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Epistémologie de la géographie


Noisettes

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Membre+, Un manuscrit dans une main, une boussole dans l'autre, 41ans Posté(e)
Noisettes Membre+ 10 588 messages
41ans‚ Un manuscrit dans une main, une boussole dans l'autre,
Posté(e)

Bonjour tout le monde,

Je vous propose un article sur ce qu'est l'épistémologie de la géographie

L'épistémologie est l'étude de la connaissance scientifique, à l'origine une branche de la philosophie (avec la logique, la métaphysique et l'éthique). Elle sert à contrôler et à prescrire les procédures pour arriver à la fabrication du savoir scientifique valide et à régler le rapport entre les « mots » et les « choses », à la fois concernant la cohérence interne (système théorique) et a cohérence externe (de la théorie avec l'empirie). De manière plus vague (l'épistémologie à la française), l'épistémologie constitue un retour critique sur ce que font les chercheurs : il s'agit d'un discours second, réflectif, par rapport à la science. Cependant, il est nécessaire que le chercheur lui-même soit capable de prendre une distance critique face à son objet de recherche. Il est auto-réflexif s'il applique les prescriptions épistémologiques à lui-même en train de produire un savoir scientifique : « science avec conscience » comme le rappelait Edgar Morin. En réglant le rapport entre le chercheur et son objet de recherche, au moyen de la raison pour réparer le cohérent de l'incohérent, l'épistémologie poursuit généralement l'objectif de parvenir à un savoir valide, pertinent, adéquat, communicable, voire « objectif ».

Cela étant, l'approche épistémologique conduit aussi à relativiser le savoir scientifique dont elle détermine les règles de validité, à un moment donné : car, au savoir « vrai », « objectif », on en est venu à préférer un « savoir provisoire » (Karl Popper) – objet de discours et de débat, de rhétorique, voire de marketing, de luttes de pouvoir, de remises en question -, lorsque, combiner à l'apport de l'histoire des sciences, l'épistémologie nous rappelle que chaque discours doit être rapporté à ses principes, que l'επισιέμη grecque n'est pas la scientia du Moyen Âge, ni la science contemporaine. Au bout de cette démarche, il y a les positions de Feyerabend : « la science est beaucoup plus proche du mythe qu'une philosophie scientifique n'est prête à l'admettre. C'est une des nombreuses formes de pensée qui ont été développées par l'homme, mais pas forcément la meilleure ».

Comme science sociale, la géographie possède des procédure de fabrication du savoir à la fois communes à l'ensemble des sciences – la question du rapport entre les mots et les choses -, communes aux sciences sociales – le fait que les individus en tant qu'acteurs interprètent et donnent sens au monde -, et spécifiques – son objet de recherche, qui est la dimension spatiale de la société.

Pourtant, la géographie et l'épistémologie n'ont pas toujours fait bon ménage. D'abord, en raison de l'évolution des paradigmes de la géographie et de la difficulté, liée, de déterminer un objet de recherche exclusif ; ensuite, du fait du peu d'intérêt des philosophes à l'endroit de la géographie, pendant de la méfiance des géographe à l'égard de l'épistémologie, et tout particulièrement de leur propre pratique (cf. l'éphémère de l’Observatoire de la géographie et des géographes, au CNRS). Ces deux difficultés peuvent s'observer, dans la domination – au moins dans les travaux de langue française - des préoccupations historiques sur les préoccupations proprement épistémologiques.

Plus que d'autres chercheurs, les géographes ont eu du mal à expliciter un objet exclusif qui caractériserait leur disciplines. Pendant longtemps, les conceptions dominantes en matière de découpage des savoirs n'admettaient pas l'idée qu'un questionnement ou qu'une relation puisse constituer un objet de recherche et dont fonder une discipline. Le rapport homme/nature ou la relation au lieu ne pouvait être clairement distingués des domaine des autres sciences. Aujourd'hui, la démarche constructiviste permet de construire les objets de recherche « en tant que », géographiques, sociologiques, etc.. L'objet de recherche n'a plus besoin d'être matériel, mais peut être formel ou relationnel : la géographie, science de l'espace dans les années 1970 tend aujourd'hui à devenir la science de la dimension spatiale de la société. Toutes les sciences sociales et humaines s'occupant de la société, elles n'ont pas d'objets clairement distincts a priori et intrinsèquement ; seul leur angle d'approche diffère. Ainsi, les différentes sciences abordent les dimensions économique, sociologique, politique, individuelle, spatiale, temporelle,... du social.

