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Mon projet de roman


frdi90

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frdi90 Membre 6 messages
Baby Forumeur‚
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Bonjour tout le monde !

Je m'essaye à l'écriture depuis longtemps déjà et j'ai décidé de me lancer dans l'écriture d'un roman.

En voici les deux premiers chapitres :

Chapitre I : surprise

C'était un rendez-vous comme les autres. Mais sans pouvoir se l'expliquer, il avait un mauvais pressentiment. Il avait pourtant déjà vécu ce genre de rencontres, et plus d'une fois ! Cent, deux-cent, peut-être même trois-cent fois avait-il répété ce rituel qui était désormais tout à fait au point. Un coup de téléphone, quelques mots en anglais, parfois en français. L'été, il enfilait son panama montecristi et ses wayfarer noires; l'hiver, c'étaient un simple bonnet sombre et un cache-nez assorti. Puis il se rendait sur les lieux du rendez-vous. Il s'assurait ainsi qu'on ne le reconnaitrait pas. Ces précautions étaient cependant superflues, voire totalement inutiles puisque personne ou presque dans la capitale n'aurait pu associer son visage à une identité.

D'ailleurs, il s'était jusqu'à présent montré très habile pour garder secrètes ses petites escapades. Et pourtant, elles avaient commencé longtemps auparavant ! En octobre mille neuf cent quatre-vingt-sept, il entamait sa cinquième année de droit à l'université Jean Moulin de Lyon. Un mois plus tôt, il avait fêté ses vingt-deux ans. Malgré un physique assez ordinaire, il était un fin séducteur. Mais étrangement, son seul plaisir était de faire la cour. Dès que les jeunes femmes qu'il convoitait semblaient prêtes à céder à ses avances, il les abandonnait. Ce qui lui valut une réputation de personnage insensible et instable. Mais au fond de lui, il se savait terrorisé à l'idée d'entamer une relation amoureuse. Il lui était pourtant impossible d'ignorer ses désirs de jeune homme et les quelques coups d'un soir qu'il avait connus étaient trop rares pour les satisfaire. Une nuit, alors qu'il rentrait chez lui après une soirée bien arrosée dans un pub du quartier Saint-Jean, il devait passer dans une rue où officiaient quelques prostituées. Désinhibé par l'alcool, il avait franchi le pas. Avec elles, on n'avait qu'à tendre quelques billets en guise de séduction et la crainte de l'engagement était purement et simplement inexistante. Alors il y prit goût.

Depuis lors, les «filles» s'étaient succédé. Après quelques années à exercer en tant qu'avocat d'affaires, sa situation lui permit de s'offrir les services de la crème de la profession. Il avait pour habitude de monter à Paris une fois par mois et de passer quelques heures dans un hôtel de standing «sous bonne escorte» comme il s'amusait à le dire intérieurement.

En mille neuf cent quatre-vingt-treize, il songea à entamer une carrière politique. Il était de ces hommes qui ne reculaient devant rien une fois qu'ils se sont fixé un objectif. Son métier lui permis d'actionner quelques leviers et très vite, il obtint une place de choix sur une liste électorale puis un poste de conseiller municipal. Soucieux d'améliorer son image publique, il fit même le sacrifice de se trouver une épouse et de fonder une famille. Pour autant, il ne mit pas un terme à ses petits séjours parisiens, prétextant quelque obligation vis-à-vis de clients de la capitale.

Un événement l'avait cependant contraint à faire preuve d'une discrétion redoublée: six mois plus tôt il avait été élu maire de la ville de Villefranche-sur-Saône et briguait maintenant le poste de président de son parti. Les élections auraient lieu un an plus tard : ce n'était pas le moment d'être embarrassé par un scandale de m¿urs ! Mais Antoine Arcole n'était pas de ceux qui changent leurs habitudes comme on change de marque de café au gré des promotions. Du reste, il avait toujours bu le même café depuis plus de quinze ans !

Il s'était donc comme d'accoutumée levé de bonne heure, avait embrassé sa femme puis avait quitté son appartement du centre-ville, se dirigeant d'un pas rythmé vers la gare. Une fois confortablement installé en première classe du TGV, il laissait son imagination élaborer des scenarii qui devaient contenter ses ambitions démesurées. Antoine souffrait d'une soif de pouvoir qui ne l'avait jamais laissé en paix. Où qu'il fût et quoi qu'il fasse, il ne pouvait supporter de ne pas exercer un contrôle total sur le monde qui l'entourait. Il parvenait quelque peu à dissimuler ce besoin pathologique de domination grâce à son autorité naturelle mais plus d'une fois il avait été source de conflits avec ses amis et ses amours. Au moins, les escort-girls le laissaient-elles satisfaire le moindre de ses désirs sans opposer la moindre résistance. Mais après chaque rendez-vous, le plaisir et la satisfaction laissaient bien vite la place à la frustration de ne pas toujours pouvoir transposer ce rapport de force au dehors des chambres d'hôtel.

Assis à l'arrière d'une grosse berline Mercedes noire, il regardait sans vraiment les voir les imposants bâtiments haussmanniens qui étendaient leurs ombres menaçantes sur les artères de la capitale. La chaleur étouffante des étés parisiens plongeait la ville dans une torpeur générale. Néanmoins, une foule de touristes venus de tous horizons avait bravé la canicule et se massait sur les quais de Seine, l'île de la Cité et la place de l'opéra. La Mercedes fit halte à quelques encablures de la gare Saint-Lazare. Antoine sortit un billet de vingt euros de sa poche, le défroissa et le tendit au chauffeur qui approcha une main exagérément nonchalante de la sacoche qui occupait le siège passager. Antoine ne connaissait que trop bien cette man¿uvre et ne tarda pas à prononcer les mots que le chauffeur attendait : « gardez la monnaie. » glissa-t-il en s'extirpant du véhicule, plongeant par la même dans l'immense fournaise urbaine. Il n'entendit même pas les remerciements du chauffeur auxquels il n'attachait, du reste, aucune importance et se mit aussitôt en route. Il s'était fait déposer à une distance raisonnable du lieu de son rendez-vous, s'assurant ainsi que personne ne serait en mesure de connaître sa véritable destination.

Antoine remontait la rue de Rome en se frayant un chemin parmi la foule. Peu à peu, l'inquiétude qui l'avait submergé dans le taxi se fit oublier et céda la place à l'habituelle excitation qui précédait chaque nouvelle rencontre. Il se trouvait maintenant place Gabriel Péri, en face de la gare Saint-Lazare. Il prit à droite et leva les yeux au ciel. Devant lui s'élevait une belle bâtisse portée par de nombreuses arcades. De hautes fenêtres ornaient une façade qui devait être autrefois d'un blanc éclatant mais qui avait depuis été ternie par les gaz d'échappement de millions de voitures, bus et autres scooters. Il releva encore un peu la tête et reconnu alors le nom de sa destination : les mots «HOTEL CONCORDE SAINT-LAZARE» s'étalaient en grosses lettres blanches sur la balustrade des balcons du dernier étage.

Antoine était en avance. Il n'aimait pas être en avance. Cela impliquait une attente durant laquelle il s'exposait à la vue de tous. Il quitta ses lunettes et glissa l'une des branches sous sa boutonnière pour les faire tenir sur sa poitrine. Son Panama à la main, il pénétra dans le bar de l'hôtel ¿ le Golden Black ¿ et se dirigea rapidement au fond de la salle, commandant au passage un café serré. Il s'assit dans un fauteuil de cuir noir et fit mine de s'intéresser à la carte des cocktails. L'établissement était presque vide. Quelques tables plus loin, deux jeunes femmes étaient plongées dans une discussion enthousiaste. Elles riaient et bavardaient joyeusement en accompagnant leurs paroles de grands gestes théâtraux. On les aurait dit tout droit sorties d'une de ces sitcoms américaines où un public inexistant éclate de rire toutes les dix secondes. Antoine n'aimait pas beaucoup ce genre de femmes. En fait, il n'aimait pas beaucoup les femmes. D'ailleurs, s'il avait daigné être honnête avec lui-même, il aurait même réalisé qu'il les haïssait.

