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ma vie, tout simpement

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Rato

second épisode

Ma mère qui percevait la solde de son époux n'était, du point de vue strictement financier, pas à plaindre, même si les tickets de rationnement étaient plus précieux que les billets de la Banque de France. Elle cultivait un potager qui donnait suffisamment de légumes pour elle, mon frère, et tous ceux qu'elle approvisionnait régulièrement. Elle avait aussi un poulailler, des lapins et un cochon qu'elle appelait évidemment Adolphe. Elle habitait près de la kommandantur, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir une activité de résistance aussi conséquente que précieuse. C'est chez elle que se tenaient les nombreuses réunions de maquisards, la plupart des parachutages de la région arrivaient dans son grenier. Vers la fin de la guerre elle avait chez elle 200 uniformes de FFI ainsi que les armes et les munitions. Souvent, c'est avec la trouille au ventre qu'elle servait le café (qui n'en était pas) à quelques soldats allemands qui tapaient à sa porte pour voir mon frère qui avait 5 à 6 ans à l'époque. Ils avaient eux aussi des enfants de cet âge-là. Jamais mon frère qui trouvait de temps en temps des caisses de fusils mitrailleurs ou de grenades cachées sous les feuilles des courges du jardin, ne dit quoi que ce soit à ses copains d'école sur ce qu'il se passait chez lui. Ma mère le protégeait au mieux, mais elle ne pouvait pas tout lui cacher.

De Gaulle établie depuis l'Angleterre les bases des Forces Françaises Libres et lance le 18 juin sur la BBC son célèbre appel à la résistance que personne ou presque n'a entendu, qui écoutait la BBC en France à cette époque? Pétain qui remplace Paul Reynaud demande l'armistice et «fait don de sa personne à la France». L'armistice qui fut signé le 22 juin fut accueilli avec un grand soulagement par la quasi-totalité des français. Il fut signé, mais avec une mise en scène qui en dit long. Goebbels, glissa dans l'oreille de son Führer une idée qui permit à ce dernier de satisfaire son besoin de vengeance. Depuis 1918, Hitler faisait recette en dénonçant l’humiliation intolérable faite à l'Allemagne par le traité de Versailles, tant sur le plan militaire que territorial ou économique. L’avant-veille de la signature de l'armistice c'est à dire dans l’après-midi du 19 juin 1940, les soldats du Génie de la Wehrmacht s'attaquent au musée qui abritait le wagon dans lequel fut signé l'armistice du 11 novembre 1918. Il fut tiré jusque dans la clairière de Rethondes près de Compiègne et c'est dans ce même wagon et au même emplacement que l'armistice de 1940 fut signé.

La France était donc vaincue et occupée par les Allemands.

Le petit moustachu voyait déjà l'Angleterre à portée de fusil, l'Angleterre que même Napoléon 1ier n'avait pu conquérir, mais c'était sans compter sur la détermination des sujets britanniques et sur Winston Churchill qui crée les bases de la contre attaque des alliés. Les américains entrent en guerre le 7 décembre 41 au lendemain de la bataille de Pearl Habor. Franklin Roosevelt rejoint Churchill et c'est ensemble qu'ils organiseront le débarquement

Le 6 juin 1944, se sont 1 213 bateaux de guerre, 736 navires de soutien, 864 cargos et 4 126 engins et péniches qui débarquent 20 000 véhicules et 156 000 hommes sur les plages de Normandie. Les 177 fusiliers marins commandos (les bérets verts) formés et entrainés par l'enseigne de vaisseau Philippe Kieffer seront les seuls français à débarquer en Normandie, 10 furent tués pendant le débarquement, 27 le furent pendant la campagne de Normandie et seulement 24 seulement terminèrent cette bataille sans blessure.

Le petit moustachu a eu les yeux plus grands que le ventre, il a voulu en même temps pisser sur le mausolée de Lénine et faire la bise à Elisabeth la future reine.

L'arbitre siffla la fin du match. La France allait être libérée, Pétain devient un traitre et De Gaulle un héros. C'était sans doute un peu excessif pour l'un comme pour l'autre.

En Allemagne, les soviets et les ricains purent enfin ouvrir les cages... Cinq ans! Il a fait cinq ans!...