Tel n'a pas toujours été le cas. La géographie moderne, c'est-à-dire celle qui s'est constituée entre 1820 et 1900 dans les universités des pays industrialisés, s'est choisi comme objet de recherche de la Terre, ensuite la région ou le paysage, analysés sous l'angle du rapport homme/nature. Les différenciations spatiales – surtout à l'échelle de la région ou de l'État-nation – ont été expliquées par la différence des conditions naturelles. L'adaptation de l'homme à son environnement ou à son milieu géographique expliquait la physionomie des paysages et la localisation des activités, le site, l'existence des villes. Bien que, dans des textes théoriques de l'époque, on trouve toujours l'affirmation de la liberté des hommes face à la nature, l'explication géographique consistait en fait à montrer le contraire : la détermination des activités des hommes par la nature. Cette géographie a été davantage une écologie humaine, discipline qui s'est d'ailleurs développée depuis hors de la géographie et, paradoxalement, sans l'apport des géographes. La problématique du rapport homme/nature existe toujours en géographie, mais elle tend à être marginalisée alors même que la demande sociale existe fortement sur les questions d'environnement et de « développement durable ».

Parallèlement, la pratique des géographes insistaient sur la singularité des lieux, l'échelle régionale, les monographies à l'échelle régionale et nationale avec pour unités élémentaires les paysages et comme caractère méthodique le refus du langage théorique.

Le changement de paradigme, commencé dans les années 1940-1950, a renversé complètement l'angle d'approche. D'une problématique homme/nature, on est passé au rapport société/espace, car pour expliquer les localisations et les différenciations spatiales, on a mis l'accent sur les interactions spatiales et la distance qui sépare les lieux. La question homme/nature se trouva alors complètement éluder. Les inspirateurs s'appelaient Christaller, Garrison, Ullman, Berry, Haggett, Harvey, mais aussi le sociologue Alfred Weber et les économistes Lösche ou Isard. Il s'agissait de chercher des lois spatiales qui expliqueraient les localisations dont on avait commencé à révéler des régularités (par exemple dans l'espacement et la taille des villes, la localisation des industries, la localisation des résidents dans les villes, etc.). L'objet de recherche ne s'appelle plus la Terre ou le milieu géographique, mais l' « espace » ou l' « espace géographique ». La particularité francophone de ce changement de paradigme réside dans la contestation simultanée du paradigme classique par la « géographie sociale » l' « l'analyse spatiale » à partir des années 1970.

Cette orientation d'une géographie « science de l'espace » a été à son tour contestée dans les années 1970. Les protagonistes s'appelaient Tuan, Relph, Buttimer et ses élèves de la Clark University, Frémont, Ley, Eyles, Peet, Harvey, Smith, Grégory. Les critiques s'en sont pris à un néo-positivisme ne seyant pas à une science sociale, au déterminisme spatiale, qui remplacerait le déterminisme de la nature par l'invocation d'une distance abstraite ainsi qu'à l'illusion selon laquelle l'objectivité et la scientificité pouvaient être atteintes par le seul recours à des données et des traitements statistiques, supposés « neutres » « objectifs » et « vrais ». Les initiatives foisonnent depuis : géographies « radicale », humanistic, « critique », « post-moderne », « post-coloniale », féministe, nourries par les avancées des sciences sociales en général.

Plus fondamentalement, on engagea un « tournant interprétatif » (l'expression l' « interpretative turn » est de Ley) qui conduisit vers un ancrage plus étroit dans les sciences sociales. Car, finalement, bien que la production de l'espace par les sociétés ait été au centre de la géographie « science de l'espace », les procédures adoptées étaient davantage du ressort des sciences de la nature : recherche de lois, modélisation mathématique, raisonnement hypothético-déductif, etc. Ce tournant interprétatif de la géographie tente d'accréditer l'idée que les lieu n'ont pas seulement des qualités mesurables « objectivement » - c'est-à-dire à travers leurs espaces extérieurs, matériels, isolables -, mais aussi des significations pour les hommes, qui constituent des objets d'étude essentiels. En effet, puisque que les hommes vivant en société tout à la fois interprètent le monde et donnent sens à leurs actions (Alfred Schütz), la signification des lieux est un aspect central si l'on veut comprendre les localisations, les différenciations spatiales engendrées ou plus profondément, l'habiter des hommes sur la Terre. Ce mouvement n'est pas encore achevé théoriquement, mais pourrait être à terme le projet intégrateur d'une science géographique reformulée, centré sur les manières dont les hommes habitent les lieux.

Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés; sous la direction de Jacques LEVY et Michel LUSSAULT; Paris, Belin, 2003

Bonne lecture et bonne journée.

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Membre, Jedi pas oui, jedi pas no, 32ans Posté(e)
Jedino Membre 48 064 messages
32ans‚ Jedi pas oui, jedi pas no,
Posté(e)

Intéressant. Mais je suis déçu : je pensais que c'était toi qui l'avait écrit :D

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Membre+, Un manuscrit dans une main, une boussole dans l'autre, 41ans Posté(e)
Noisettes Membre+ 10 588 messages
41ans‚ Un manuscrit dans une main, une boussole dans l'autre,
Posté(e)

J'aurais pu donné une définition, mais beaucoup moins fournie, de ce qu'est l'épistémologie de la géographie, Jedino

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