Le barman lui amena son café. C'était un jeune homme fort souriant mais il se vit gratifié d'un «Merci» expéditif à peine audible. Un homme seul se tenait assis au bar, son regard inexpressif plongé dans ce qui semblait être un verre de whisky. Il avait quitté sa veste de costume et sa cravate dénouée pendait de part et d'autre de son cou. Antoine l'observa quelque temps. Petit, gras, il devait avoir une quarantaine d'année mais son front dégarni lui en faisait facilement paraître dix de plus. Il leva les yeux vers le barman qui se tenait devant lui et hocha très lentement la tête. Le jeune homme avait perdu son sourire poli. Il pivota rapidement sur ses talons et saisit une bouteille de Talisker millésimée. Il remplit le verre sans dire un mot. « Quel genre de chagrin nécessite d'être noyé dans un whisky à cinquante euros le verre ? » s'interrogea Antoine, alors que les rires des deux jeunes femmes emplissaient de nouveau la salle.

Antoine saisit un sachet de sucre, en déchira une extrémité et en vida le contenu dans son café. Il portait la tasse à ses lèvres lorsque la porte du bar s'ouvrit. Le contact du café brûlant avec le bout de sa langue le surprit mais ce ne fut rien comparé à la stupeur de voir dans l'embrasure de la porte un visage familier. Un visage qu'il connaissait depuis de nombreuses années.

Chapitre II : Canicule

Paul adorait Paris. Il y avait plus d'une raison à cela, mais la première était l'appartement dans lequel il vivait. Plus de cent mètres carrés au cinquième étage d'un immeuble de pierre de taille, avec une vue imprenable sur la Seine et Notre-Dame. Quand il descendait de chez lui, il n'avait qu'à faire quelques pas pour se retrouver au c¿ur du quartier latin, qu'il affectionnait tout particulièrement. Quelques pas dans la direction opposée et il se trouvait en face de son lieu de travail.

Ce matin-là, Paul s'était réveillé en sueur. En ce mois de juillet, les fraîches nuits printanières lui apparaissaient comme un lointain souvenir. Le soir, il se tournait et se retournait dans son lit sans trouver le sommeil. La chaleur était telle qu'il ne parvenait même pas à respirer correctement. Lorsqu'enfin il parvenait à s'endormir, la lumière brûlante du soleil ne tardait pas à venir lécher ses persiennes. Puis son réveil sonnait et il lui fallait se lever, tout aussi fatigué que la veille au soir.

Paul avala un café, pris une douche froide, enfila une chemise blanche et un pantalon de lin beige. Il quitta son appartement un peu avant huit heures. Il longea la Seine d'un pas nonchalant, en jetant quelques coups d'¿il aux étalages colorés des bouquinistes. Il ne se lassait jamais de regarder les cartes postales, les vieux livres jaunis aux titres improbables, les répliques d'affichettes de la tournée du chat noir et du Moulin Rouge, les anciens numéros du Petit Parisien et autres vieux papiers. Très souvent, il prenait le temps de s'arrêter pour feuilleter un livre ou une revue qu'il finissait presque toujours par acheter. Aujourd'hui, il n'en avait pas vraiment le temps et la perspective de retrouver son bureau climatisé dans les plus brefs délais l'en dissuada totalement. Il traversa la Seine par le pont Saint-Michel, prit à droite, et continua encore quelques dizaines de mètres jusqu'à ce qu'il se trouve face à la grande porte de bois portant le numéro trente-six. Le numéro trente-six au quai des orfèvres.

Paul salua l'agent de Police qui s'appuyait contre sa guérite inoccupée, songeant qu'il devait y régner une chaleur insoutenable. Quand il pénétra dans la cour intérieure du bâtiment, il prit l'escalier A et monta trois étages. Là, les locaux ne payaient certes pas de mine mais ils abritaient la très célèbre brigade criminelle de Paris. Paul poussa la porte du bureau trois-cent-sept. Il se trouvait maintenant dans une grande pièce sombre aux larges fenêtres qu'un immense bureau de bois verni semblait occuper entièrement, faisant face à une imposante étagère sur laquelle s'amoncelaient des dizaines de dossiers. Paul s'assit dans son fauteuil de cuir noir et pressa le bouton d'allumage de son ordinateur. Il attrapa une chemise bleue densément garnie, l'ouvrit et commençait à en feuilleter le contenu lorsque l'on frappa à sa porte.

« Entrez. » fit Paul, sans quitter sa paperasse des yeux. Un homme d'une cinquantaine d'années apparut dans l'embrasure de la porte. Le front dégarni, le ventre rond, il portait un costume gris anthracite dont la veste déboutonnée laissait apparaître une cravate d'un étrange gris violacé.

« Bonjour, Paul, dit-il alors qu'il s'approchait en lui tendant la main.

- Bonjour commandant, répondit Paul. »

Alors que les deux hommes se serraient la main, le commandant ne dit pas un mot, soutenant le regard de Paul. Il avait un air grave et semblait passablement fatigué. Paul en était d'autant plus intrigué que l'homme n'était pas un coutumier des visites matinales.

« Vous avez une affaire, lâcha le commandant en glissant ses mains dans les poches de son pantalon. La scientifique est déjà sur les lieux ainsi que l'équipe d'astreinte.

- Bien, rétorqua Paul après une légère hésitation. »

Paul dirigeait déjà plusieurs équipes travaillant sur différentes affaires, il ne comprenait pas pourquoi le commandant en personne venait lui annoncer qu'une nouvelle affaire lui était confiée.

« J'aimerais que vous preniez part à l'enquête. J'entends par là que vous vous rendiez sur le terrain pour participer à l'investigation. »

Paul n'en revenait pas. Après tant d'années à exercer le métier de commissaire, il n'avait que très rarement quitté son bureau. Il se contentait de coordonner les équipes chargées des enquêtes, s'occupant de la paperasse et des formalités auprès du parquet. Il se sentait comme un cadre supérieur auquel on aurait demandé d'assister des ouvriers.

« L'affaire s'annonce plutôt délicate, continua le commandant, c'est pourquoi je veux que vous preniez la tête des opérations tout en vous intégrant à l'équipe. Je vous accompagne sur les lieux. Prenez une voiture et donnez-moi dix minutes, j'ai un coup de téléphone à passer.

- Bien, commandant. »

L'homme quitta la pièce sans même refermer la porte. Paul était abasourdi. Il resta assis quelques secondes sans bouger puis referma la chemise bleue et éteignit l'ordinateur sur lequel il n'avait pas même eu le temps de taper son mot de passe. Il ouvrit un tiroir de son bureau et y attrapa une clef de voiture. Il referma la porte de son bureau et descendit lentement les escaliers. Il se trouvait de nouveau dans la cour intérieure qu'il avait traversé un quart d'heure plus tôt. Il pressa la clef en direction du parking et les phares d'une Peugeot 407 se mirent à clignoter. Quand il fut installé dans le véhicule, il s'empressa de démarrer le moteur et de lancer la climatisation. Paul cogitait à mesure que la fraîcheur emplissait l'habitacle. L'affaire devait effectivement être très délicate pour que le commandant en chef de la brigade criminelle en personne se rende sur les lieux. Quelque sombre histoire de crime organisé, voire pire, de terrorisme devait se cacher là-dessous. Le commandant sortit du bâtiment et Paul avança la berline jusqu'à lui.

« Où va-t-on ? demanda-t-il dès que son supérieur fut installé sur le siège passager.

- Hôtel Concorde Saint-Lazare, dans le huitième.

- A cette heure-ci, on en a bien pour un quart d'heure. Parlez-moi de cette affaire.

- Vous avez déjà entendu parler d'Antoine Arcole, j'imagine.

