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Les tomates farcies


Blaquière

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Membre, 78ans Posté(e)
Blaquière Membre 19 162 messages
Maitre des forums‚ 78ans‚
Posté(e)

@pic et repic

Un des rares texte de mon père (boulanger comme je t'ai dit) qui me reste. Je suis presque sûr de l'avoir déjà mis ici mais je ne le trouve plus....

Tu peux y retrouver les odeurs du fournil !

 

LES POMMES D’AMOUR FARCIES
( Histoire vraie )

 

Comment imaginer de nos jours, alors que nous sommes
bien près de 1980, et que tout semble abonder, qu’un simple plat de
tomates farcies ait pu il n’y a pas si longtemps, constituer un régal rare et
recherché ?!


Il faut vous dire que pendant les premiers temps de la guerre, de 40 à
42, en Provence, dans les campagnes, tout le monde a été surpris...
Depuis quelques années, la vigne, bien connue pour son ingratitude,
avait fait un effort, et le paysan du Midi, son amoureux de toujours,
pouvait presque manger à sa faim. Mais comme chez nous, le repas le plus
frugal mérite sa sieste, chacun s’était bien tranquillement endormi.
Certes, il n’y a pas lieu, dans une histoire qui doit avoir une conclusion
plaisante, de décrire les affres de la disette, ou le désarroi moral et
physique des gens qui ont vécu ces années là.
D’autres l’on fait avec talent.


Mais chacun sait que dans les moments les plus difficiles, il y a toujours
pour celui qui observe, regarde, écoute et tout simplement apprécie, la
note claire qui égaie, le côté amusant qui atténue tous les drames...
Nous étions donc en plein été 1941 !
Dans le four où je préparais tous les jours la maigre ration de mauvais
pain de mes amis néoulais, chacun pouvait, quand il le désirait, venir faire
cuire gratuitement son plat. Merveilleuse coutume venue des temps
anciens qui voulait que le four du boulanger soit un peu le bien de toute la
communauté.
C’est vers une heure de l’après-midi que je vis arriver Madame Alfonsi,
la femme du cordonnier qui habitait près de la Place, elle portait
précautionneusement un plat de tomates farcies à faire cuire...
Madame Alfonsi me dit tout bas :
— Paou, ti lou counfii ! (Paul, je te le confie). Surveille le bien ! Dans
la farce j’y ai mis un restant de viande que j’ai eu dimanche au marché
noir !

Moi, à la fois flatté et angoissé par la responsabilité de ce plat qui
contenait de la VIANDE, je lui répondis :
— Soyez tranquille ! Venez le chercher ce soir, il sera prêt. Posez-le sur
le tour. (Le tour, c’est tout simplement la grande planche bâtie dans le mur
sur laquelle on façonne les pains.)
Cette promesse faite avec le sourire de celui qui connaît son affaire,
allait me coûter quelques soucis...
Nous avions à la maison un chien de chasse. D’ailleurs nous avons
toujours eu des chiens de chasse. Bien que dans notre famille jamais
personne n’ait chassé... sauf mon père... qui y était allé une fois avec son
chien. Il avait rencontré un lièvre ÉNORME... et l’avait tué !
Cela avait suffit pour que depuis, les chiens de cette race soient
considérés chez nous comme persona grata, parce qu’à travers eux on
rendait hommage à l’exploit et à l’adresse de mon père...
Or ce chien tabou, d’assez grande taille, en se dressant sur ses pattes de
derrière, arrivait à la hauteur du tour. Et sur le tour, il y avait le plat que
Madame Alfonsi venait de déposer en toute confiance quelques instants
auparavant...
Est-ce la faim ? Est-ce la farce ? Est-ce cette satanée viande au marché
noir ? Qui le saura jamais ?
En tout cas je peux vous dire que l’ordre des tomates dans le plat
n’avait pas changé. Elles étaient restées en rangs parfaits ! En rangs
parfaits, mais désespérément vides ! La langue du chien avait fait son œuvre.

Méprisant le contenant, il avait fait son choix du contenu, le bougre !
Mon désarroi devant le tableau à la fois navrant et inattendu de ces
pommes d’amour vidées de ce qui faisait tout leur charme, fut de courte
durée. Ma mère allait trouver immédiatement la solution :
— Tu vas farcir un plat pour nous, tu feras le double de la farce
nécessaire et tu remplira les tomates de cette bonne femme !
— Mais la viande ? Nous n’avons pas de viande !
J’ai alors entendu quelque chose de merveilleusement faux, mais ma
mère me dit :
— Quand tu fais un plat de tomates, il est si bien fait... que personne ne
s’en apercevra !
Le lendemain en venant chercher son pain, Madame Alfonsi me dit,
toujours tout bas, en confidence et d’un air entendu :
— Lei poumos d’amour, ièr au souar... Famouas ! Si sian régalats !...
Si sentié qué l’avié dé viando !*

*(Les tomates, hier soir... Fa-meuses ! Nous nous sommes régalés !...
Ça se sentait qu’il y avait de la viande !)


PAUL AGUILLON
Néoules, Août 1978

 

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Membre, 78ans Posté(e)
Blaquière Membre 19 162 messages
Maitre des forums‚ 78ans‚
Posté(e)

"Un des rares texte" !

"textes" avec un "s" ! I'm sorry ! :smile2:

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