On pourrait pu penser que l'ouverture des camps donnerait lieu à des manifestations de joie, d'allégresse de la part des prisonniers, certes, il y en a eu, mais la plupart de ses hommes étaient usés, fatigués, malades, meurtris, cassés. Ils ont connu la faim, le froid, la promiscuité, le manque d'hygiène la maltraitance et l'infamie. En France, ils incarnaient la débâcle de juin 40, ils arrivaient, eux, les vaincus quand on honorait les maquisards, les résistants qui avaient leur part dans la victoire contre les nazis, quand la chasse aux collabos était ouverte et qu'on rasait sur la place publique les femmes qui avaient fauté avec un allemand. Certains prisonniers, ne retrouvèrent pas la fiancée ou l'épouse qu'ils avaient laissée. Mon père lui, retrouva sa femme et son fils qui avait cinq ans de plus et qui bien sûr ne le reconnaissait pas. Le maire de la ville voulait organiser une petite cérémonie en l'honneur de ma mère qui refusa et c'est chez elle qu'il retraça pour mon père seulement les années de résistance et la part que son épouse avait prise dans le combat clandestin. Chapeau Maman !

Après la libération, il était toujours militaire, même si le grand cirque était fini. Il put profiter quand même de quelques jours de repos, mais il a bien fallu un jour remettre l'uniforme. Il fut affecté dans un camp de prisonniers allemands. Son travail consistait donc à surveiller les vaincus qui n'avaient aucune envie de se faire la belle, bien que faire du déminage reste une occupation à risque et même si une telle idée avait germer dans la tête de certains, personne ne les aurait poursuivi. Aujourd'hui, se sont 20000 soldats allemands qui reposent dans ce lieu.

Un jour, de 1946, il reçut une feuille de route: direction l'Indochine! Alors là, il a dit non, je ne veux plus jouer à ce jeu, ça suffit. Il rendit donc son uniforme mais garda un képi et un révolver allemand. Ce fut le retour à la vie civile. C'est un petit peu après que j’ai pointé le bout de mon nez.

Dès ma conception je devais être soucieux de ne pas faire souffrir ma mère, je me suis donc fait le moins gros possible et c'est sans trop d'effort qu'elle m'a pondu. Elle ne savait pas qu'en me donnant la vie elle allait aussi me léguer quelques gènes fainéants, mal fagotés, qui allaient me causer quelques petits soucis....

Pour trouver du travail, c'était simple, tout était à reconstruire, pour être bien payé, c'était déjà plus difficile. Il est donc entré comme ouvrier dans une usine où les règles élémentaires d'hygiène et de sécurité étaient totalement inconnues.

Nous habitions un village, un vrai village, des bouses de vaches dans les rues, une église qui avait encore son curé, une école, l'instituteur faisait partie des notables et il avait évidemment le droit et même le devoir de pratiquer le châtiment corporel sur les élèves réfractaires à toute forme de culture et de discipline. Les commerçants qui avaient fait de bonnes affaires pendant ces temps troublés, attendaient de voir comment ils allaient pouvoir continuer à engraisser le cochon.

Nous habitions au premier étage d'une maison qu'il convient aujourd'hui d'appeler une maison de village en opposition aux maisons de lotissement qui sont il faut bien le reconnaître, une absurdité en matière d'urbanisme. Pour accéder à notre appartement (nous n'avons jamais utilisé ce mot pour nommer notre maison) il fallait monter un escalier en bois depuis le couloir du rez-de-chaussée et qui conduisait à un palier assez vaste, éclairé par une petite fenêtre bien plus basse que les autres, elle me permettait de regarder les orages qui étaient pour moi un spectacle sans égal, mais aussi une totale énigme. Ce palier permettait d'accéder aux trois pièces de notre logement, la cuisine, la chambre des parents et celle des enfants qui était suffisamment grande pour loger quatre lits, le coin de mes deux sœurs était séparé de celui des garçons par un rideau en plastique translucide bleu.

Le souvenir le plus ancien que je garde de cette maison, c'est la naissance de ma sœur. J'avais deux ans. Est-il raisonnable d'affirmer qu'un enfant de deux ans puisse garder des souvenirs précis? Il me semble que c'est un peu jeune, la mémoire d'un enfant de cet âge est volatile, pourtant, je me souviens très nettement des allers et venues du médecin et la sagefemme madame Roche, entre la chambre à la cuisine. Je comprenais bien qu'il se passait quelque chose d'important mais complètement énigmatique. Savoir que ma mère était dans cette chambre m'inquiétait et je suis resté de longues heures appuyé contre la balustrade de l'escalier, jusqu'à ce que tout soit rentré dans l'ordre.

