La mine

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Descends et creuses si tu l'oses

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Mazzepa

Le locataire

Il est un locataire étrange en mon quartier. Celocataire porte un lourd savoir, si lourd qu'on le cache, à moins que ce nesoit lui qui préfère l'ombre. Alors que l'effervescence bat son plein et quetous les habitants du quartier se mêlent et se disputent, il reste dansl'ombre. Est il timide, est il laid ? En vérité, chacun se le demande ; à quoiressemble maintenant cet enfant du quartier, conception comme tous, qu'on gardeà l'écart depuis bien longtemps, qu'on ne mêle pas au reste.

Je n'irais pas jusqu'à dire que lacolère gronde dans le quartier, car chacun sait qu'il y a là quelque chose quivaut la peine d'attendre, qu’on redoute du même coup et, agité comme il estanxieux, le concept lambda sans être vraiment ni véhément ni efficace, subit plutôten quelque sorte l'agitation frénétique qui saisit le quartier, qui n'est passans générer quelques étincelles, chocs,bref un chaos, un malentendugénéralisé. Car voyez vous, à l'assemblé du quartier, Volonté, la reine,celle qui clôt les débats, l'arbitre ultime, la main du monde, a disparu.

Alors ce petit monde, mes amis, s'agitefrénétiquement, mais sans réelle vigueur car il a perdu son objectif. Disonsqu'on a là autant d'atomes en course libre dans un espace clôt soumis à unechaleur crescendo, se bousculant les uns les autres sans aucune force pour lesorganiser si ce n’est une désorganisation grandissante. Ou, comme je m'yconnais mieux en ferme qu'en physique, comme autant de poules anxieuses sepercutant dans un poulailler à l’approche du prédateur.

Car elles le savent, l'enfant caché du quartierest un monstre, un prédateur, il signifie leur mort ni plus ni moins.

Le locataire, lui, n'a rien d'un prédateur envérité. Simplement, il sait. Il sait que le royaume de la lumière ne lui va pas.Alors il attend la nuit pour se pencher à la fenêtre, et chanter sa part,déposer sa lourde vérité, en doubler la charge du même coup.

Je sais quelque chose qui peut tout bouleverser ence monde. Quelque chose qui peut briser l'ordre, produire un chaos monstrueux.Je sais aussi qu'il me faut me cacher, car lorsque je surgirai le monde doitêtre prêt à m'accueillir : en ruines, des plus belles ruines qui soient.

Je sais que notre façon de penser le monde changele monde lui même. Je sais le pouvoir des mots, je sais leur poids.

Et comme le locataire chantait cette litanie déjàles premiers jours lors de son emménagement, les habitants du quartier ontrapidement compris qu'ils devraient quitter les lieux si cette porte étaitlaissée ouverte trop longtemps. Pire, il s'attaquait aux fondations du quartierlui même, qui ne tarderait pas à s'écrouler tout entier comme l'immeuble sedisloque, rongé par l'infiltration lente de ce savoir. Le locataire avait vitecompris lui aussi qu'il devrait rester dans l'ombre un moment, tous étaientd'accords. Nous ne sommes pas prêts, ont-ils dit. Nous sommes à peine mûrs, tun'es encore qu'un aliment.

Une autre chose importante se passa suite àl'arrivée de ce locataire. Alors qu'on la croyait devenue minérale d'être prisonnièredes serres du relatif depuis si longtemps, une vieille gardienne a ressuscité :la Raison. Il semble que les mots du locataire l'aient sortie de sa torpeur,car alors que toute vie l'avait quittée depuis longtemps, on l'entendit ànouveau respirer. Mais… c'est la version officielle. En vrai, Raison selaissait envoûter par Relatif, car elle y trouvait une facilité, unesatisfaction lubrique et tout à fait morbide, un peu comme le psychanalyste serépand dans l’inconscient. C’est bien autant lui, vautré sur un divan, que sonclient, et tant qu’à faire je préfère celui du client au jour d’aujourd’hui.Toujours est il qu'elle était paralysée, cette bonne vieille Raison, par leplat reflet d’abyme dont se parait Relatif.