- Bien sûr. »

Paul n'avait que trop entendu parler d'Arcole. Quelques mois plus tôt, il n'était qu'un petit élu de province, maire d'une ville de quelques cinquante mille habitants. Membre d'un parti d'extrême droite montant, le MoReNa (Mouvement de Réaction Nationale). Il s'était fait un nom en militant de façon virulente contre l'avortement, l'homosexualité, l'immigration et pour la peine de mort, le traditionalisme catholique, la prééminence des Français ¿de souche'. Adepte du politiquement incorrect et des formules chocs, il avait été plus d'une fois mis à l'amende par les tribunaux pour ses propos à l'encontre de membres du gouvernement et autres adversaires politiques. Entre autres faits d'armes, il avait notamment qualifié le ministre de la culture de ¿socialo sodomite' et le maire de Lyon de ¿bougnoule à cravate'. Bien qu'il fût un personnage détesté par le plus grand nombre, il était parvenu à s'attirer les grâces d'un électorat sensible à son populisme et son nationalisme exacerbés. Il était particulièrement apprécié au sein de son parti et était donné favori pour succéder à l'actuel président.

« C'est le genre de personnage capable de tremper dans de bien sales histoires ! Repris Paul, mais de là à avoir affaire à la criminelle¿

- Croyez-moi, il n'est pas près d'avoir des soucis avec nos services. On l'a retrouvé mort dans une chambre de cet hôtel il y a un peu plus d'une heure. »

Paul avait toujours estimé que la mort d'un homme, quelle que fût la détestation qu'on lui voua n'était pas le genre de nouvelles dont on pouvait se réjouir mais quand le commandant eut prononcé ces mots, il ne put réprimer un petit sourire en coin.

Voilà où j'en suis !

Qu'en pensez-vous ?

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Membre, Posté(e)
Bean Membre 1 591 messages
Baby Forumeur‚
Posté(e)

j'aime bien ton style. Mais j'avoue que j'ai sauté quelques passages.

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Membre, 30ans Posté(e)
Sheren Membre 82 messages
Baby Forumeur‚ 30ans‚
Posté(e)

je trouve sa bien ecri, mais ce n'est pas le genre d'histoir que je prend plaisir a lire.

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Membre, Posté(e)
frdi90 Membre 6 messages
Baby Forumeur‚
Posté(e)

Chapitre III :

Paul coupa le moteur de la Peugeot. Il s'était garé à hauteur du Terminus Café, sur un emplacement normalement réservé aux taxis. Le restaurant partageait avec le Golden Black Bar un long auvent d'un rouge vif sur lequel les noms des deux établissements s'étalaient en capitales dorées. Des agents avaient visiblement déjà établi un périmètre de sécurité autour duquel de nombreux badauds se bousculaient afin de profiter au mieux du spectacle. La chaleur étouffante ne semblait en rien décourager leur curiosité maladive et aucun ne paraissait incommodé de barboter dans cette masse humaine brûlante et suante. Paul n'avait pas la moindre envie de jouer des coudes pour se frayer un chemin dans cet attroupement fébrile. Il sortit de son portefeuille la carte tricolore de la police nationale et la brandit devant lui en lâchant quelques « laissez passer, écartez-vous ! » d'un ton péremptoire. La foule se fendit alors que Paul s'avançait, suivi par un commandant en nage, passant et repassant son index dans le col de sa chemise dont l'encolure était beaucoup trop étroite pour son cou de taureau. Depuis qu'il travaillait sous ses ordres, Paul ne l'avait jamais vu desserrer ne serait-ce qu'une seule fois ses impeccables n¿uds Windsor. Il le soupçonnait même d'utiliser chaque matin un ruban de couture pour s'assurer de leur perfection. Apparemment, même lorsque Paris se muait en une véritable étuve urbaine, ce principe restait de mise.

Les deux hommes passèrent sous les bandes rayées de bleu et de blanc contenant la foule et présentèrent leur carte à un jeune agent visiblement débordé.

« Je suis le commandant en chef Koechlin de la brigade criminelle. Voici le commissaire Armentère.

- Bonjour, commandant. La victime est au quatrième étage, répondit-il en pointant du doigt les plus hauts balcons du bâtiment.

- On les a mis au courant ? demanda Koechlin en désignant du menton les curieux qui continuaient à s'agglutiner autour du ruban de police.

- Pas vraiment. On leur a dit qu'il y avait eu une agression.

- Très bien, ne leur dites rien de plus. Nous aviserons plus tard. »

Paul et Koechlin se dirigèrent vers l'entrée de l'hôtel. Sous une imposante marquise, de grandes arcades encadraient trois portes en bois. Après avoir monté les quatre marches du perron, ils passèrent le seuil de la porte centrale et pénétrèrent dans un grand hall décoré avec faste. D'autres arcades couraient autour de l'immense salle qu'occupaient des canapés violet pourpre et des fauteuils vert anglais. Les bronzes, les dorures et le marbre blanc se montraient sous leur meilleur jour à la lumière de lustres en cristal.

Ils montèrent les escaliers jusqu'au quatrième étage. Les techniciens de la police scientifique allaient et venait de telle sorte qu'il était aisé de retrouver la scène du crime. Dans la pièce, de nombreux homme en combinaisons blanches était affairés à prendre des photographies et à fureter dans tous les coins à la recherche d'indices. De l'autre côté de la chambre, Paul reconnut Pierre Guillemot. Dans son costume brun, le jeune procédurier était occupé à reporter sur son petit carnet l'intégralité des objets retrouvés dans la pièce par l'identité judiciaire. Quand il aperçut les deux hommes de l'autre côté de la chambre, il se fendit d'un petit signe de tête pour les saluer. Paul avait de lui l'image d'un personnage très réservé. Sa seule passion semblait être son travail. C'était d'ailleurs le seul sujet de conversation qu'ils aient jamais eu ensemble.

Il lui rendit son salut et détourna son regard. Il esquissa un mouvement de recul lorsqu'il vit sur le grand lit un corps inanimé allongé sur le dos. Le bras droit le long du corps, le gauche à la perpendiculaire, dépassant du matelas, laissant une main inerte suspendue, la paume face au sol. On eut pu croire qu'il dormait s'il n'avait eu les yeux grands ouverts et, surtout, un couteau planté dans la poitrine. Etrangement, la première image qui vint à l'esprit de Paul à la vue du corps sans vie fut celle de son grand-père, qui après s'être servi du fromage avait pour habitude de planter son couteau dans le morceau restant, ce qui avait le don d'exaspérer sa femme. Après quarante ans de mariage, elle avait abandonné l'espoir de dire ou faire quoi que ce soit pour lui faire perdre cette manie mais son regard trahissait sa réprobation à chaque fois que la lame venait percer la croute d'une tomme ou d'un époisses.

La sonnerie d'un téléphone mobile l'arracha à ses pensées. Sans quitter le cadavre des yeux, il entendit Koechlin converser derrière lui. Quand ce dernier eut fini sa communication, il s'approcha de Paul et lui expliqua devoir se rendre au palais de justice pour y retrouver le magistrat en charge du dossier. « Je vous laisse vous débrouiller. Tenez-moi au courant », conclut-il. Ils se saluèrent et Paul reporta son attention vers la dépouille d'Antoine Arcole.

« C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel, Me montrer votre c¿ur fumant sur un autel. »

Paul fit volte-face, surpris. Une femme d'une cinquantaine d'années se tenait à ses côtés. Elle portait une blouse blanche sur un chemisier à carreaux bleus et lui souriait avec insistance. Elle lui tendit la main et ajouta :

« Jean Racine.

- Commissaire Armentère, vous me voyez ravi de faire votre connaissance, j'adore ce que vous faites », répondit Paul en lui rendant son sourire.

Elle étouffa un rire et continua :

« Vous savez, il est très rare de voir quelqu'un faire de l'esprit à moins d'un mètre d'un macchabée, s'étonna-t-elle

- Ce n'est pourtant pas lui qui m'en tiendra rigueur, j'en suis certain.

- Espérons-le. Je m'appelle Michèle Gaudry. Je suis le médecin légiste.

- Vous avez fini de l'examiner ?

- En effet. Les brancardiers ne devraient plus tarder à venir le récupérer.

- Vous avez pu en tirer quelque chose ?

- Eh bien, je crois que vous aurez vous-même compris la cause de la mort. On lui a tout simplement planté un Laguiole dans le c¿ur. J'ai pris sa température hépatique à neuf heures et demie. Elle était de 30,5°C et la climatisation a probablement maintenu la température de la chambre à 23°C depuis hier, ce qui situerait l'heure du décès aux alentours de vingt-et-une heures hier. Le corps ne semble pas avoir été déplacé. En revanche ses chaussures sont introuvables. Il n'y a rien sous ses ongles et ses mains ne présentent pas la moindre blessure défensive, il n'a probablement rien vu venir.