Nous avions l'eau courante sur l'évier de la cuisine, un chauffe-eau à gaz fatigué nous donnait l'eau chaude, son humeur capricieuse au démarrage obligeait souvent ma mère à ouvrir rapidement les fenêtres. Pour cuisiner, elle disposait d'une gazinière dont l'état était proche de celui du chauffe-eau, l'allumage du four, qui n'était pas sans risque, se terminait souvent par une petite explosion qui faisait sursauter tout le monde mais qui avait mérite d'avertir ma mère qu’une fuite de gaz risquait de tout faire sauter. Le chauffage était central, une petite salamandre installée au milieu du palier, était censée, en laissant les portes ouvertes, distribuer un certain confort thermique aux trois pièces. Malgré un approvisionnement en bois régulier et copieux, cet engin sous dimensionné restait bien insuffisant. La nuit, il s'endormait, il fallait que ma mère le rallumer tôt le matin. Je pouvais ainsi tout à loisir dessiner sur les vitres en grattant la buée gelée avec mes ongles. Il arrivait, au plus dur de certains hivers que la glace ne disparaissent que vers midi ou même, dans les chambres, pas du tout.

Nous étions locataires de l'étage, je n'ai pas le souvenir d'avoir vu les propriétaires. Malgré que le loyer fût modéré, c'était le poste principal du budget. Il fallait le payer en début de mois et c'est avec une certaine inquiétude pour les jours à venir que ma mère sortait les billets. Au même étage se trouvait deux greniers remplis de vieilleries inutiles qui faisaient mon bonheur les jours de pluie. Il y avait notamment des armes africaines arc, lances, sabres que les propriétaires avaient ramenés de leurs longs séjours en Égypte et le révolver de mon père avec lequel je jouais en toute illégalité.

Le rez-de-chaussée était plus vaste mais il ne se composait pourtant que trois pièces. Ici vivaient le Pépé et la Mémé, qui n'étaient pas du tout de la famille. C'était plus simple de les appeler ainsi surtout que nous n'avions connu aucun de nos grands-parents. Le Pépé était sourd et aveugle. D'habitude, ce qui se fait couramment, c'est sourd et muet, lui se démarquait d'un certain conformisme. Valait-il mieux être sourd et muet? Je ne l'ai jamais vu marcher, pourtant il pouvait, il ne quittait pas son fauteuil de toute la journée, la tête un peu en arrière bien calée contre le dossier. Ses yeux sans expression restaient ouverts en permanence, ils avaient été crevés à la guerre. La guerre était pour moi un concept que je ne comprenais pas, j'imaginais bien sûr que des gens qui n'étaient pas d'accord sur quelque chose se disputent, c'était comme avec mes sœurs, mais comment peut-on crever les yeux de quelqu’un! C'est monstrueux, abominable… Son poste de TSF poussé au maximum de sa puissance lui tenait compagnie, il ne fallait pas manquer la famille Duraton, les aventures de Zapi Max et du Tonneau dans 'ça va bouillir!' 'sur le banc' avec Jeanne Sourza et Raymond Souplex... Je venais souvent le voir bien qu'il me faisait un peu peur avec sa grosse moustache buissonnante et sa bouche ouverte, mais il était très gentil et aimait les enfants. Il fallait bien sûr en arrivant dans la cuisine où il passait ses journées, l'avertir d'une façon ou d'un autre de ma présence, il tendait alors les bras et me posait sur ses genoux.

La Mémé était une petite bonne femme au visage desséché, ridé comme une pomme qu'on aurait oubliée. Elle n'aimait pas trop les enfants, il ne fallait pas attendre de sa part une quelconque manifestation de tendresse, il faut dire que par ma faute elle se déplaçait très difficilement. J'étais accusé d'avoir laissé trainer dans la cour des planches qui auraient été la cause d'une chute sévère. Oui, j'étais le coupable consterné de ce handicap bien que je ne me souvienne de rien. J'imaginais souvent la Mémé par terre, une planche clouée dans la hanche. J'avais honte de moi et c'était bien normal qu'elle ne me porta pas dans son cœur. Elle utilisait pour se déplacer, une chaise dont elle agrippait le dossier pour se maintenir en équilibre et la poussait devant elle petit pas après petit pas, c'était le déambulateur de l'époque. On pouvait ainsi, au bruit de la chaise sur le parquet de la chambre et sur le carrelage des autres pièces, suivre aisément depuis l'étage ses déplacements. Si ma mère avait pu soutenir toute la misère du monde, elle l'aurait certainement fait, alors c'est tout naturellement qu'elle aidait ces gens qui de fait, faisaient partie de la famille. C'était presque tous les jours que je leur descendais un peu de ce qu'elle avait cuisiné pour nous.

