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Les fictions d'apocalypse ont-elles pour but de nous rendre meilleurs ?


Invité Jane Doe.

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Depuis la fin du Ier siècle de notre ère au moins, époque à laquelle l’apôtre Jean aurait rédigé sa célèbre Apocalypse, chaque génération se représente la fin du monde. Mais depuis ce temps des premiers chrétiens, l’agenda apocalyptique semble s'être accéléré. En 2019, comme le rappelait Guillaume Erner dans une de ses chroniques, "Notre monde a été plusieurs fois détruit : il y a eu l’apocalypse Gilets jaunes, les apocalypses Poutine - Trump - Xi Jin Ping, la désormais classique apocalypse djihadiste, l’apocalypse écologique bien sûr, et voici maintenant la fin de la mondialisation". Et en 2020, la pandémie de coronavirus s'invite à son tour dans la danse des catastrophes, faisant même vaciller les structures de nos systèmes de santé que nous croyions solides. Dans ce contexte angoissant, qu’allons-nous chercher dans les récits qui, en littérature, au cinéma ou dans les séries, mettent en scène diverses modalités de notre anéantissement ? 

En nous faisant spectateurs passifs du désastre, ces fictions ne sont-elles que des accessoires pour atteindre une forme de jouissance nihiliste ? Ou au contraire, en suscitant une brutale prise de conscience, sont-elles capables d'augmenter notre pouvoir d’agir ? 

Jouissance du désastre
Se délecter de fables apocalyptiques, est-ce en nourrir le désir obscur ? A la fin du Roi Lear, ce dernier se retrouve seul face à la catastrophe. N’est-ce pas déjà pour Shakespeare une façon de satisfaire la soif très humaine de pouvoir contempler le spectacle du pire - depuis son fauteuil ? De provoquer ce délicieux frisson d'effroi, ce mysterium tremendum analysé par le théologien Rudoph Otto à propos du sacré ? 

Dans l'émission "Le Temps du débat" d'Emmanuel Laurentin, la philosophe Cynthia Fleury rappelait que la catastrophe est aussi une esthétique, particulièrement prisée par nos sociétés soumises à un flux ininterrompu d'images : "Le spectacle de l'effondrement suscite une fascination immense, parce qu'il n’est pas synthétisable par l’entendement humain. Et pour la dynamique captologique de l'industrie culturelle, il est un objet idéal. Nous vivons sous l'emprise d'une telle saturation par les images, qui a créé cette mécanique addictive qui fait que nous avons besoin du spectacle de la catastrophe. Pour l’industrie du spectacle, de l’infotainment, qui exigent une captation permanente de notre attention, tout ce qui a trait à l'effondrement recèle une économie visuelle maximale".

Pour entrer un peu plus dans le détail de ces fictions d'apocalypse, et des usages que nous en faisons, Jean-Paul Engelibert, professeur de littérature comparée à l'université Bordeaux-Montaigne, en propose une typologie dans Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d’apocalypse (La Découverte, 2019) :

"Celles qui mettent en scène le grand spectacle de la destruction universelle, comme certains films hollywoodiens par exemple dont le modèle du genre serait Armaggeddon, fonctionnent toujours sur l'antique schéma du Suave mari magno (le célèbre passage de Lucrèce) : procurer une certaine forme de jouissance chez le spectateur à la vue des catastrophes décrites, spectateur qui s'en sait pourtant protégé, "immunisé" par la fiction même." 

Quand l’Océan s’irrite, agité par l’orage, Il est doux, sans péril, d’observer du rivage Les efforts douloureux des tremblants matelots Luttant contre la mort sur le gouffre des flots ; Et quoique à la pitié leur destin nous invite, On jouit en secret des malheurs qu’on évite. Lucrèce, De natura rerum

Un sentiment que partage Maxime Coulombe, professeur d’histoire de l’art et auteur d'un essai intitulé Petite philosophie du zombie, qui voit dans le goût contemporain pour le film de zombies le symptôme de cette jouissance morbide : 

"Une part de nous souhaite assister à la fin des temps, comme un fantasme, une part de défoulement. Plus de sentiment de culpabilité, plus de crainte : pendant deux heures, le spectateur regarde la catastrophe s'accomplir le sourire en coin. Contempler l’anéantissement du monde produit un petit vertige, une forme d’excitation morbide comme avec le fameux bug de l'an 2000, et puis un sentiment d’apaisement."