- Il avait un portefeuille ?

- Oui, mais pas d'argent à l'intérieur si c'est ce que vous vouliez savoir.

- Pouvez-vous me montrer l'intérieur de sa veste s'il vous plait ? »

Le docteur Gaudry sortit un gant en latex d'une poche de sa blouse, l'enfila et souleva un pan de la veste du défunt Arcole.

« C'est un Prada. Probablement du sur-mesure, constata Paul. Dans cette gamme de tissu, ce costume doit bien valoir dans les cinq mille euros.

- C'est homme est un avocat d'affaire et un politicien, ce n'est pas très étonnant.

- Mais ça pourrait expliquer les chaussures manquantes. Je doute fort qu'il ait porté des chaussures achetées en supermarché avec ça, et si la chemise et le costume sont troués et maculés de sang, les chaussures intactes pourraient bien avoir intéressé son assassin. Regardez aussi son bras gauche : on y voit les marques de bronzage d'une montre au poignet et d'une alliance à l'annulaire.

- J'avais remarqué tout cela, commissaire. Je fais ce métier depuis bientôt trente ans. Voulez-vous savoir ce que j'en pense ?

- Bien sûr.

- Je crois que l'on a déguisé cet assassinat en crime crapuleux. Connaissez-vous beaucoup de criminels qui viennent jusque dans les chambres des hôtels de luxe pour en assassiner les occupants et leur dérober quelques objets de valeur ? C'est beaucoup trop risqué. Je vous ai aussi dit que la victime n'avait pas opposé de résistance. Pourtant elle a été frappée de face, ce qui implique que son agresseur a pu s'approcher d'elle sans qu'elle ne s'en soit inquiétée. Enfin, mon mari est chasseur, ce qui n'a bien évidemment aucun rapport avec cette affaire si ce n'est qu'il est aussi passionné par la coutellerie. Je l'ai appelé il y a une demi-heure pour lui décrire le manche du Laguiole flanqué dans le c¿ur de votre cadavre. Il est fait d'ébène et d'amourette, la mouche porte le signe de la franc-maçonnerie. C'est un couteau de luxe, pas le vulgaire cran d'arrêt que la crapule lambda porte à sa ceinture. »

Paul n'en revenait pas. Le docteur Gaudry avait parfaitement raison. Quant à lui, il était tombé dans le panneau comme un bleu se prenant pour Sherlock Holmes. Il pouvait oublier la loupe et la pipe, c'était bien la preuve que sa place était derrière un bureau, à s'occuper de paperasse. Quelle idée avait-on eu de l'envoyer comme un chien dans un jeu de quilles parmi des enquêteurs chevronnés ? Tout cela était ridicule et il finirait lui-même par se ridiculiser.

« Vous m'impressionnez, docteur, répondit Paul en essayant de dissimuler son trouble. C'est un raisonnement digne des plus fins limiers.

- Pas vraiment, commissaire. Ce n'est qu'une question d'habitude. Ne vous en faites pas, vous avez eu les bons réflexes. Je suis certaine que vous seriez parvenu aux mêmes conclusions que moi au final. »

Paul remercia le docteur Gaudry et se dirigea vers Pierre Guillemot qui était toujours occupé à prendre des notes fébriles dans son carnet.

« Vous avez quelque chose pour moi, Pierre ?

- Il y a toujours énormément de choses sur une scène de crime, commissaire. Mais ce n'est pas à moi de déterminer quels éléments pourront vous être utiles. Néanmoins, le fait que nous nous trouvions dans une chambre d'hôtel nettoyée et rangée avec soin tous les jours devrait vous faciliter la tâche. La chambre est quasiment vide. Pas de vêtements, pas d'autres effets personnels si ce n'est un petit pot de fond de teint que l'on a retrouvé sous le lit. Les contenus de la corbeille à papier et de la poubelle de la salle de bain ont été emportés. Mais vous serez probablement très heureux d'apprendre que nous avons trouvé des cheveux dans la baignoire et le lit.

- Si je dois m'en réjouir, je suppose qu'ils n'appartiennent pas à notre victime. Ce sont des cheveux de femme, j'imagine.

- En tout cas ce sont de longs cheveux. Mais il ne m'apparaît pas insensé de supposer qu'ils appartiennent à la propriétaire de ce fond de teint, dit-il en agitant devant le nez de Paul un sachet transparent contenant un petit pot beige.

- Faites-moi voir ça, Pierre. »

Le docteur Gaudry s'approcha des deux hommes et jeta un rapide coup d'¿il au contenu du sachet. Elle esquissa un petit sourire et poursuivit doctement :

« Ceci, Messieurs, est aux cosmétiques ce que le costume de votre victime est à la couture. Ces quelques trente millilitres valent près de cent cinquante euros en parfumerie.

- Décidément, vous dépassez le domaine de vos strictes compétences, docteur ! S'étonna Paul. »

Elle lui répondit par un petit sourire et retourna auprès du corps alors que deux hommes entraient dans la chambre avec une civière.

« Bien, reprit Paul, si nous en avons terminé ici, j'aimerais rassembler tous les membres de l'équipe.

- Ils sont tous dans l'hôtel. Boisseau et Müller interrogent le personnel. Bartolozzi se charge des clients.

- Appelez-les et dites-leur de nous rejoindre dans le hall quand ils auront terminé. »

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Membre, Artisan écriveur , 58ans Posté(e)
Bran ruz Membre 8 737 messages
58ans‚ Artisan écriveur ,
Posté(e)

C'est bien mais...

Il y a matière à débat.

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Invité nonnina
Invités, Posté(e)
Invité nonnina
Invité nonnina Invités 0 message
Posté(e)

bonjour frdi90, j'ai lu ces premiers chapitres et, si je peux te donner mon humble avis, j'ai beaucoup aimé...tu as la manière de laisser planer le suspense...et je ne peux que t'encourager à continuer...

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Membre, Posté(e)
frdi90 Membre 6 messages
Baby Forumeur‚
Posté(e)
j'aime bien ton style. Mais j'avoue que j'ai sauté quelques passages.

Ce n'est pas forcément mauvais signe. Moi-même il m'arrive de sauter des passages un peu longs d'auteur renommés.

Ce n'est pas très très bien mais je crois qu'on le fait tous ^^

C'est bien mais...

Il y a matière à débat.

A quel propos ?

Merci en tout cas pour vos commentaires, c'est encourageant !

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Membre, Posté(e)
le merle Membre 21 605 messages
Maitre des forums‚
Posté(e)
Bonjour tout le monde !

Je m'essaye à l'écriture depuis longtemps déjà et j'ai décidé de me lancer dans l'écriture d'un roman.

En voici les deux premiers chapitres :

Chapitre I : surprise

C'était un rendez-vous comme les autres. Mais sans pouvoir se l'expliquer, il avait un mauvais pressentiment. Il avait pourtant déjà vécu ce genre de rencontres, et plus d'une fois ! Cent, deux-cent, peut-être même trois-cent fois avait-il répété ce rituel qui était désormais tout à fait au point. Un coup de téléphone, quelques mots en anglais, parfois en français. L'été, il enfilait son panama montecristi et ses wayfarer noires; l'hiver, c'étaient un simple bonnet sombre et un cache-nez assorti. Puis il se rendait sur les lieux du rendez-vous. Il s'assurait ainsi qu'on ne le reconnaitrait pas. Ces précautions étaient cependant superflues, voire totalement inutiles puisque personne ou presque dans la capitale n'aurait pu associer son visage à une identité.

