Les cahiers du soldat Lefranc


Maxence22 Membre 6 770 messages
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« 2 août 1914.
S'il devait m'arriver malheur, je prie celui qui trouvera mes cahiers de les envoyer à François et Alice Lefranc, mes parents. De Langueux, Côte du Nord, Bretagne.
Tristan Lefranc, 11e compagnie, 3e bataillon, 71e RI de Saint-Brieuc »


— Tien, toi aussi t'es du premier jour ?
— Et oui, lui répondis-je. 

Tout comme moi, Jean Le Bail était du 2 août. Le premier jour de mobilisation. Des gendarmes étaient venu nous avertir la veille et donner notre convocation pour le lendemain matin. Quand l'heure de la mobilisation avait sonné le soir du 1er août 1914, je me trouvais au champ avec mon père. La chaleur montait depuis 7 heures en cette matinée du 1er août 1914. Au côté de mon père, je regardais nos vastes terres dominé par le jaune des épis de blés murs. Mon père était un propriétaire terriens loin d'être riche, mais aisé. La moisson n'allait pas tardé me dit il. Moi je suis instituteur et l'exploitation familiale reviendra à mon frère. Mais les événement internationaux allait en être autrement. D'abord averti par le son de la cloche, la découverte de l'affiche placardée sur la place de l'église de Langueux m’envahit de plusieurs sentiments arrivés simultanément dans mon esprit embrouillé. Est-ce la guerre ou juste une démonstration de force ?

Après la stupéfaction et la tristesse, ce fut la résignation. Avais-je le choix de toute façon ?

Les adieux à ma famille avait été déchirant. Mes sœurs et ma mère pleuraient sur le pas de la porte pendant que mon père me saluait d'une voix qui trahissait son émotion. Mais c'est surtout les adieux à ma femme, Clarisse et mes deux enfants, Aurore (3 ans et demi) et Julien (1 mois et demi) qui me furent les plus difficile. Entre pleures et longues étreintes, je ne peux dire combien de temps cela avait duré. Le sentiment de déracinement fut, je pense, commun à tous les autres combattants, je suis certain. Et cela allait me tourmenter tout au long du chemin. Égoïstement, l'idée d'être le seul de la famille à partir à la guerre concentrera sur ma personne toutes les pensées de ma famille. Et pour moi-même, cela m'évitait de m'inquiéter pour quelqu'un d'autre. Sous un soleil brûlant, la journée du 2 août 1914 était magnifique.

— Tu sais pour les autres ?
— Je crois que Locquet et Clésiaux sont aussi du premier.
— Peut-être que l'on fera partie de la même escouade.
— Ça m'étonnerai.

Nous étions amis, tous les quatre depuis que l'on avaient fait notre service ensemble. Tous de la classe de 1905 au 71e RI. Je me demandais qui d'autre avait été mobilisé dès le premier jour.
Étonnement, c'est un sentiment de fierté de faire partie des tous premiers à partir à la guerre. Chemin faisant, nous croisons des dizaine d'autres jeunes hommes marchant vers l'une des trois casernes de Saint-Brieuc.

— Combien de temps cette affaire d'après toi ?
— J'en sais rien. Mais crever pour la Serbie, ça ne m'enchante pas trop moi. Mais de toutes façon, mobilisation ne veux pas dire guerre. Pas vrai ? 

Comme lui, j'essayais de me le convaincre. Il y avait déjà eu des alertes plus tôt avec les deux guerres balkaniques de 1912 et 1913. Mais après le choc de la mobilisation, on espérait encore que ça allait être qu'une nouvelle fausse alerte. Mais on changea de sujet. Il me parla de mon nouveau-né.

— Ta femme va bien ?
— Elle se remet doucement.
— Et le petit ?
— Très bien, c'est un beau morceau. Quelle poisse quand même. Mon fils vient juste de naître, et moi je me retrouve dans cette galère.

Clarisse avait mis au monde mon premier fils, le 17 juin. Quelle fierté que j'avais éprouvé à ce moment. Deux enfants, j'avais espéré être reclassé et mobilisé plus tard. Mais raté !

