ne s'en offusqua point, cependant.

- Eh, vous ! Vous m'entendez ? Je vous parle.

Le colosse ne réagit pas, continuant tranquillement ce qu'il faisait avec délicatesse et magnanimité.

- Tu vois, il se moque de nous. Il ne daigne même pas s'intéresser à notre scepticisme.

- Monsieur Krato...voski?

- Kratoskvoski, je vous prie, lança-t-il sans bouger.

La situation se figeait, personne n'osant poursuivre. Puis, le gaillard se prît à s'arrêter. Plus aucun des protagonistes ne gesticulait à présent.

- Messieurs, vous attendez, je suppose, une histoire ?

- S'il vous plaît, si vous pouviez...

- Non, je ne m'adresserai pas à vous sans rester dos à vous. Et maintenant, écoutez. Imaginez un monde comme le nôtre. Un monde où tout est vaste, imparfait, mais très beau. Un monde où les choses qui se meuvent dansent entre elles souvent et se frictionnent parfois. Imaginez cette fois que dans cet ensemble immense se trouve une sorte de planète semblable à ce que nous connaissons. Donnez-lui des habitants, des habitants ridiculement minuscules. Donnez-lui également des formes étranges, des formes stables qui ne le seraient pas pour nous. Prenez le chaos chez nous, vous aurez l'ordre pour eux. Prenez...

- Foutaise ! Foutaise ! Foutaise ! J'en ai trop entendu.

- Vous n'avez rien entendu. Sinon, vous sauriez que cette histoire n'est qu'une histoire, mais que la réalité, celle que vous attendez que je vous décrive et vous offre en contemplation, est et est autre. Le fait est que vous ne savez rien, et faites mine d'être en mesure d'en juger.

Ce fût là, à ce moment, qu'il pivota dans notre direction. Ses yeux étaient mangés, comme gangrénés. La peau de son visage, noircie, paraissait lui tomber. L'une des oreilles manquait, aussi. Nous comprenions mieux pourquoi il évitait tout contact avec un inconnu. Il fouilla dans sa poche, dévoila le petit bocal qu'il tenait caché et conservait fermement entre ses doigts.

- Ceci est ma preuve. Je n'ai jamais pu l'observer de ma vue propre, et je n'en entends plus qu'à moitié les sifflements particuliers.

- Oh mon dieu !

- Monstrueux ! Eloignez cette créature du diable loin de nous !

- Allons, le diable ne réside que dans votre panique infantile.

- Quelle est cette sorcellerie ? Vous vous jouez de nos sens. Je n'y croirai pas avant de l'avoir touché.

- C'est parfaitement exclu, et n'est en rien raisonnable.

Mais son doute ne le voyait nullement ainsi. C'est pour cela qu'il se leva, se jeta brutalement sur lui et amena Kratoskvoski à laisser tomber son précieux spécimen emprisonné dans le verre. La bête, une fois libérée, restait paralysée. Cela valait pour tous. Ils voguaient entre la crainte et la stupeur. Le sceptique se baissa finalement, tenta de le caresser.

Elle se mit alors en mouvement, à une vitesse incroyable. Aucun regard ne parvenait à la suivre. Et quand, enfin, elle cessa, une fois en haut du mur, ils souriaient, amusés. Les gorges ouvertes se serrèrent quand elle sauta dans la bouche de l'insolent qui l'avait menacé tantôt de sa main. Le malheureux se touchait le ventre nerveusement, sans un son pour accompagner son agonie visible. Et, après s'être effondré, l'animal se montra à nouveau en rongeant en quelques instants tout ce qui empêchait sa sortie. Il trainait derrière lui un morceau d'intestin qui s'était piégé dans sa patte arrière.

Ce détail, nul ne le notera néanmoins car ils avaient tous fui, déjà. Tous, sauf Kratoskvoski qui souriait. Son oeil gauche rosissait.


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5 Commentaires


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C'est très bon. Je trouve que ta façon de narrer les histoires, en personnifiant le plus possible ce que tu manipulais auparavant comme concepts agissants, s'est beaucoup améliorée, tout en laissant la place à un sous-texte. Et curieusement, la situation décrite m'a fait penser à un Edgar Poe humoristique qui raconterait à l'envers une des scènes choc du premier Alien : ça se bousculait quelque peu dans ma tête. :smile2:

Je terminerai ce défilé d'éloges à la limite de la flatterie avec une petite boutade - on a tous quelque chose en nous de Kratoskvoski - et par une chanson, qui j'espère te plaira :

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Oh, c'est gentil. Mais c'est vrai que j'ai songé aussi à Alien, au départ. Ou plutôt, au moment où l'analogie est la plus forte.

Et la chanson est très sympa, oui, merci :)

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D'ailleurs, en me relisant, j'ai remarqué la répétition un peu "lourde" de "héros" en deux phrases. Rien que pour ça, je préfère pas aller ausculter le reste, de peur de le trouver mauvais.

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Oui mais ça c'est pas grave, c'est de la technique. L'important c'est la narration.

Cool pour la chanson ! Je suis à fond dans la (re)découverte des groupes scremo-post-HC français ces derniers jours : j'en ai mis d'autres dans le topic "votre humeur du moment en musique", au cas où tu ne les connaisses pas. ;)

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