La cour était une cour banale. J'ai entendu cet adjectif des dizaines de fois sans savoir ce qu'il voulait dire exactement. Nous devions laisser le passage aux voisins qui habitaient au fond de la cour, c'est tout ce que j'avais compris. Nous avions souvent des réprimandes de la part de ma mère quand monsieur Chapignac était obligé de slalomer avec son vélo au milieu du désordre que nous avions laissé. Même lui qui était un homme très calme et sociable, y allait de sa petite remarque. Puisque qu'il avait le droit de passage... Le droit c'est le droit, personne ne peut le contester. Lui, il avait un portail qu'il fermait consciencieusement après être entré, nous, nous ne pouvions pas en avoir et c’était bien dommage car nous aurions pu avoir un chien…

Il arrivait du travail à heure fixe, jamais une minute de retard. C'était un homme assez petit, sa casquette bleue toujours sur la tête, une petite moustache taillée en balais brosse lui donnait un air sévère, sa petite voix presque inaudible mais douce n'allait pas du tout avec son apparente sévérité. Madame Chapignac était plus grande que son mari, les cheveux quasiment blonds, ondulaient jusqu'à ses épaules, elle ne portait jamais de tablier contrairement aux autres femmes du quartier, elle donnait l'impression d'être toujours habiller pour sortir, mais elle ne sortait jamais, son mari faisait les courses et quand il lui manquait quelque chose, c'était moi ou mes sœurs qui allions lui chercher. Elle nous demandait souvent de lui acheter une côte de porc frais, il existait sans doute du porc pas frais, un morceau de mou pour son chat et une ficelle sans sel qui faisait naitre en moi de nombreux points d'interrogation, madame Chapignac était malade et sa maladie c'était le sel! Elle avait pourtant l'air tout à fait normale, allait et venait, discutait avec les voisines, mais elle était malade même gravement. Quand on est malade, on reste au lit, elle, non.

Monsieur Chapignac était musicien, tous les jours il jouait de l'accordéon. C'est lui qui dirigeait l'harmonie municipale, il a même composé de la musique, plusieurs morceaux pour fanfare. Comment avait-il pu faire un travail aussi compliqué. Quand il nous invitait à venir chez lui pour regarder la télévision ce qui était pour moi un immense bonheur, je voyais son instrument posé sur une petite table. Je ne pouvais imaginer que l'on puisse jouer aussi bien avec autant de boutons. J'aurais tant aimé le regarder jouer, mais je n'ai jamais osé le lui demander. Je me contentais donc quand le temps le permettait, de rester le plus près possible du portail et d'écouter.

En face de la maison, de l'autre côté de la cour, il y avait des dépendances qui servaient un peu à tout, au rez-de-chaussée, c'était un immense foutoir qu'on appelait le garage malgré que mon père n'ait jamais eu de voiture. C'est là que je trouvais toujours de quoi m'occuper. L'étage servait de réserve de fagots de bois pour allumer le poêle et de foin pour les lapins, pour y accéder, une simple échelle. Il n'y avait pas de garde-corps, il m'était donc interdit d'y monter, mais ce n'était pas parce que c'était interdit que j'y passais de long moments mais parce que c'était le dortoir des chats.