D'ailleurs, il s'était jusqu'à présent montré très habile pour garder secrètes ses petites escapades. Et pourtant, elles avaient commencé longtemps auparavant ! En octobre mille neuf cent quatre-vingt-sept, il entamait sa cinquième année de droit à l'université Jean Moulin de Lyon. Un mois plus tôt, il avait fêté ses vingt-deux ans. Malgré un physique assez ordinaire, il était un fin séducteur. Mais étrangement, son seul plaisir était de faire la cour. Dès que les jeunes femmes qu'il convoitait semblaient prêtes à céder à ses avances, il les abandonnait. Ce qui lui valut une réputation de personnage insensible et instable. Mais au fond de lui, il se savait terrorisé à l'idée d'entamer une relation amoureuse. Il lui était pourtant impossible d'ignorer ses désirs de jeune homme et les quelques coups d'un soir qu'il avait connus étaient trop rares pour les satisfaire. Une nuit, alors qu'il rentrait chez lui après une soirée bien arrosée dans un pub du quartier Saint-Jean, il devait passer dans une rue où officiaient quelques prostituées. Désinhibé par l'alcool, il avait franchi le pas. Avec elles, on n'avait qu'à tendre quelques billets en guise de séduction et la crainte de l'engagement était purement et simplement inexistante. Alors il y prit goût.

Depuis lors, les «filles» s'étaient succédé. Après quelques années à exercer en tant qu'avocat d'affaires, sa situation lui permit de s'offrir les services de la crème de la profession. Il avait pour habitude de monter à Paris une fois par mois et de passer quelques heures dans un hôtel de standing «sous bonne escorte» comme il s'amusait à le dire intérieurement.

En mille neuf cent quatre-vingt-treize, il songea à entamer une carrière politique. Il était de ces hommes qui ne reculaient devant rien une fois qu'ils se sont fixé un objectif. Son métier lui permis d'actionner quelques leviers et très vite, il obtint une place de choix sur une liste électorale puis un poste de conseiller municipal. Soucieux d'améliorer son image publique, il fit même le sacrifice de se trouver une épouse et de fonder une famille. Pour autant, il ne mit pas un terme à ses petits séjours parisiens, prétextant quelque obligation vis-à-vis de clients de la capitale.

Un événement l'avait cependant contraint à faire preuve d'une discrétion redoublée: six mois plus tôt il avait été élu maire de la ville de Villefranche-sur-Saône et briguait maintenant le poste de président de son parti. Les élections auraient lieu un an plus tard : ce n'était pas le moment d'être embarrassé par un scandale de m¿urs ! Mais Antoine Arcole n'était pas de ceux qui changent leurs habitudes comme on change de marque de café au gré des promotions. Du reste, il avait toujours bu le même café depuis plus de quinze ans !

Il s'était donc comme d'accoutumée levé de bonne heure, avait embrassé sa femme puis avait quitté son appartement du centre-ville, se dirigeant d'un pas rythmé vers la gare. Une fois confortablement installé en première classe du TGV, il laissait son imagination élaborer des scenarii qui devaient contenter ses ambitions démesurées. Antoine souffrait d'une soif de pouvoir qui ne l'avait jamais laissé en paix. Où qu'il fût et quoi qu'il fasse, il ne pouvait supporter de ne pas exercer un contrôle total sur le monde qui l'entourait. Il parvenait quelque peu à dissimuler ce besoin pathologique de domination grâce à son autorité naturelle mais plus d'une fois il avait été source de conflits avec ses amis et ses amours. Au moins, les escort-girls le laissaient-elles satisfaire le moindre de ses désirs sans opposer la moindre résistance. Mais après chaque rendez-vous, le plaisir et la satisfaction laissaient bien vite la place à la frustration de ne pas toujours pouvoir transposer ce rapport de force au dehors des chambres d'hôtel.

Assis à l'arrière d'une grosse berline Mercedes noire, il regardait sans vraiment les voir les imposants bâtiments haussmanniens qui étendaient leurs ombres menaçantes sur les artères de la capitale. La chaleur étouffante des étés parisiens plongeait la ville dans une torpeur générale. Néanmoins, une foule de touristes venus de tous horizons avait bravé la canicule et se massait sur les quais de Seine, l'île de la Cité et la place de l'opéra. La Mercedes fit halte à quelques encablures de la gare Saint-Lazare. Antoine sortit un billet de vingt euros de sa poche, le défroissa et le tendit au chauffeur qui approcha une main exagérément nonchalante de la sacoche qui occupait le siège passager. Antoine ne connaissait que trop bien cette man¿uvre et ne tarda pas à prononcer les mots que le chauffeur attendait : « gardez la monnaie. » glissa-t-il en s'extirpant du véhicule, plongeant par la même dans l'immense fournaise urbaine. Il n'entendit même pas les remerciements du chauffeur auxquels il n'attachait, du reste, aucune importance et se mit aussitôt en route. Il s'était fait déposer à une distance raisonnable du lieu de son rendez-vous, s'assurant ainsi que personne ne serait en mesure de connaître sa véritable destination.

Antoine remontait la rue de Rome en se frayant un chemin parmi la foule. Peu à peu, l'inquiétude qui l'avait submergé dans le taxi se fit oublier et céda la place à l'habituelle excitation qui précédait chaque nouvelle rencontre. Il se trouvait maintenant place Gabriel Péri, en face de la gare Saint-Lazare. Il prit à droite et leva les yeux au ciel. Devant lui s'élevait une belle bâtisse portée par de nombreuses arcades. De hautes fenêtres ornaient une façade qui devait être autrefois d'un blanc éclatant mais qui avait depuis été ternie par les gaz d'échappement de millions de voitures, bus et autres scooters. Il releva encore un peu la tête et reconnu alors le nom de sa destination : les mots «HOTEL CONCORDE SAINT-LAZARE» s'étalaient en grosses lettres blanches sur la balustrade des balcons du dernier étage.

Antoine était en avance. Il n'aimait pas être en avance. Cela impliquait une attente durant laquelle il s'exposait à la vue de tous. Il quitta ses lunettes et glissa l'une des branches sous sa boutonnière pour les faire tenir sur sa poitrine. Son Panama à la main, il pénétra dans le bar de l'hôtel ¿ le Golden Black ¿ et se dirigea rapidement au fond de la salle, commandant au passage un café serré. Il s'assit dans un fauteuil de cuir noir et fit mine de s'intéresser à la carte des cocktails. L'établissement était presque vide. Quelques tables plus loin, deux jeunes femmes étaient plongées dans une discussion enthousiaste. Elles riaient et bavardaient joyeusement en accompagnant leurs paroles de grands gestes théâtraux. On les aurait dit tout droit sorties d'une de ces sitcoms américaines où un public inexistant éclate de rire toutes les dix secondes. Antoine n'aimait pas beaucoup ce genre de femmes. En fait, il n'aimait pas beaucoup les femmes. D'ailleurs, s'il avait daigné être honnête avec lui-même, il aurait même réalisé qu'il les haïssait.

Le barman lui amena son café. C'était un jeune homme fort souriant mais il se vit gratifié d'un «Merci» expéditif à peine audible. Un homme seul se tenait assis au bar, son regard inexpressif plongé dans ce qui semblait être un verre de whisky. Il avait quitté sa veste de costume et sa cravate dénouée pendait de part et d'autre de son cou. Antoine l'observa quelque temps. Petit, gras, il devait avoir une quarantaine d'année mais son front dégarni lui en faisait facilement paraître dix de plus. Il leva les yeux vers le barman qui se tenait devant lui et hocha très lentement la tête. Le jeune homme avait perdu son sourire poli. Il pivota rapidement sur ses talons et saisit une bouteille de Talisker millésimée. Il remplit le verre sans dire un mot. « Quel genre de chagrin nécessite d'être noyé dans un whisky à cinquante euros le verre ? » s'interrogea Antoine, alors que les rires des deux jeunes femmes emplissaient de nouveau la salle.

Antoine saisit un sachet de sucre, en déchira une extrémité et en vida le contenu dans son café. Il portait la tasse à ses lèvres lorsque la porte du bar s'ouvrit. Le contact du café brûlant avec le bout de sa langue le surprit mais ce ne fut rien comparé à la stupeur de voir dans l'embrasure de la porte un visage familier. Un visage qu'il connaissait depuis de nombreuses années.