— Et toi, ça en est où avec ta femme et ton fils ?
— Ça pousse. Elle espère être bientôt libérée. Tu connais les femmes hein. Gwenaëlle se plaint de ne plus bouger. Nicolas, lui, va bien. Il va sur ses 5 ans le 3 septembre.

On remontait la vallée du Gouédic en croisant des centaines d'autres réservistes. Ils se dirigeaient tous vers leurs lieu d’incorporation.

— Voilà de nouveaux camarades.
— Et bien, tu crois que les casernes pourront héberger autant de monde ?
— Il faudra bien.

Moi et mon ami remontions la longue rue longeant le ravin puis la voie ferrée près de laquelle se trouvait la caserne Charner, du nom d'un célèbre amiral briochin. Enfin l'on fit notre entrée. On présenta nos carnets militaires au plancton. Dès notre arrivée, nous fûmes répartis dans les unités. Je savais déjà que je faisais partie du 3e bataillon. On m'incorpora dans la 11e compagnie du capitaine de Saint-Quentin. Mon escouade était celle du caporal Pradal. Son supérieur était le sergent Thévenoux, commandant la demi-section. Ce fut ensuite le parcours habituel. D'abord au bureau d'incorporation.

— Nom, prénom ?
— Tristan Aristide Lefranc, sergent.
— Date et lieu de naissance ?
— Langueux. Le 13 juin 1885, sergent.
— Classe 1905 donc. Matricule de recrutement ?
— 1607 du canton de Trégueux, sergent.
— Vos parents ?
— François et Alice Lefranc, sergent. De Langueux.
— Marié ? Des enfants ?
— Oui, avec Clarisse, née Castel. Nous avons une fille de trois ans et demi, Aurore. Elle est née le 3 décembre 1910. Un fils nouveau-né, Julien. Il est né le 17 juin 1914.

Le gratte-papier leva enfin sa tête.

— Ah, félicitation. 
— Merci sergent.
— Votre niveau d'instruction ?
— J'ai mon baccalauréat, sergent.
— Niveau 5 donc. Profession ?
— Instituteur, sergent.
— Apparemment tout correspond avec la dernière actualisation. Sauf la naissance de votre dernier enfant. C'est tout, vous pouvez y aller.

Il avait noté tous cela sur ma fiche de matricule. À vingt-neuf ans j'étais de la classe 1905, mon année d'entrée au service national. J'avais été libéré en 1907 et versé dans la réserve de l'armée d'active. Ce statut m'amenait à donner l'équivalent de vingt-huit jours en temps que réservistes tout les ans jusqu'à quarante ans. Je retrouvais là en arrivant, des têtes que j'avais connu durant deux ans puis lors des réunions de manœuvre de réservistes. Les soldats Clésiaux, Le Guen et Locquet. Il se trouvaient aussi des dizaine d'autres que je ne connaissais pas. Et bien entendu, tous les soldats des classes 1911 et 1912. 

Ensuite, l'on fut conduit vers la visite médicale.

— Notez. Taille, un mètre soixante-six. Visage long. Yeux gris. Cheveux châtain clair. Nez long, annonça le médecin à son assistant. 

Il posa son oreille sur la poitrine et écouta les battements de mon cœur.

— Vous êtes bon pour le service mon garçon.

Expéditif comme procédé. Puis perception des effets militaires: uniformes, habits de rechanges, matériels de cuisine, etc. Mais toutefois, celui-ci, avait un air particulier. Nous devions courir entre les différents bureaux. Ici, on recevait notre uniforme. Là, notre matériel de cuisine. Là-bas, les sous-vêtement de rechange. Plus loin, une pelle de tranchée. À l'autre bout, les chaussures de marche. Tous cela fait au pas de course. À chaque fois, c'était un appel dans la cour. Le sergent Thévenoux accompagné de ses deux caporaux nous mettait en colonne par un et nous dirigeait vers le bureau de perception adéquat.

