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L'émotion est-elle un piège pour la politique?


Invité caminde

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L’émotion est-elle un piège pour la politique ? Table ronde

9 Décembre, 2011

Avec Jean-Paul Jouary, philosophe ; Myriam Revault d’Allonnes, philosophe, professeur des universités à l’École pratique des hautes études ; Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique. D’un côté, les marchés ; 
de l’autre, les faits 
divers semblent commander la politique. Comment analysez-vous 
ce phénomène ?

Myriam Revault d’Allonnes. Effectivement, deux logiques en apparence contradictoires semblent dominer le paysage et les comportements politiques. D’un côté, une logique impersonnelle, très difficilement saisissable tant elle paraît soumise à des contraintes qui nous échappent, non seulement en ce qui concerne nos moyens d’agir mais aussi notre compréhension. Les débats entre les économistes montrent bien que personne ne maîtrise intellectuellement la situation. Ce qui est ici très caractéristique, c’est la disjonction ou la déconnexion entre l’économie réelle et les dynamiques financières et spéculatives.

De l’autre côté, on voit se répéter des conduites politiques systématiquement ordonnées aux faits divers. Le pouvoir politique s’empare des épisodes crapuleux ou dramatiques qui éveillent dans l’opinion un double sentiment d’empathie avec les victimes et de réprobation ou de fureur à l’égard des criminels (ou supposés tels). Ce second mouvement (d’empathie) est lui aussi habité par une logique paradoxale : celle qui allie discours sécuritaire et discours victimaire. Car l’exploitation politique des faits divers associe l’exigence (ou la demande) de sécurité et la compassion ou l’empathie à l’égard des victimes. C’est sur ce double registre que joue l’actuel pouvoir lorsqu’il affiche sa volonté d’accompagner au quotidien les émotions individuelles et collectives. Multipliant les manifestations d’empathie, il témoigne d’une sensibilité extrême à l’événement. Non pas n’importe quel événement mais les faits divers dont les héros sont des individus en souffrance et les antihéros, des criminels dangereux ou potentiellement dangereux. Chaque jour, nous assistons à de nouvelles manifestations de cette hyperréactivité « compassionnelle » de la part du président et de ses ministres : c’est ainsi qu’après le dernier épisode marquant, celui de l’assassinat de la jeune Agnès au Chambon-sur-Lignon, ont été annoncées des mesures d’affichage où l’on se propose, une fois de plus, de légiférer…

Dominique Reynié. Si l’on a, comme 
aujourd’hui, le sentiment que les marchés déterminent la décision publique, c’est parce que les politiques se sont mis en situation de dépendance à leur égard. Sans déficit budgétaire, ni surendettement public, les marchés se prosterneraient pour nous prêter de l’argent à un taux très bas. Nous avons commis l’erreur de nous placer dans une relation de dépendance à l’égard des marchés en adoptant la politique du déficit systématique. Notre réaction est émotionnelle : nous parvenons à détester les « marchés ». Elle dissimule les véritables causes et notre responsabilité collective. Nous fustigeons les « marchés » puis « l’Allemagne », ou encore les « riches », sans pouvoir expliquer par ceux-là et cela nos 
100 milliards d’euros de déficit annuel. Réagir émotionnellement ici ne sert à rien. Loin de là, il devient nécessaire de fortifier l’État face aux marchés. Cela suppose d’intégrer l’État dans un système de coopération avec d’autres États et de désendetter les États par des réformes structurelles qui leur permettront d’échapper à cette situation de dépendance à l’égard des prêteurs.

Les faits divers sont en effet des événements singuliers qui, par la force des drames qu’ils expriment souvent, captent toute l’attention publique, selon les cas, pour un court instant ou plus durablement. Le fait divers est un événement populaire par nature : spectaculaire, impressionnant, il s’offre aux commentaires entre amis, au travail, dans la famille, etc. Il est une expression de ce qui nous rassemble et, généralement, le jugement porté, d’approbation ou de désapprobation, est unanimement partagé. Le « fait divers » fait la société, pourrait-on dire. Il peut permettre l’expérience de sentiments qui nous rassemblent : empathie, solidarité, indignation, réprobation, soulagement, joie, etc. Il peut aussi bien susciter des sentiments malsains, comme la curiosité extrême, l’impudeur, la jalousie ou le ressentiment.