Chapitre II : Canicule

Paul adorait Paris. Il y avait plus d'une raison à cela, mais la première était l'appartement dans lequel il vivait. Plus de cent mètres carrés au cinquième étage d'un immeuble de pierre de taille, avec une vue imprenable sur la Seine et Notre-Dame. Quand il descendait de chez lui, il n'avait qu'à faire quelques pas pour se retrouver au c¿ur du quartier latin, qu'il affectionnait tout particulièrement. Quelques pas dans la direction opposée et il se trouvait en face de son lieu de travail.

Ce matin-là, Paul s'était réveillé en sueur. En ce mois de juillet, les fraîches nuits printanières lui apparaissaient comme un lointain souvenir. Le soir, il se tournait et se retournait dans son lit sans trouver le sommeil. La chaleur était telle qu'il ne parvenait même pas à respirer correctement. Lorsqu'enfin il parvenait à s'endormir, la lumière brûlante du soleil ne tardait pas à venir lécher ses persiennes. Puis son réveil sonnait et il lui fallait se lever, tout aussi fatigué que la veille au soir.

Paul avala un café, pris une douche froide, enfila une chemise blanche et un pantalon de lin beige. Il quitta son appartement un peu avant huit heures. Il longea la Seine d'un pas nonchalant, en jetant quelques coups d'¿il aux étalages colorés des bouquinistes. Il ne se lassait jamais de regarder les cartes postales, les vieux livres jaunis aux titres improbables, les répliques d'affichettes de la tournée du chat noir et du Moulin Rouge, les anciens numéros du Petit Parisien et autres vieux papiers. Très souvent, il prenait le temps de s'arrêter pour feuilleter un livre ou une revue qu'il finissait presque toujours par acheter. Aujourd'hui, il n'en avait pas vraiment le temps et la perspective de retrouver son bureau climatisé dans les plus brefs délais l'en dissuada totalement. Il traversa la Seine par le pont Saint-Michel, prit à droite, et continua encore quelques dizaines de mètres jusqu'à ce qu'il se trouve face à la grande porte de bois portant le numéro trente-six. Le numéro trente-six au quai des orfèvres.

Paul salua l'agent de Police qui s'appuyait contre sa guérite inoccupée, songeant qu'il devait y régner une chaleur insoutenable. Quand il pénétra dans la cour intérieure du bâtiment, il prit l'escalier A et monta trois étages. Là, les locaux ne payaient certes pas de mine mais ils abritaient la très célèbre brigade criminelle de Paris. Paul poussa la porte du bureau trois-cent-sept. Il se trouvait maintenant dans une grande pièce sombre aux larges fenêtres qu'un immense bureau de bois verni semblait occuper entièrement, faisant face à une imposante étagère sur laquelle s'amoncelaient des dizaines de dossiers. Paul s'assit dans son fauteuil de cuir noir et pressa le bouton d'allumage de son ordinateur. Il attrapa une chemise bleue densément garnie, l'ouvrit et commençait à en feuilleter le contenu lorsque l'on frappa à sa porte.

« Entrez. » fit Paul, sans quitter sa paperasse des yeux. Un homme d'une cinquantaine d'années apparut dans l'embrasure de la porte. Le front dégarni, le ventre rond, il portait un costume gris anthracite dont la veste déboutonnée laissait apparaître une cravate d'un étrange gris violacé.

« Bonjour, Paul, dit-il alors qu'il s'approchait en lui tendant la main.

- Bonjour commandant, répondit Paul. »

Alors que les deux hommes se serraient la main, le commandant ne dit pas un mot, soutenant le regard de Paul. Il avait un air grave et semblait passablement fatigué. Paul en était d'autant plus intrigué que l'homme n'était pas un coutumier des visites matinales.

« Vous avez une affaire, lâcha le commandant en glissant ses mains dans les poches de son pantalon. La scientifique est déjà sur les lieux ainsi que l'équipe d'astreinte.

- Bien, rétorqua Paul après une légère hésitation. »

Paul dirigeait déjà plusieurs équipes travaillant sur différentes affaires, il ne comprenait pas pourquoi le commandant en personne venait lui annoncer qu'une nouvelle affaire lui était confiée.

« J'aimerais que vous preniez part à l'enquête. J'entends par là que vous vous rendiez sur le terrain pour participer à l'investigation. »

Paul n'en revenait pas. Après tant d'années à exercer le métier de commissaire, il n'avait que très rarement quitté son bureau. Il se contentait de coordonner les équipes chargées des enquêtes, s'occupant de la paperasse et des formalités auprès du parquet. Il se sentait comme un cadre supérieur auquel on aurait demandé d'assister des ouvriers.

« L'affaire s'annonce plutôt délicate, continua le commandant, c'est pourquoi je veux que vous preniez la tête des opérations tout en vous intégrant à l'équipe. Je vous accompagne sur les lieux. Prenez une voiture et donnez-moi dix minutes, j'ai un coup de téléphone à passer.

- Bien, commandant. »

L'homme quitta la pièce sans même refermer la porte. Paul était abasourdi. Il resta assis quelques secondes sans bouger puis referma la chemise bleue et éteignit l'ordinateur sur lequel il n'avait pas même eu le temps de taper son mot de passe. Il ouvrit un tiroir de son bureau et y attrapa une clef de voiture. Il referma la porte de son bureau et descendit lentement les escaliers. Il se trouvait de nouveau dans la cour intérieure qu'il avait traversé un quart d'heure plus tôt. Il pressa la clef en direction du parking et les phares d'une Peugeot 407 se mirent à clignoter. Quand il fut installé dans le véhicule, il s'empressa de démarrer le moteur et de lancer la climatisation. Paul cogitait à mesure que la fraîcheur emplissait l'habitacle. L'affaire devait effectivement être très délicate pour que le commandant en chef de la brigade criminelle en personne se rende sur les lieux. Quelque sombre histoire de crime organisé, voire pire, de terrorisme devait se cacher là-dessous. Le commandant sortit du bâtiment et Paul avança la berline jusqu'à lui.

« Où va-t-on ? demanda-t-il dès que son supérieur fut installé sur le siège passager.

- Hôtel Concorde Saint-Lazare, dans le huitième.

- A cette heure-ci, on en a bien pour un quart d'heure. Parlez-moi de cette affaire.

- Vous avez déjà entendu parler d'Antoine Arcole, j'imagine.

- Bien sûr. »

Paul n'avait que trop entendu parler d'Arcole. Quelques mois plus tôt, il n'était qu'un petit élu de province, maire d'une ville de quelques cinquante mille habitants. Membre d'un parti d'extrême droite montant, le MoReNa (Mouvement de Réaction Nationale). Il s'était fait un nom en militant de façon virulente contre l'avortement, l'homosexualité, l'immigration et pour la peine de mort, le traditionalisme catholique, la prééminence des Français 'de souche'. Adepte du politiquement incorrect et des formules chocs, il avait été plus d'une fois mis à l'amende par les tribunaux pour ses propos à l'encontre de membres du gouvernement et autres adversaires politiques. Entre autres faits d'armes, il avait notamment qualifié le ministre de la culture de 'socialo sodomite' et le maire de Lyon de 'bougnoule à cravate'. Bien qu'il fût un personnage détesté par le plus grand nombre, il était parvenu à s'attirer les grâces d'un électorat sensible à son populisme et son nationalisme exacerbés. Il était particulièrement apprécié au sein de son parti et était donné favori pour succéder à l'actuel président.

« C'est le genre de personnage capable de tremper dans de bien sales histoires ! Repris Paul, mais de là à avoir affaire à la criminelle¿

- Croyez-moi, il n'est pas près d'avoir des soucis avec nos services. On l'a retrouvé mort dans une chambre de cet hôtel il y a un peu plus d'une heure. »

Paul avait toujours estimé que la mort d'un homme, quelle que fût la détestation qu'on lui voua n'était pas le genre de nouvelles dont on pouvait se réjouir mais quand le commandant eut prononcé ces mots, il ne put réprimer un petit sourire en coin.

Voilà où j'en suis !

Qu'en pensez-vous ?

bonjour . continue , tu à un certain talent . bonne soirèe .

