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premier épisode

Rato

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Ma mère a épousé un militaire, beau et fier. Je n'ai jamais vu mon père en uniforme sauf sur cette photo bien centrée dans son ovale en bois vernis. Le képi parfaitement en place et les galons, sans doute astiqués pour la circonstance, donnaient à ce portrait une grande solennité. Il avait fière allure dans son uniforme d'apparat. Je n'ai jamais su exactement quel grade il avait à cette époque. Ils se sont mariés en 1934 ou 35. Pour que ce mariage puisse se faire, il fallait que le fiancé présente sa promise à la hiérarchie militaire qui avait son mot à dire. Il était hors de question que la future épouse vienne ternir par son passé, son comportement et même son allure, la réputation, le prestige de l'armée Française.

Dans ces années-là, il valait mieux épouser un militaire qu'un ouvrier. La crise de 1929 avait sévèrement touché la France. La production industrielle baissait comme le pouvoir d'achat, le chômage frappait les plus faibles, la soupe populaire nourrissait les nouveaux sans logis. Dans toutes les grandes villes de France, les ouvriers grévistes manifestaient.

En mai 1936, le front populaire gagne les élections législatives, Léon Blum forme un nouveau gouvernement, l'espoir renait chez les grévistes qui maintiennent leur mouvement dans l’enthousiasme et la confiance, ils soutiennent sans réserve le gouvernement face aux patrons. Les accords de Matignon mettent un point final à cette période d'agitation. Mais de l'autre côté du Rhin, un petit moustachu, commençait à faire parler de lui...

Mon père avait sous ses ordres des tirailleurs Sénégalais à qui l'armée Française donnait l'occasion de visiter notre beau pays. Évidemment, on leur apprenait aussi les bases de ce qu'un soldat doit savoir: la marche au pas cadencé, la position du tireur couché, comment démonter un fusil et aussi et surtout, comment reconnaître un ennemi, ce qui n'est pas aussi aisé que cela puisqu'il s'agit aussi d'un être humain mais habillé différemment. Il est donc impossible de reconnaître un ennemi si il est déshabillé, la guerre se fait donc contre des uniformes et non contre des hommes, ce qui est beaucoup plus acceptable.

Grâce aux galons de mon père, ma mère avait à son service un jeune soldat sénégalais, il devait la seconder, aussi bien pour faire les courses que pour le ménage ou le jardinage. Elle nous a souvent parlé de ce garçon qui était d'une bienveillance, d’un dévouement hors du commun, il n'aurait pas supporté qu'elle porte quoi que ce soit et en plus il arborait un sourire éclatant et des yeux brillants comme des agates. C'est dans cette atmosphère paisible, sereine, que mon frère vint au monde en avril 1936. Je crois que ces quelques années de bonheur furent les seules que ma mère ait connues.

Le 1ier septembre 1939, l'Allemagne attaque la Pologne, le 2, c'est la mobilisation générale en France et le 3 septembre la Grande Bretagne et la France déclarent la guerre à l'Allemagne. Cette fois la guerre était là... En mai 1940, c'est l'offensive allemande vers l'ouest par la Hollande et la Belgique, puis en France dans les Ardennes. Mon père reçu l'ordre de s'y rendre avec ses hommes. Les camions partir du Bugey sur le champ et après de longues heures de route ils arrivèrent sur le théâtre des opérations. Celui qui a écrit la pièce aurait pu trouver un autre scénario.

L’accueil de l’armée allemande, plus nombreuse, mieux armée et stimulée par un esprit conquérant sans égal, a pilonnée les positions françaises avec une telle intensité qu’une reddition rapide fut inévitable. Les pertes françaises s’élevèrent à 92 000 hommes, les allemands en perdirent 36 000.

Mon père ne nous a jamais parlé de cet épisode sanglant, je pense qu’il ne voulait tout simplement pas dire qu’il avait eu la trouille jusqu’au plus profond de son être et qu’avoir emmené ses hommes au casse pipes le hantait jours et nuits.

Une fois que tous les vaincus furent désarmés et rassemblés, les officiers allemands purent organiser le départ de tout ce monde vers leur lieu de vacances en Allemagne.

Le mot 'vacances' circula jusqu'au bout du convoi, ce qui rassura tous les voyageurs. Les sénégalais ne savaient pas que le climat du nord de l'Allemagne, près de la frontière polonaise, n'était pas tout à fait le même que sur les plages de Dakar. Leur sort n'était certes pas enviable, mais ils ne savaient pas encore que 17000 de leurs compatriotes avaient laissé leur vie sur le territoire français, soit au combat ou victimes d'exécutions sommaires, de massacres organisés perpétrés par l'armée allemande sur les hommes de couleur. Les officiers allemands n’hésitaient pas à livrer à leurs hommes copieusement avinés les prisonniers de couleur.