(Il est impossible de savoir sila Raison est ressuscitée parce qu'elle a eu peur pour son amant Relatif, dontles chants du nouveau venu laissaient présager la mort, ou si elle a été aucontraire prise d’un regain de courage qui l'a faite s'extirper des vapeursétourdissantes du relativisme.)

Alors il advint, chosesingulière, que Raison, qui n’était plus allée voir sa cousine (rustique parmiles rustiques) Perception depuis fort longtemps (à peine quelques e mails detemps à autre), décida qu’elle devait impérativement la rejoindre. Elle quittale quartier du jour au lendemain et se rendit sur les terres du Corps. Al’embouchure des 5 fleuves, précisément.

Mazzepa

Il existe defrappantes similitudes entre deux formes de détachement quand à la propriété, la possession et leurs incarnations matérielles.Celle du dépouillement, du renoncement à la possession afin de detacher laconscience qu’on a du monde des choses matérielles et de leur douloureusevolatilité, et celle qu’on voit émerger dans des cultures où le sentiment deposséder quelque chose s’est dissous dans d’assez grandes quantitésd’opportunités et de biens pour que le désir d’appropriation semble aller de soi et futileen ce qu’il n’est plus source de douleurs.

Les crédules,les faibles et quelques réalistes entretiennent ce rejet de la possession, de lapropriété, de l’identification aux choses matérielles, et fabriquent de laculture sur cette base, foncièrement idéaliste (et pourtant nous le verrons bassement matérialiste), participant à la propagation de ce point de vue tout enentretenant une dynamique de consommation plus ou moins soutenue, plus ou moinsrestreinte. D’autres en revanche, les cyniques, remettent en question cerejet, et répondent à leur besoin d’être pensant cynique en se vautrant dansl’esprit de contradiction, trouvant là légitimité à une débauche de lapossession la plus totale, non seulement assumée mais également revendiquée, deconsommation débridée jusqu'à l'abrutissement. Un amour invétéré pour leurs choses, en même temps un profond dégoût pour ce besoin compulsif, et des dents grandes commedes couteaux.

Toujours est ilqu’il se pose donc la question ; quelle attitude adopter face à la possession ?A la propriété ? Qu’est ce que la propriété ? Est ce un besoin fondamentale del’homme, est ce l’empreinte d’une réalité hostile dans laquelle il est primordialde s’approprier pour survivre ? Quoi qu’il en soit et quelqu’en soient lesorigines, le fait est que dans le ressenti la propriété semble largementenracinée en nous. Les relations amoureuses par exemple, bien qu’ellessubissent un large liberation, restent soumises à cet enjeu de possession.Possession de l’autre, fidélité, propriété. Des affects tout à fait puissantssont à l’oeuvre dans la trâme conjugale et qui renvoient à un systèmed’appropriation de l’autre. Qui peuvent être examinés sous cet angle, etdoivent donc l’être, afin d’en apercevoir la pertinence philosophique. Car despositions envisageables et qu’on rencontre autour de theme de la fidélité dansle couple (loyauté en amitié), combien sont pur fruit du hasard et non le fruitd’un positionnement conscient face à la question de la possession de l’autre ?Dans un couple la question peut disparaître, émerger à nouveau, mais cet affectqui dort et ne se reveille que sous forme de jalousie, de tristesse, de peine,de colère ou au contraire de déni, d’acceptation ou de rejet, reste un pointcommun entre presque toutes les positions qu’on rencontre. Du couple libre aucouple traditionnel, il se pose cette question, l’affect est bien là.