Jean-Paul Jouary. Les médias offrent la possibilité de provoquer à grande échelle des identifications et des émotions à partir de faits divers qui ont malheureusement toujours existé mais qui n’étaient perçus jadis qu’en leur dimension locale. Cela provoque de façon plus intense qu’auparavant une véritable fracture en chaque individu, entre sa propre vie et celles qu’on lui inflige par procuration, vies dramatiques, vies pseudo-prestigieuses, télé pseudo-réalité. Tout est devenu spectacle et, selon les mots de Guy Debord, « le spectacle soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis ». C’est en ce sens que les marchés, mis aussi en spectacle quotidien, sont une autre facette de ce processus de dépossession de soi. Cela donne une belle actualité à l’analyse de Marx dans le Capital : « Fétichisme de la marchandise », « magie de l’argent »… Le vécu quotidien de notre société tend à masquer les valeurs d’usage et les besoins humains derrière les marchandises et la monnaie, la sphère du travail productif derrière la circulation des capitaux, l’économie réelle derrière les cours de la Bourse. Les politiques qui s’inscrivent dans ces illusions génératrices de passivité et de domination se mettent eux-mêmes en spectacle dans ce flot de représentations. Comme si le monde bougeait tout seul et qu’il fallait s’y adapter.

Dominique Reynié. Les médias jouent un rôle particulièrement important dans le déclenchement et la propagation de l’émotion, en particulier les médias de l’instant tels la télévision, la radio, sans oublier le Web, qui désormais les rassemble tous. L’émotion est le levier fondamental de l’impact médiatique : l’émotion suscite l’attention, fixe l’auditoire, assure l’audience que tous les médias cherchent toujours. Le danger réside dans le fait que l’émotion peut occuper une place excessive, hégémonique, au détriment de l’analyse et du raisonnement. C’est au public qu’il appartient de discipliner les médias.

La politique s’est-elle déshumanisée ?

Jean-Paul Jouary. N’oublions pas que seuls les humains peuvent être « inhumains », et qu’eux seuls sont capables des atrocités et des dominations qui « déshumanisent » la politique depuis que les sociétés étatiques sont apparues. Cela dit, ce qui déshumanise la politique, c’est ce qui sépare l’homme de lui-même : le producteur et ce qu’il produit, le salarié et la survaleur qu’il a créée, le citoyen et les institutions qui régissent sa vie avec, au bout, une séparation de sa propre vie et des représentations extérieures au travers desquelles il croit vainement la vivre. En ce sens précis, la politique n’a jamais été aussi « déshumanisée » que depuis que le pouvoir a acquis un statut spécialisé au-dessus de la vie sociale. Guy Debord, encore : « C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. » À ce sujet, les mises en scène de campagne ne font que grossir celles de la vie politique ordinaire, et les mille et une médiatisations (des jeux au sport, en passant par les journaux télévisés et la « télé-réalité ») ne sont pas une façon d’en détourner, mais une dimension à part entière.

Myriam Revault d’Allonnes. Je ne crois pas que l’on puisse parler de déshumanisation : on peut surtout relever que cette double inflexion – sécuritaire et victimaire – et les modes d’intervention qui l’accompagnent court-circuitent la durée requise par l’action politique. Car la supposée « urgence » qui accompagne le plus souvent la surmédiatisation d’un fait s’évanouit quand celui-ci est aussitôt chassé par un nouvel épisode. La politique ne se confond pas avec la promotion médiatique en « temps réel ».

Mais je remarque surtout que cette tentative pour mobiliser l’émotion collective sur les faits divers va de pair avec la promotion de l’efficacité érigée en modèle dans une société entièrement vouée à la compétition. L’empathie compassionnelle qui succède instantanément à chaque faits divers fait très bon ménage avec les invitations réitérées à devenir « entrepreneur de soi-même ».

Dominique Reynié. La politique est le propre de l’homme. Elle est ce qui fait que nous échappons à une condition donnée, d’où la liberté est absente, c’est-à-dire où le choix de faire ou de ne pas faire n’existe pas. La politique organise les conditions qui permettent à l’homme de vivre en sécurité afin qu’il puisse vivre sa liberté, c’est-à-dire accéder à son humanité. La politique est donc la condition de l’humanité. Une politique déréglée, par un défaut d’autorité ou par un excès d’autorité, peut conduire au retour de la loi du plus fort, purement naturelle, radicalement antisociale et donc antihumaine.

L’émotion doit-elle avoir une place 
en politique ?

Jean-Paul Jouary. Il y a là une authentique contradiction. D’un côté, l’émotion détourne de la réflexion et rend possibles toutes les démagogies, les fanatisations, les dévoiements. Platon le dénonçait déjà, et Rousseau avait bien raison d’inviter les citoyens à réfléchir « dans le silence de leurs passions ». Mais le même Rousseau remarquait aussi que, sans émotion, avec le seul raisonnement, il est toujours possible d’étouffer ses indignations et ses révoltes sous une masse d’arguments abstraits. Schiller ajoutait que rester dans le sensible, c’est ne pas être humain, mais qu’être dans la seule raison, c’est ne plus l’être. Si bien qu’un philosophe aussi rationnel que Hegel voyait bien que « rien de grand ne se fait sans passion », et ce n’est pas sur ce point que Marx l’a contredit : même dans le Capital, où règne l’analyse conceptuelle, Marx donne à lire les rapports qui décrivent l’oppression des enfants dans le travail capitaliste. Disons qu’il y a émotion et émotion, selon leur degré d’universalité. Le fait divers crée un climat et occasionne un spectacle qui fait sortir de soi ; mais on peut aussi émouvoir et être ému par ce qui, dans la réalité, lie une souffrance à des causes sociales. Dans ce cas, le cœur a ses raisons que la raison peut contribuer à connaître pour transformer le monde.