On nous mena ensuite dans les dortoirs où je me choisis un plumard. Je rangeais tout mon fourbi. À midi ce fut l'appel pour l'ordinaire. Là, en mangeant, j'observais les camarades de mon escouade. Je vois Hervé Queméner et son embonpoint, cultivateur à Ploufragan, prendre son repas et s'asseoir. Derrière lui, Jouanic, Aballain et Poder en firent autant.

Puis 14 heures. Là, il y eu un rassemblement du régiment sur la place d'arme du quartier. Nous étions tous en tenue militaire avec en plus le régiment de réserve associé. Vêtu d'un long pardessus bleu nuit à rabats, col relevé et pattes de collet rouge portant le numéro 71, celui du régiment d'active. L'autre avait le numéro 271, celui du régiment de réserve. Tous deux de couleur bleu nuit. On portait un pantalon garance dans des brodequins cloutés et jambières remontant jusqu'aux mollets. Sur la tête, un képi rouge à visière noir entouré d'un bandeau bleu nuit avec le numéro du régiment en rouge.

À la fin de la journée, il y eut un dernier appel et l'on nous mena devant l'armurerie. On perçu armes et baïonnette.

Pendant trois jours, nous nous préparâmes. Nous fîmes des exercices physique, du tir, quelques manœuvres. Puis la journée du 5 arriva. Un sergent marchait devant notre bataillon et nous avions parcouru les trois-cent mètres séparant la caserne à la gare difficilement car nous devions fendre la foule. J'ai dû serré des milliers de mains et embrasser autant de joues.

À la gare, nous montâmes dans les trains sous les vivats et les chants de la foule. Nous nous penchâmes au fenêtre, secouons nos képis pendant que la foule faisait de même. Ce fut un moment émouvant

Je suis dans le train qui me conduit vers le centre de concentration de la 19e DI. Le régiment était parti en trois échelon depuis la gare de Saint-Brieuc le 5. Il avait bien débuté et à chaque entrée en gare, il se passe une grande fête. Le voyage vers une destination inconnue est entrecoupés d'arrêts fréquent avec l'accueil enthousiaste de la population locale. Elle vient nous saluer, nous servir du café, des jus de fruit, du tabac. 

Ma tête posée sur mon bras appuyé sur la vitre du wagon, mes pensées sont emportées par cette anxiété qui ne me quitte plus depuis l'ordre de mobilisation. Ces pensées qui m’empêchent de prêter attention au paysage qui défilait devant mes yeux.

— Qu'est-ce que je peux les détester ces putains de Boches !, dit Locquet.

Un rire se fit entendre.

— Le boche te déteste tout autant. T'inquiètes pas pour ça, lui rétorqua Le Bail.
— Ce n'est que l'affaire de quelques semaines lui répondit Le Guen. Tu seras de retour pour début septembre. 

Puis, ce retournant vers moi

— Tiens, Lefranc, tu seras de retour pour la rentrée des classes je suis sûr.
— Si tu le dis, lui répondis-je.
— Tu ne crois pas en notre victoire rapide ?
— Si bien sûr, avais-je tenté de me rattraper.

Le caporal Pradal reprit alors.

— Ce serait quand même très con de crever pour la Serbie les gars, vous ne trouvez pas ?
— T'as raison caporal.

Pradal était de la même classe que moi. Et lui aussi était instituteur. De nature pacifiste, loin de partager tous ces sentiments nationalistes, mon patriotisme qui me fut inculqué depuis ma plus petite enfance m'empêchait de crier mon pacifisme à qui voulait l'entendre. Mais je remarquais que le caporal n'avait pas non plus une grande ferveur nationaliste contrairement à Locquet qui semblait très remonté. Mais en temps que chef de notre escouade, il se devait de donner l'exemple. Je notais que l'atmosphère du wagon était morose accentué par l'odeur de tabac et d'une fumée éparse. J'observais mes camarades et je pu voir beaucoup d'inquiétude derrière cette résolution affichée devant les autres. Elle était certainement simulée. Aucun d'entre nous ne voulait passer pour un trouillard. Voir pire, pour un lâche.

— Une petite bataille et l'affaire est réglée.