Mais à l'heure où les images des forêts en flammes en Australie ont traumatisé l'ensemble de la planète, peut-on encore défendre le droit de prendre du plaisir au spectacle de la destruction quand elle est proposée par la fiction ? Depuis quelques années, et sous l'effet de l'ampleur de la crise écologique que nous traversons, le champ de la fiction d'apocalypse semble gagné par un jugement moral plus sévère qu'auparavant.

Aurélien Bellanger, dans sa chronique du 3 janvier 2019, regrettait cette pente qu’il mettait en relation avec le succès de certaines séries "dystopiques" comme The Handmaid's Tale par exemple : "A travers le triomphe contemporain de la dystopie, la science-fiction est en train de se résorber dans quelque chose d’à peu près aussi intéressant qu’un cours de culture générale dans une prépa Sciences Po ou que l’édito d’un hebdomadaire sur la montée des périls et les dangers des réseaux sociaux. Ce qui est vraiment insupportable, c’est que tout cela prétend en plus représenter une critique intelligente, pertinente et constructive — une sorte d’art engagé. Ce à quoi nous invitent les scénaristes de ces affreux spectacles : à devenir des sortes de citoyens idéaux, des électeurs partis voter en toge, comme aux Panathénées, pour le juste et le beau." (La Conclusion, 3 janvier 2019)

L'écrivain et vidéaste Pacôme Thiellement co-auteur avec Sarah Hatchuel de The Leftovers, le troisième côté du miroir (Playlist society) souligne cette même évolution qu'il voit également comme un écueil :

"L’usage politique des fictions d’apocalypse pour moi consiste à déterminer précisément de quel côté seront les bons et les mauvais. Elles se donnent comme des outils idéologiques extrêmement puissants comme des prophéties à peine voilées de ce qui aura lieu et à l’intérieur de ça, le message c’est 'Choisis ton camp, ça va barder'."

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Membre, Obsédé textuel, 73ans Posté(e)
Gouderien Membre 38 586 messages
73ans‚ Obsédé textuel,
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Le but d'un bonne fiction - y compris les fictions d'apocalypse - c'est d'abord de distraire et de faire du fric. Rendre les gens meilleurs grâce à une fiction, c'est un projet très ambitieux, et qui ne peut guère être atteint qu'accidentellement. Si on commence à écrire avec l'idée d'améliorer l'humanité, on est à peu près certain de se planter - ou pire, d'atteindre l'inverse du but recherché.

Quant à l'Apocalypse de Saint-Jean et autres billevesées du même genre, ce ne sont pas des fictions, ce sont des prophéties, ce qui fait une petite différence.

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Mais une fiction peut également amener à réfléchir... je pense à Brazil, je pense à soleil vert, je pense au meilleur des mondes, sans oublier les jules vernes.... Je crois pour ma part que la fiction est une porte sur des possibles, sur une vision des possibles, c'est une vision de la capacité créatrice infinie de l'Homme. Combien de fictions ont insufflé à d'autres le désir de voyager dans l'espace ? dans le temps ? dans le virtuel ? Combien d'inventions ont vu le jour à la suite d'une lecture de fiction ? 

 

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Membre, Obsédé textuel, 73ans Posté(e)
Gouderien Membre 38 586 messages
73ans‚ Obsédé textuel,
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il y a une heure, yourself91 a dit :

Mais une fiction peut également amener à réfléchir... je pense à Brazil, je pense à soleil vert, je pense au meilleur des mondes, sans oublier les jules vernes.... Je crois pour ma part que la fiction est une porte sur des possibles, sur une vision des possibles, c'est une vision de la capacité créatrice infinie de l'Homme. Combien de fictions ont insufflé à d'autres le désir de voyager dans l'espace ? dans le temps ? dans le virtuel ? Combien d'inventions ont vu le jour à la suite d'une lecture de fiction ? 