Derrière ce bâtiment, c'était le domaine de mon père, le jardin. Un passage pour brouette entre ce bâtiment et celui du voisin permettait d'y accéder. Toutes les maisons de la rue avaient, sur l'arrière, un jardin, un simple grillage les séparait, ainsi, chacun pouvait voir le jardin des autres et comparer l'évolution des cultures et la précocité des récoltes. Il y avait une petite compétition entre les jardiniers, c'était à celui qui allait récolter les premiers petits pois ou les premières pommes de terre. C'était le lieu où les hommes du quartier bavardaient, on y parlait surtout culture, de ce qu'il fallait planter en fonction de la lune. Ce potager me semblait grand, mais pour l'avoir revu de nombreuses années après, il était bien trop petit pour nourrir toute la famille, c'est pourquoi, mon père en cultivait un autre bien plus important. C'est pourtant, de ce petit jardin que nous arrivaient, les bonnes années pour le repas de Pentecôte, les premiers légumes que ma mère cuisinait en julienne. Mon père ne cachait pas sa fierté quand le plat arrivait sur la table, il y en avait largement pour tout le monde et c'est ma foi vrai que c'était bon...

Le poulailler représentait une part importante de notre consommation de viande, mais il restera pour moi un théâtre dans lequel les pièces ne sont jamais jouées deux fois. Les poules sont des bestioles infatigables, elles n'arrêtent pas de gratter le sol dans une chorégraphie bien réglée. Elles s'inclinent d'abord sur le côté en prenant appui sur une seule patte, l'autre gratte deux fois le sol dans un mouvement légèrement dirigé vers l'extérieur, 'grat, grat' puis elles s'inclinent de l'autre côté, font avec l'autre patte à nouveau 'grat, grat', reculent d'un demi pas pour que la tête se trouve bien à la verticale de la zone mise au jour, se penchent en avant et fouillent le sol ameubli en deux coup de bec, de droite à gauche puis de gauche à droite, 'clic, clac' toujours deux coup ni plus ni moins, regardent si quelque chose les intéressent, si c'est le cas, un coup de bec rapide pour engloutir la trouvaille. Le plus souvent, c'est une déception, rien à se mettre dans le clapet. Elles ne sont pourtant pas difficiles, tous les vers et insectes de la création sont pour elles comestibles, elles sont aussi d'une agressivité et d'une combativité surprenante, même un serpent n'a pas le dernier mot. On pourrait croire qu'elles sont toutes complètement accaparée par leurs travaux de fouille, que nenni, elles s'observent, s'espionnent s'épient en toute discrétion, pour filouter l'éventuelle découverte de l'une d'entre elles. Quand par hasard une veinarde découvre un ver de terre et commence à le tirer hors du sol, le lombric résiste, s'allonge comme un élastique, aussitôt, toute la basse-cour aux aguets part aux trousses de la chanceuse, la guerre est déclarée, les coups de bec pleuvent et les plumes s'envolent, elles ne caquettent plus tranquillement, elles s'époumonent, s'égosillent, vocifèrent, les ailes claquent, en quelque sorte elles se volent dans les plumes, c'est une partie de bec et ongles, impossible de dire dans quel gosier finira le lombric. Puis le calme revient, chacune reprenant son occupation de fouille méticuleuse. Au milieu de toutes ses poules, le coq, il ne gratte pas lui, il surveille. De temps en temps, il se mettait à courir en direction d'une pensionnaire qui se met à piailler et qui pense trouver son salut dans la fuite, l'arrête sans ménagement, lui montait sur le dos, elle s'écrase sous le poids, puis il la libère quelques secondes après, il faut à la pauvre bête bien deux ou trois secondes pour reprendre ses esprits. J'ai longtemps pensé que le poulailler était comme une cour d'école et que le coq était le maitre, mais je trouvais quand même que les punitions étaient un peu fréquentes surtout que je n'arrivais jamais à comprendre quelles fautes elles avaient pu commettre. Le règlement d'un poulailler était bien difficile à comprendre mais c'était un spectacle perpétuel ou les poules avaient la tête en bas et le coq la tête en l'air.

Rato

premier épisode

Ma mère a épousé un militaire, beau et fier. Je n'ai jamais vu mon père en uniforme sauf sur cette photo bien centrée dans son ovale en bois vernis. Le képi parfaitement en place et les galons, sans doute astiqués pour la circonstance, donnaient à ce portrait une grande solennité. Il avait fière allure dans son uniforme d'apparat. Je n'ai jamais su exactement quel grade il avait à cette époque. Ils se sont mariés en 1934 ou 35. Pour que ce mariage puisse se faire, il fallait que le fiancé présente sa promise à la hiérarchie militaire qui avait son mot à dire. Il était hors de question que la future épouse vienne ternir par son passé, son comportement et même son allure, la réputation, le prestige de l'armée Française.