Dominique Reynié. L’émotion n’est pas étrangère à la politique et elle ne doit pas l’être. La joie, l’enthousiasme, la compassion, la solidarité, l’indignation ou la réprobation font non seulement partie de la politique, mais elles en expriment aussi l’humanité. Une politique sans émotion n’est pas concevable, ou bien ne serait qu’une atroce machinerie. Pour autant, l’émotion ne doit pas empêcher l’argumentation, la discussion, la confrontation des points de vue. L’excès d’émotion transforme la politique en un spectacle où la démagogie et le populisme prennent le pas sur tout le reste. C’est un risque aujourd’hui de voir l’émotion saturer l’espace public, envahir le champ politique et nous empêcher non seulement de penser à ce qui se passe, mais aussi de discuter de ce que nous voulons faire ensemble et de la manière d’y parvenir.

Myriam Revault d’Allonnes. La véritable sensibilité – à commencer par la sensibilité aux problèmes sociaux et politiques – est une sensibilité partagée qui nourrit le lien humain. Elle est absolument nécessaire. Mais elle se tient à distance aussi bien de l’absence d’émotion et de l’indifférence que de la sentimentalité, de la contagion du sentiment. Elle sait que l’existence politique est liée à la force des médiations institutionnelles. Il faut alors se demander comment – sur ce socle fondamental qu’est la sensibilité – peut se construire l’action. Cette construction ne se fera ni à la place de ni contre la distance requise par la politique. Car la politique – si elle présuppose quelque chose comme un « sens » de la communauté – implique dans son exercice la reconnaissance des conflits et, symétriquement, l’existence des conflits menés en vue de la reconnaissance.

Ils ont publié :

Jean-Paul Jouary, la Philosophie au secours 
de la politique. Éditions Milan, 2007.

Myriam Revault d’Allonnes, l’Homme compassionnel. 2008. Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie. 2010. 
Éditions du Seuil.

Dominique Reynié, Populismes, 
la pente fatale. Éditions Plon, 2011.

Jean-Paul Jouary, philosophe.

Myriam Revault d’Allonnes, philosophe, professeur des universités à l’École pratique des hautes études.

Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.

Entretiens croisés réalisés par Jacqueline Sellem URL source: http://www.humanite.fr/politique/l%E2%80%99emotion-est-elle-un-piege-pour-la-politique%E2%80%89-table-ronde-485523Humanité quotidien

L'Humanité des débats

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Membre+, Jeteur de pavés dans les mares, Posté(e)
latin-boy30 Membre+ 9 575 messages
Jeteur de pavés dans les mares,
Posté(e)

Dès lors que l'on mêle l'émotion et le discours politique, cela devient problématique.

Il est préférable de laisser les réactions émotionnelles -bien souvent néfastes- de côté et de voir les choses de façon rationnelle et pragmatique, dans l'intérêt de la Nation.

Cependant, il faut aussi laisser le peuple décider. Tenir compte de ses attentes. Ignorer la volonté du peuple au motif d'un surplus émotionnel dans son choix politique serait une dérive technocratique.

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Membre, Surhomme Nietzschéen, 47ans Posté(e)
Zarathoustra2 Membre 8 656 messages
47ans‚ Surhomme Nietzschéen,
Posté(e)

L'éternel débat entre émotion et raison.

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Membre, Forumeur confit, Posté(e)
Enchantant Membre 13 707 messages
Forumeur confit,
Posté(e)

Bonjour Caminde,

Pour plaider leur cause, les publicistes qui financent lesmédias, qui financent les sondages, usent et abusent de la corde sensible pour permettrel’assentiment du plus grand nombre.

Ils y réussissent d’ailleurs avec talent, insistant sur l’effetgrossissant et amplificateur de leur art et de leur maitrise de la communication.

Les politiques, les artistes, les gens du spectacles, ontceci en commun, d’être dans l’arène public, c'est-à-dire sous le regardinquisiteur des téléspectateurs que nous sommes.

Les publicistes suggèrent à ceux qui sont dans l’arène, des recommandations,des conseils pour se conformer à cettetendance qui consiste à conjuguer le verbe paraitre à tous les temps. (Cela mesemble logique)

Mon père me disait, une publicité c’est comme une petitepiqure à la fesse, il suffit de multiplier le nombre de piqure, vous oubliez trèsvite le message, mais vous avez le sentiment d’avoir une douleur général aufondement.

Bref, c’est mon petit coup de griffe au passage, mais ledébat entre Myriam Revault d’Allonnes, Dominique Reynié, Jean-PaulJouary , est extrêmement intéressant.

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