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frdi90 Membre 6 messages
Baby Forumeur‚
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Chapitre IV :

De retour dans le hall de l'hôtel, Paul et Pierre s'assirent chacun dans un fauteuil. Pendant qu'ils descendaient les quatre étages, Pierre avait téléphoné aux trois autres membres de l'équipe, demandant à ce qu'ils les rejoignent. Alors qu'il balayait la salle du regard, Paul aperçut un réceptionniste plongé dans ce qui semblait être une houleuse conversation téléphonique. Quitte à attendre ses hommes ici, autant que cela serve à l'enquête, songea-t-il. Il s'extirpa donc de son fauteuil et se dirigea vers la réception en faisant signe au jeune homme de couper court à la conversation. « Je suis navré Monsieur de Mailly, s'excusa ce dernier, j'ai devant moi un policier qui me demande de raccrocher. Soyez certain que je vous rappellerai dès que votre chambre sera de nouveau accessible. » Il lui fallut encore quelques secondes pour mettre un terme à la conversation puis il déposa le combiné sur son socle et s'adressant à Paul :

« Plusieurs de nos clients sont excédés de ne pas pouvoir réintégrer leur chambre. Quant aux autres, ils exigent de pouvoir en sortir ! éa fait plus de deux heures que vous bloquez le quatrième étage, combien de temps vous faut-il encore ?

- Nous aurons bientôt terminé, répondit Paul qui n'en avait en fait pas la moindre idée. Dites-moi, que pouvez-vous me dire de l'occupant de la chambre quatre cents dix ?

- Absolument rien que vos collègues ne sachent déjà.

- Si je vous pose la question, c'est que je veux entendre la réponse de votre bouche. Alors faites-moi plaisir, ouvrez votre registre et faites m'en la lecture ! »

Paul n'avait pas prévu de se montrer autoritaire mais il ne lui était pas venu à l'esprit que ses enquêteurs avaient très certainement interrogé le réceptionniste en premier lieu. Pour la deuxième fois dans la matinée, il eut le sentiment d'être d'une inutilité flagrante. S'en prendre à ce freluquet en costume trois pièces lui permit d'évacuer quelque peu l'irritation qui l'envahissait. Le jeune homme déglutit et reprit :

« Je n'ai pas besoin de mon cahier pour vous la décrire, ça non ! Elle est arrivée il y a trois jours. Je me suis moi-même chargé de son accueil. Elle s'est présentée ici aux alentours de dix heures du matin et a demandé une chambre Deluxe qu'elle a payé d'avance pour une semaine.

- Comment ?

- En liquide. Elle a déposé dix billets de deux cents euros devant moi. Je lui ai demandé son nom mais ne l'ai pas vérifié puisque la chambre était assurément payée. Elle m'a dit s'appeler Vaclavova. Elle avait un fort accent de l'est. Je ne lui aurais pas donné plus de vingt-cinq ans et je dois avouer que c'était une femme sublime. C'est pourquoi je me suis douté de quelque chose. Vous savez, dans les hôtels comme le nôtre, on voit beaucoup de ces jeunes et belles femmes d'Europe de l'est qui viennent seules passer quelques jours à Paris et qui savent se montrer très discrètes le temps de leur séjour.

- Des prostituées ?

- Nous leur préférons le terme d'escortes. Mais cela revient au même, si ce n'est que contrairement aux prostituées de rues, leurs honoraires atteignent des sommets. C'est un secret de polichinelle, tous les grands hôtels parisiens en abritent à un moment ou à un autre. Elles ne racolent pas : leurs clients les contactent en répondant aux annonces qu'elles laissent sur le net alors la direction des hôtels n'a aucune raison de vouloir s'en débarrasser.

- Vous avez revu cette jeune femme par la suite ?

- Non, de toute façon je ne crois pas qu'elle soit beaucoup sortie. Elle avait demandé à ce qu'on lui serve son petit déjeuner dans sa chambre à huit heures et demie tous les matins. C'est d'ailleurs en le lui amenant que le garçon d'étage a découvert le corps. »

Paul allait lui demander où se trouvait le garçon d'étage en question quand il entendit son nom résonner dans le hall. Il se retourna et vit le lieutenant Bartolozzi aux côtés de Pierre Guillemot. Ce dernier lui fit un petit geste de la main l'incitant à les rejoindre.

Elise Bartolozzi était l'un des plus jeunes officiers de la brigade. Agée d'à peine trente ans, elle faisait pourtant preuve d'un aplomb et d'une intelligence remarquables. Depuis quatre ans qu'elle avait intégré le service, Paul lui avait toujours connu le même look. Elle ne portait que des jeans et des polos ou des chemisiers unis qu'elle accordait avec la couleur de ses Converse. Par temps peu clément, elle y ajoutait un simple pull en laine et une veste en cuir, le plus souvent noire ou rouge. Aujourd'hui, son choix s'était porté sur un jean bleu, une petite chemise aux manches courtes et des baskets gris clair. Paul la trouvait plutôt séduisante et s'était surpris plus d'une fois à poser sur elle des regards un peu trop appuyés. Elise en avait parfaitement conscience et profitait de la gêne qu'il en éprouvait pour faire montre d'une certaine désinvolture à son égard, bien qu'il fût son supérieur hiérarchique.

Quand il s'approcha d'elle pour la saluer, elle s'exclama, le sourire aux lèvres :

« Alors comme ça on vient nous chaperonner, patron ? Moi qui croyais que vous ne sortiez jamais de votre bureau, ça m'en bouche un coin !

- J'y serais resté bien volontiers, croyez-moi. Seulement, les ordres viennent d'en haut. On veut que je vous accompagne dans vos investigations, l'affaire est assez délicate.

- Délicate ? Pas tellement. Le vieux facho s'est fait planter par une poule de luxe qui en avait après sa belle Rolex. On retrouve la poule, on la met en cage et l'affaire est réglée. éa fera peut-être un peu de grabuge dans la presse mais à part ça, y a pas à s'en faire !

- Espérons que ça s'avère être aussi simple que vous le pensez.

- Vous inquiétez pas, patron, vous retrouverez bien vite votre chaise de bureau et vos dossiers ! »

Bartolozzi avait peut-être raison, après tout. Il était inenvisageable qu'on se soit introduit dans l'hôtel pour assassiner Arcole et le détrousser mais il était tout à fait plausible que la prostituée ait attendu bien sagement que ce dernier vienne à elle. De plus, le fait qu'un homme ne soit aucunement enclin à se méfier d'une jolie fille en jarretelles expliquait l'absence de blessures défensives sur le corps. Quant au couteau de collection, s'il n'était pas aisé de l'imaginer dans la poche d'une petite frappe, il semblait en revanche à sa place dans le sac à main d'une élégante jeune femme.

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Invité nonnina
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Invité nonnina
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Bonjour FRDI90...continue, j'attends la suite avec impatience...Tu sais faire monter la pression...

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frdi90 Membre 6 messages
Baby Forumeur‚
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Voici donc la fin de ce quatrième chapitre :

« Vous avez pu tirer quelque chose des clients ?

- Non, absolument rien. Personne n’a vu ni Arcole ni sa pute. Même le couple de petits vieux polonais qui occupe la chambre d’à côté n’a rien entendu. Ce qui n’est pas tellement étonnant puisqu’ils sont sourds comme des pots. J’ai eu un mal de chien à les interroger, il m’a fallu cinq minutes pour leur faire comprendre que je ne leur amenais pas le petit-déjeuner ! »

Quand elle eut prononcé ces mots, Boisseau et Müller firent leur apparition. Les deux quinquagénaires formaient le duo le plus truculent de la brigade et passaient le plus clair de leur temps ensemble, au grand dam de leurs épouses respectives. Bons vivants, Paul les soupçonnait de dépenser la plus grande partie de leurs salaires dans les troquets et petits restaurants de la capitale. Le capitaine Boisseau était un anachronisme vivant : avec ses costumes sombres, ses petites cravates noires et son imper beige, il était l’archétype du flic de films policiers des années soixante. Paul, qui en était d’ailleurs friand, lui avait toujours trouvé une ressemblance troublante avec le Jean Gabin de Mélodie en sous-sol. Muni lui aussi d’une imposante carrure, il se montrait toujours d’une aide précieuse lorsqu’un suspect devait être maîtrisé ou une porte enfoncée. A ses côtés, le lieutenant Müller qui avait pourtant une stature très ordinaire, pouvait passer pour chétif. Müller était un vieux beau. C’est ainsi en tout cas que Bartolozzi se plaisait à le désigner. Avec sa crinière chenue, ses beaux yeux bleus et ses belles manières, ce natif de Strasbourg ne manquait effectivement pas de charme. Il vouait par ailleurs une passion indéfectible aux vins de Bourgogne et disposait, selon les dire de Boisseau, d’une cave impressionnante dans le sous-sol de sa petite maison de banlieue.