Dans ces années-là, il valait mieux épouser un militaire qu'un ouvrier. La crise de 1929 avait sévèrement touché la France. La production industrielle baissait comme le pouvoir d'achat, le chômage frappait les plus faibles, la soupe populaire nourrissait les nouveaux sans logis. Dans toutes les grandes villes de France, les ouvriers grévistes manifestaient.

En mai 1936, le front populaire gagne les élections législatives, Léon Blum forme un nouveau gouvernement, l'espoir renait chez les grévistes qui maintiennent leur mouvement dans l’enthousiasme et la confiance, ils soutiennent sans réserve le gouvernement face aux patrons. Les accords de Matignon mettent un point final à cette période d'agitation. Mais de l'autre côté du Rhin, un petit moustachu, commençait à faire parler de lui...

Mon père avait sous ses ordres des tirailleurs Sénégalais à qui l'armée Française donnait l'occasion de visiter notre beau pays. Évidemment, on leur apprenait aussi les bases de ce qu'un soldat doit savoir: la marche au pas cadencé, la position du tireur couché, comment démonter un fusil et aussi et surtout, comment reconnaître un ennemi, ce qui n'est pas aussi aisé que cela puisqu'il s'agit aussi d'un être humain mais habillé différemment. Il est donc impossible de reconnaître un ennemi si il est déshabillé, la guerre se fait donc contre des uniformes et non contre des hommes, ce qui est beaucoup plus acceptable.

Grâce aux galons de mon père, ma mère avait à son service un jeune soldat sénégalais, il devait la seconder, aussi bien pour faire les courses que pour le ménage ou le jardinage. Elle nous a souvent parlé de ce garçon qui était d'une bienveillance, d’un dévouement hors du commun, il n'aurait pas supporté qu'elle porte quoi que ce soit et en plus il arborait un sourire éclatant et des yeux brillants comme des agates. C'est dans cette atmosphère paisible, sereine, que mon frère vint au monde en avril 1936. Je crois que ces quelques années de bonheur furent les seules que ma mère ait connues.

Le 1ier septembre 1939, l'Allemagne attaque la Pologne, le 2, c'est la mobilisation générale en France et le 3 septembre la Grande Bretagne et la France déclarent la guerre à l'Allemagne. Cette fois la guerre était là... En mai 1940, c'est l'offensive allemande vers l'ouest par la Hollande et la Belgique, puis en France dans les Ardennes. Mon père reçu l'ordre de s'y rendre avec ses hommes. Les camions partir du Bugey sur le champ et après de longues heures de route ils arrivèrent sur le théâtre des opérations. Celui qui a écrit la pièce aurait pu trouver un autre scénario.

L’accueil de l’armée allemande, plus nombreuse, mieux armée et stimulée par un esprit conquérant sans égal, a pilonnée les positions françaises avec une telle intensité qu’une reddition rapide fut inévitable. Les pertes françaises s’élevèrent à 92 000 hommes, les allemands en perdirent 36 000.

Mon père ne nous a jamais parlé de cet épisode sanglant, je pense qu’il ne voulait tout simplement pas dire qu’il avait eu la trouille jusqu’au plus profond de son être et qu’avoir emmené ses hommes au casse pipes le hantait jours et nuits.

Une fois que tous les vaincus furent désarmés et rassemblés, les officiers allemands purent organiser le départ de tout ce monde vers leur lieu de vacances en Allemagne.

Le mot 'vacances' circula jusqu'au bout du convoi, ce qui rassura tous les voyageurs. Les sénégalais ne savaient pas que le climat du nord de l'Allemagne, près de la frontière polonaise, n'était pas tout à fait le même que sur les plages de Dakar. Leur sort n'était certes pas enviable, mais ils ne savaient pas encore que 17000 de leurs compatriotes avaient laissé leur vie sur le territoire français, soit au combat ou victimes d'exécutions sommaires, de massacres organisés perpétrés par l'armée allemande sur les hommes de couleur. Les officiers allemands n’hésitaient pas à livrer à leurs hommes copieusement avinés les prisonniers de couleur.