Les affects en réalité. S’approprier etn’être la propriété de personne, voilà une manière intéressante d’observer lesrelations entre nous tous, et nos relations aux choses de ce monde. N’est ce pasque Platon répondait à ce besoin urgent de n’appartenir à rien et des’approprier tout ? A sa manière, philosophique, dans toute la générosité deson âme, dans toute sa spontéanéité retorde, Platon l’insoumis tend tout sonêtre à s’évader. Noble cause, et qu’il était doué! Doué parce qu’en plus d’êtrepuissant, il est resté rationnel ; dans ses actes, il n’a jamais vraimentcherché à mourrir, s’en est bien plutôt accomodé, par là il a possédé la mort.Possédé sa mort, posséder la souffrance pour posseder sa vie. Qu’y a t ild’autre à l’origine d’une telle optique, qu’une conscience aigüe du poids de laréalité, de la souffrance potentielle qu’elle recèle, en somme une sensibilitéà la fois morbide et tout à fait généreuse ? Voilà le combat de Platon, soncombat quotidien. Voilà ce qui justifie cette position face à la propriété, àla matérialité et au corps ; une sensibilité aigüe à la réalité, si aïgue qu’elle recquiertde très grands moyens pour éloigner les blessures qu’elle annonce, ou pourpanser celles qu’elle n’a pas annoncé. Platon, comme nous tous, en pronant lamort, s’est battu pour survivre. Battu… il s’est débattu et a abandonné,dignement, sauvant les apparances en évoquant la profondeur, la créant du memecoup. Un coup de maître décidément.

Quand à l’autreposition, celle qui consiste en se vautrer dans la débauche, par cynisme ensomme, est relativement intéressante elle aussi. Elle a du bon, en ce qu’ellecrée de la sensibilité, de l’intensité, en ce que ce désir se satisfait, etqu’on peut y travailler. Mais lasatisfaction de ce désir est bien évidemment alors directement soumise àl’environnement social, surtout en ce qui concerne notre époque despecialisation intense. Bien peu de gens peuvent subvenir à leurs besoin danss’intriquer un minimum dans le tissu social, ce désir de possessionet ce rejet d’être possédé, donc l’appropriation et la propriété, est dissousdans une quantité incroyable de biens, tandis que le sentiment de libertéexplose lui aussi avec les opportunités.

Une autreposition, autrement intéressante, consiste en resteindre sa consommation,réduire les possessions pour en augmenter la valeur. Les stoïciens vont jusqu’àréduire leurs possessions à la vertu, bien indestructible. Pourtant lesfluctuation de la vertu sont du même ordre sinon plus terribles encore quecelles des choses matérielles. Ce qu’il y a en revanche c’est qu’ils ont cetteingéniosité de choisir quelque chose qui est entièrement en leur pouvoir. En cesens ce sont des tyrans et des renards, plus attachés à leur possession quetous les autres, plus attachés à oeuvrer à une domination totale et planétairepuisqu’elle conquiert leur conscience du monde petit à petit. Une philosophieactive s’il en est, séduisante par son force sereine, dépouillée. Elle convientparfaitement à un Sénèque qui fait de la politique, en ce qu’elle est uneréponse pertinente à ce que son environnement lui impose et lui insuffle.

Mais voyons nous cette chose fondamentale que l'homme se bat exclusivement toujours pour sa propriété ? Son territoire, ses biens, sa femme (pourquoi croyez vous que tant de gens pensent encore que le viol est le crime le plus horrible et dont on ne se relève pas ? Est ce de la femme dont on parle, ou de l'homme qui ne se remettra pas d'avoir vu sa propriété violée ? Cette vision du viol et les conséquences qu'elle a sur le vécu de la femme qui se retrouve en somme obligée de ne pas guérir sont catastrophiques et totalement arbitraires. Non le viol n'est pas la chose la plus horrible qui puisse arriver, oui ça fait mal, ou ça détruit, oui on s'en relève et on peut même en faire quelque chose, non votre mari ne vous pardonnera probablement jamais d'avoir été salie). Il se bat pour s'approprier et protéger, donc.

Mais ne faut il pas oublier alors, que l'homme échange aussi ? L'homme tisse des liens, toujours, dans toutes les sociétés. La propriété devient la revendication de l'existence dans ce système de dons et de dettes. La propriété d'une dette est elle même préférable à ne pas se mêler à la danse.

Suivons le filon...