Arrivés à la gare, le train était à l'heure, ce qui permet d'apprécier la qualité de service de la toute nouvelle SNCF. Tout le monde avait une place réservée dans les wagons en bois estampillés aux normes obligatoires: 'hommes 40, chevaux en long, 8'. Direction le Club Med made in Deutschland, versus 39-40. Le voyage se passa sans encombre. Évidemment, on pourrait faire quelques remarques, trois jours dans des wagons où les sanitaires n'avaient pas encore été installés... et puis côté restauration, la Compagnie des Wagons Lits était un peu débordée par tous ces départ en vacances, acheminer 1 600 000 voyageurs n’est pas une petite expédition.

Arrivées à l'hôtel, les chambres furent attribuées. Certes, ce n'étaient pas des chambres individuelles. On retrouvait là toute la simplicité et la rigueur, du confort allemand, les bâtiments étaient en bois de pays, à l'intérieur des lits très sobres constitués essentiellement d'une planche et d'une paillasse. Il y avait l'eau courante, enfin, dehors, il ne faut pas être trop exigeant. C'était sans importance, l'été arrivait et faire sa toilette dehors au petit matin en plein air, n'est finalement pas si désagréable.

Mon père n'étant que sous-officier et en bonne santé, devait se plier au travail obligatoire et c'était sûrement mieux que de passer ses journées sans rien faire dans un Oflag, comme des officiers. Il devait donc travailler dans une ferme avec deux de ses nouveaux copains de vacances. Il n'avait jamais vu de vaches allemandes d'aussi près. Finalement, elles ressemblaient beaucoup aux vaches françaises. Il fallait traire, enlever le fumier, nourrir le bétail, aller dans les champs pour labourer, semer, faucher, biner, sarcler, récolter... Il fallait bien remplacer les hommes de la maison qui étaient partis quelque part en Europe faire des trous dans des uniformes différents des leurs.

Pour mon père, le temps passait, lentement, jours, semaines, mois... Les prisonniers ne mangeaient évidemment pas à leur faim. La ration officielle de viande était de 165 grammes par semaine, mais le compte n'y était naturellement jamais. Il recevait de temps en temps un colis de ma mère qui, à cause du rationnement, avait beaucoup de mal à remplir le paquet. Souvent, une grande partie de la ration de chocolat destinée à mon frère, prenait la direction de l'Allemagne. Elle joignait aux victuailles, une lettre que les argousins allemands censuraient à grands coup de fuchsine. Elle avait cependant trouvé le moyen d'y échapper en découpant soigneusement la lettre en petits carrés numérotés qui, une fois roulés en cylindres impénétrables, étaient cachés dans la pâte des madeleines avant de les cuire. Chaque paquet devait avoir la liste de ce qu'il contenait, tout ce qui n'était pas inventoriés était suspect et éliminé sur le champ. Ainsi, les madeleines sont devenues 'gâteau guet ad dé' ce qui veut dire 'regarde dedans' en patois local. Mon père comprit tout de suite et à l'arrivée de chaque colis, c'était l'effervescence, tous les copains de chambrée émiettaient méticuleusement les madeleines et sortaient les éléments du puzzle qui une fois reconstitué, allait leur donner de vraies nouvelles de la France. Les cigarettes étaient indispensables pour le moral de ces hommes privés de tout. De nombreuses recettes étaient utilisées pour en fabriquer, comme celle qui consistait à mélanger savamment de la chique et de l’armoise, avec de la pomme de terre.

La ferme dans laquelle il fut affecté, était tenue par une famille complètement envoutée par le petit moustachu. Pas question d'avoir la moindre attention pour ces rastaquouères, pas question de leur donner le moindre quignon de pain. Je pense que les jours où la maitresse de maison faisait mijoter la cochonnaille dans la choucroute sur le coin du feu et que le fumet se diffusait bien au-delà des murs de la cuisine, mon père et ses compagnons d'infortune laissés dehors,devaient en avaient un peu gros sur le cœur. Il faut quand même préciser que ces gens n'étaient pas des monstres, ils abandonnaient à 'leurs' prisonniers, les maigres reliefs de leur repas, mais il fallait les disputer aux chiens. Ils étaient sûrs que le jour où le petit moustachu aurait fini de débarrasser le monde de toutes ses ordures, de toutes ses races putrides aux origines douteuses, le jour de la grand-messe finale, le jour où on inaugurera à la même heure dans toutes les capitales du monde la statue en or du purificateur, oui, ce jour-là, ils auraient pour leurs actes courageux et efficaces, une décoration!... Ou au moins une citation...

A suivre...


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