Arrivés à la gare, le train était à l'heure, ce qui permet d'apprécier la qualité de service de la toute nouvelle SNCF. Tout le monde avait une place réservée dans les wagons en bois estampillés aux normes obligatoires: 'hommes 40, chevaux en long, 8'. Direction le Club Med made in Deutschland, versus 39-40. Le voyage se passa sans encombre. Évidemment, on pourrait faire quelques remarques, trois jours dans des wagons où les sanitaires n'avaient pas encore été installés... et puis côté restauration, la Compagnie des Wagons Lits était un peu débordée par tous ces départ en vacances, acheminer 1 600 000 voyageurs n’est pas une petite expédition.

Arrivées à l'hôtel, les chambres furent attribuées. Certes, ce n'étaient pas des chambres individuelles. On retrouvait là toute la simplicité et la rigueur, du confort allemand, les bâtiments étaient en bois de pays, à l'intérieur des lits très sobres constitués essentiellement d'une planche et d'une paillasse. Il y avait l'eau courante, enfin, dehors, il ne faut pas être trop exigeant. C'était sans importance, l'été arrivait et faire sa toilette dehors au petit matin en plein air, n'est finalement pas si désagréable.

Mon père n'étant que sous-officier et en bonne santé, devait se plier au travail obligatoire et c'était sûrement mieux que de passer ses journées sans rien faire dans un Oflag, comme des officiers. Il devait donc travailler dans une ferme avec deux de ses nouveaux copains de vacances. Il n'avait jamais vu de vaches allemandes d'aussi près. Finalement, elles ressemblaient beaucoup aux vaches françaises. Il fallait traire, enlever le fumier, nourrir le bétail, aller dans les champs pour labourer, semer, faucher, biner, sarcler, récolter... Il fallait bien remplacer les hommes de la maison qui étaient partis quelque part en Europe faire des trous dans des uniformes différents des leurs.

Pour mon père, le temps passait, lentement, jours, semaines, mois... Les prisonniers ne mangeaient évidemment pas à leur faim. La ration officielle de viande était de 165 grammes par semaine, mais le compte n'y était naturellement jamais. Il recevait de temps en temps un colis de ma mère qui, à cause du rationnement, avait beaucoup de mal à remplir le paquet. Souvent, une grande partie de la ration de chocolat destinée à mon frère, prenait la direction de l'Allemagne. Elle joignait aux victuailles, une lettre que les argousins allemands censuraient à grands coup de fuchsine. Elle avait cependant trouvé le moyen d'y échapper en découpant soigneusement la lettre en petits carrés numérotés qui, une fois roulés en cylindres impénétrables, étaient cachés dans la pâte des madeleines avant de les cuire. Chaque paquet devait avoir la liste de ce qu'il contenait, tout ce qui n'était pas inventoriés était suspect et éliminé sur le champ. Ainsi, les madeleines sont devenues 'gâteau guet ad dé' ce qui veut dire 'regarde dedans' en patois local. Mon père comprit tout de suite et à l'arrivée de chaque colis, c'était l'effervescence, tous les copains de chambrée émiettaient méticuleusement les madeleines et sortaient les éléments du puzzle qui une fois reconstitué, allait leur donner de vraies nouvelles de la France. Les cigarettes étaient indispensables pour le moral de ces hommes privés de tout. De nombreuses recettes étaient utilisées pour en fabriquer, comme celle qui consistait à mélanger savamment de la chique et de l’armoise, avec de la pomme de terre.

La ferme dans laquelle il fut affecté, était tenue par une famille complètement envoutée par le petit moustachu. Pas question d'avoir la moindre attention pour ces rastaquouères, pas question de leur donner le moindre quignon de pain. Je pense que les jours où la maitresse de maison faisait mijoter la cochonnaille dans la choucroute sur le coin du feu et que le fumet se diffusait bien au-delà des murs de la cuisine, mon père et ses compagnons d'infortune laissés dehors,devaient en avaient un peu gros sur le cœur. Il faut quand même préciser que ces gens n'étaient pas des monstres, ils abandonnaient à 'leurs' prisonniers, les maigres reliefs de leur repas, mais il fallait les disputer aux chiens. Ils étaient sûrs que le jour où le petit moustachu aurait fini de débarrasser le monde de toutes ses ordures, de toutes ses races putrides aux origines douteuses, le jour de la grand-messe finale, le jour où on inaugurera à la même heure dans toutes les capitales du monde la statue en or du purificateur, oui, ce jour-là, ils auraient pour leurs actes courageux et efficaces, une décoration!... Ou au moins une citation...

A suivre...