Une ferveur se leva alors et les hommes crièrent un vigoureux hourra. Le brouhaha dura quelques minutes puis le calme revint. Moi, refusant de passer pour le péteux du groupe, j'étais quand même loin de partager cette allégresse mais je me résolu à les imiter. Je me souvenais qu'il y a une semaine à peine le député Jean Jaurès avait été assassiné. À l'avenir, je garderai cela sous silence. De toute façon, tout le monde parle d'une guerre courte. 

— Grâce à Joffre on les crèvera tous. Tout le monde dit que c'est un excellent chef de guerre. 

Personnellement, je ne partageais pas l'avis du caporal. À part les guerres coloniales dont la stratégie n'a rien à voir avec une guerre entre puissance européennes, il n'y avait plus eu de guerre concernant la France depuis 1870, il y a quarante-quatre ans. Mais bon, la propagande marchait très bien sur les moins instruit. Même si la France est une république démocratique, le régime était quand même très inégalitaire. J'avais été séduit par les discours de Jean Jaurès et voté pour le candidat local de son parti durant les législatives de 1910 et 1914.

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Aldegonde Membre 1 439 messages
Forumeur alchimiste‚
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Bonjour.
D'où vient ce texte ?

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Maxence22 Membre 6 770 messages
Forumeur alchimiste‚
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De mon cerveau. Aidé de centaine de lettres de soldats que j'ai pu lire et des dizaines d'ouvrages sur la Première guerre mondiale.

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Aldegonde Membre 1 439 messages
Forumeur alchimiste‚
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Dans ce cas: Félicitations :bo:

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Blaquière Membre 4 037 messages
Forumeur alchimiste‚
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Quand ils ont sorti le livre "paroles de poilus" (ou un titre approchant), ça m'a pris au tripes.

Si c'est toi qui l'a écrit, je m'y suis laissé prendre !

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Maxence22 Membre 6 770 messages
Forumeur alchimiste‚
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il y a 40 minutes, Blaquière a dit :

Quand ils ont sorti le livre "paroles de poilus" (ou un titre approchant), ça m'a pris au tripes.

Si c'est toi qui l'a écrit, je m'y suis laissé prendre !

Pour plus d'authenticité je m'aide de Paroles de poilu et de centaine d'autres écrits laissé par les soldats. Ça m'aide vraiment pour pouvoir retranscrire les pensées et les sentiments de mon personnage principal. Je dois dire que ce sont mes principales sources. 

Et comme je suis aussi passionné d'histoire, je m'aide de livre sur la première guerre mondiale mais surtout par le JMO du 71e régiment d'infanterie.

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Blaquière Membre 4 037 messages
Forumeur alchimiste‚
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Ce qui m'a le plus bouleversé, c'est un poilu qui disait dans une lettre (je ne sais pas si c'est en allant se battre ou plutôt en revenant) alors qu'ils étaient épuisés et totalement dégoûtés de ce qu'ils avaient vécu, qu'en traversant un village, ils ne pouvaient pas s'empêcher de bomber le torse pour faire bonne figure. Le mélange de toute la misère humaine et de toute sa dignité... Merde, ils avaient tout compris et ils allaient mourir quand même ! C'est... révoltant. Monstrueux.

Demain, si ça "les" arrange, "ils" sont prêts à nous rejouer et faire rejouer la même comédie. ça, j'en suis sûr.*

Je dis "les", parce que "notre ennemi" n'a pas de nom, pas de visage !!!  Comme disait "l'autre". (Tu parles !).

Une bonne préparation de propagande et c'est parti ! En 68, j'ai vu des pauvres gamins qui sortaient de la bonne campagne française, prêts à aller casser de l'étudiant sur les barricades à coup de PM, parce qu'ils n'avaient pas reçu de lettre de leurs mamans depuis plus de 3 semaines !...

Et c'était les 9 dixièmes Sur 40, on s'est retrouvés que 4 à dire : "qu'est-ce qu'on fait ?"

Merde ! (encore !) Et c'était le Magnifique De Gaulle qui voulait nous y envoyer ! Et ils se disent tous gaullistes, ces tarés de politiques, maintenant. *CQFD

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