 

Faire réfléchir, bien entendu. Nous rendre meilleurs, c'est déjà plus compliqué.

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à l’instant, Gouderien a dit :

Faire réfléchir, bien entendu. Nous rendre meilleurs, c'est déjà plus compliqué.

L'évolution positive "devenir meilleur" ne peut passer que par la réflexion me semble-t-il 

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Membre, Posté(e)
versys Membre 18 630 messages
Maitre des forums‚
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il y a 50 minutes, yourself91 a dit :

L'évolution positive "devenir meilleur" ne peut passer que par la réflexion me semble-t-il 

Oui... sauf que le "devenir meilleur" est, un peu comme le "vivre ensemble" un concept non seulement utopique, mais purement mythique.

Et quand bien même, "devenir meilleur" ne changera rien... car l' Apocalypse annoncée est tout simplement de nature cyclique.

Mais c'est vrai que le spectacle apocalyptique reste jouissif, cinéastes et littérateurs l'ont bien compris, qui rivalisent de créativité sur le thème.

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Membre, Obsédé textuel, 73ans Posté(e)
Gouderien Membre 38 586 messages
73ans‚ Obsédé textuel,
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il y a une heure, yourself91 a dit :

L'évolution positive "devenir meilleur" ne peut passer que par la réflexion me semble-t-il 

Sauf que la réflexion peut déboucher sur tout, et pas nécessairement sur le meilleur. 

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« La science-fiction avait pour fonction d’alerter les époques fascinées par le progrès. Maintenant que tout le monde a très peur, elle doit prendre le contre-pied, constate l’autrice de science-fiction et de fantasy française Catherine Dufour. Il y a un avenir à construire, même si, pour le moment, il a une gueule d’accident de voiture. »

Rejet de la résignation
Dans les interstices du Net, ­depuis quelques années, des mouvements et collectifs repensent l’imaginaire. Ils se nomment « hopepunk », « solarpunk » ou encore le collectif « Zanzibar » et travaillent à revitaliser les représentations du futur. Derrière leurs claviers, ils opposent au mythe de l’effondrement un espoir lucide, rejetant utopisme béat et résignation.

« Il y a un avenir à construire, même si, pour le moment, il a une gueule d’accident de voiture », Catherine Dufour, autrice

Fable fondatrice des récits religieux, l’apocalypse est passée, en cinquante ans, du statut d’artifice littéraire et métaphysique à celui de projection rationnelle. Dès lors, le pouvoir de conjuration des récits dystopiques ­s’assèche. La fin du monde est devenue banale, au risque de paralyser le corps ­social : « Les gens ­déprimés par le réel n’agissent pas », commente Catherine Dufour.

De Fahrenheit 451, de Ray Brad­bury, à La Servante écarlate, de Margaret Atwood, c’est l’apathie qui condamne les sociétés humaines. « Le XXe siècle a produit essentiellement des œuvres du “plus jamais ça”. Or, si la peur avait marché, ça se saurait. Cette littérature dystopique, c’est aussi l’histoire d’un échec », diagnostique Mireille Rivalland, éditrice et cogérante des éditions L’Atalante.

La bonté, un acte de rébellion
En 2017, en écho à ce constat, l’Américaine Alexandra Rowland conceptualise l’étiquette « hopepunk » sur la plate-forme de microblogging Tumblr, quelques mois après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Le genre, formulé en réaction à l’omniprésence du nihilisme dans les fictions contemporaines, conçoit la bonté comme un acte de rébellion. Exit le fatalisme du XXe siècle, place à un optimisme armé, déniaisé et lucide. Une philosophie politique qui fait écho aux élans du mouvement Extinction Rebellion et aux manifestations étudiantes pour le climat. « On est passé du feel-good au punk, parce qu’il y a eu Greta Thunberg », observe Mireille Rivalland.

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