« Vous savez ce qui a tué notre victime, commissaire ? » lança Boisseau avec entrain. Puis, sans laisser à Paul le temps de répondre, il ajouta : « Une passe de trop ! ».

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frdi90 Membre 6 messages
Baby Forumeur‚
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Chapitre V : scrabble

éa commence par un accord. Un accord mineur. Brusque, violent. Il cingle l'air comme un cristal que l'on brise dans le silence. S'ensuit une course vers les profondeurs du clavier. Elle se répète après que trois nouveaux accords ne l'interrompent de leurs éclats aigus. Mais ils répliquent, le dernier se faisant plus perçant encore, péremptoire comme s'il voulait déjà en finir. La réponse n'en est que plus vive. Une avalanche de notes se mue en de graves échos tumultueux et menaçants qui se chevauchent et résonnent avec force. Alors les accords reviennent à la charge mais ne peuvent mettre un terme à ce flux infernal. Ils sonnent et résonnent, encore et encore, toujours cinglants. Mais ils se brisent inlassablement sans jamais parvenir à endiguer le flot des doubles croches affolées. Le ballet fébrile se poursuit l'espace de quelques instants. Puis les accords s'apaisent, se font plus caressants jusqu'à en devenir délicats. Ils se lient les uns les autres pour se faire mélodie. Mais l'accalmie n'est qu'éphémère. Soudain, un nouveau torrent de notes déferle. Enfin, quatre accords pointés concluent l'¿uvre, fleurissant comme les fusils d'un peloton d'exécution.

Aurèle rouvrit les yeux. La pièce était de nouveau plongée dans le silence. Un silence étrange, cependant. On eût pu croire que l'air portait encore en lui la nervosité de l'¿uvre qui l'avait fait vibrer quelques instants plus tôt. Il resta allongé encore un petit moment, fixant le plafond immaculé de son salon. Puis, se levant doucement, il songea : « Voilà trois minutes qui valaient la peine d'être vécues ». Il contourna son canapé et s'assit devant un piano. Son piano. Un Yamaha quart de queue qu'il avait acheté trois ans plus tôt. Avec son maigre salaire de débutant, il avait dû faire un choix : une nouvelle voiture ou un nouveau piano. Comme il n'existait pas d'équivalent pianistique au métro, le choix fut vite fait en faveur de l'instrument.

Sur le pupitre trônait une partition aux pages jaunâtres noircies de lignes, de notes, d'altérations et autres silences. éà et là, on avait, à l'aide d'un stylo à bille bleu, entouré une note ou souligné un bémol. Aurèle se souvenait l'avoir posée là il y avait de cela trois mois. Il s'était mis en tête de finir ce qui n'avait pas pu l'être. Malheureusement, tout ce à quoi il parvenait, c'était plaquer ce premier accord ¿ trop hésitant ¿ et effectuer cette descente de la main gauche ¿ si lentement qu'un véritable pianiste aurait eu le temps de finir le morceau entier avant qu'il n'en ait joué la dernière note. Pourtant, il n'était pas si mauvais. Il était capable de jouer beaucoup de morceaux réputés ardus mais cette étude, c'était un véritable défi. Avec un tempo de cent-soixante, la main gauche devait jouer près de onze notes par seconde lorsqu'elle effectuait ses doubles croches ! Et même sans compter la rapidité, le tout restait incroyablement technique. En somme, il avait le sentiment que jouer l'étude révolutionnaire, c'était comme courir un marathon au rythme d'un cent-dix mètres haies. « Ce Chopin, quel athlète ! » songea-t-il en se relevant.

Aurèle jeta un coup d'¿il au petit réveille-matin qui occupait une étagère de sa bibliothèque. Dix heures. Il entreprit de se lancer à la recherche de la chaussette qui manquait à son pied droit. Soixante mètres carrés, c'était la surface de son appartement. Ce n'était pas immense, bien au contraire. Pourtant, il avait le don d'y perdre tout ce qui pouvait y être perdu : chaussettes, clefs, téléphone, tout y était déjà passé. Quand il avait passé l'entretien qui devait lui permettre de décrocher le boulot qu'il exerçait alors, il s'était trouvé dans l'incapacité de retrouver ses clefs d'appartement au moment de partir. Il avait donc laissé la porte ouverte derrière lui et n'avait pas cessé d'y songer pendant que son futur DRH le questionnait. De retour chez lui, il les avait retrouvées dans le panier de son chat. Le porte-clefs, un petit lémurien en peluche, avait connu une fin tragique.

Aurèle se résolut finalement à enfiler une autre paire de chaussettes attrapées dans sa commode. Il finit de s'habiller, donna une caresse à Ludwig et quitta les lieux. Quand il fut sur le trottoir, il se mit en route vers l'arrêt de métro le plus proche. Après quinze minutes passées dans une rame bondée où régnaient une chaleur et une odeur absolument insupportables, il sortit enfin des entrailles bouillonnantes de la capitale. Après avoir fait une centaine de mètres à pied, il se trouvait face à un bâtiment austère dans lequel il pénétra par une porte coulissante vitrée. Assise derrière un petit bureau, une jeune femme le salua :

« Bonjour, Aurèle !

- Bonjour, Linda. Navarro est arrivé ?

- Oui, il y a bien un quart d'heure.

- Et son humeur ?

- On a vu mieux, répondit-elle en haussant les épaules. Il est fidèle à lui-même. Il vient de passer un savon à Charlotte pour le papier qu'elle a rendu sur les AMAP. Je viens de la voir passer. Elle était en pleurs et s'est enfermée dans les toilettes.

- Alors j'ai mal choisi mon jour pour arriver en retard. »

Linda lui répondit par un petit sourire et Aurèle continua sa route vers la grande salle au fond du couloir. Avec un peu de chance Navarro n'aurait même pas remarqué qu'il n'était pas encore arrivé. De tous les patrons qu'il avait connus, Navarro était de très loin le plus tyrannique. Nommé rédacteur en chef deux ans plutôt, son travail se résumait à pousser des gueulantes intempestives sur ses rédacteurs. Aucun n'avait jamais été épargné et une ambiance exécrable régnait dans la rédaction depuis qu'il en avait pris les rênes. Mais si l'atmosphère de travail était déplorable, les ventes du journal n'avaient fait que grimper. Un bilan qui jouait malheureusement en sa faveur auprès du conseil d'administration.

Aurèle était presque arrivé à son bureau. Il esquissa même un petit sourire de satisfaction quand une voix retentit derrière lui : « Alors, Marzloff, quelle est votre excuse aujourd'hui ? » Le petit sourire se fit aussitôt grimace de dépit. Il se retourna, penaud, prêt à recevoir les vives remontrances de son patron. Il essaya malgré tout de se justifier :

« Il y avait un monde fou dans le métro, il a fallu que j'attende trois rames avant de¿

- Fermez-la ! vociféra-t-il, je prendrais bien le temps de vous prévenir que le prochain retard sera synonyme de licenciement mais bien malheureusement, j'ai besoin que vous couvriez un événement sur le champ ! »

Aurèle s'efforça de dissimuler son soulagement avec peine. Les yeux toujours baissés, il attendit les instructions qui lui donneraient le droit de quitter la rédaction avec ses deux tympans intacts.

« La finale des championnats régionaux de Scrabble commence dans une demi-heure. Je veux cinquante lignes pour ce soir. Linda vous donnera l'adresse. Maintenant, filez !

- C'est comme si c'était fait », répondit Aurèle, tentant un petit sourire poli qui ne glana rien de plus qu'une moue de bouledogue de la part de Navarro.

Après avoir obtenu l'adresse en question auprès de Linda, il resta un instant à contempler le petit bout de papier sur le trottoir. En temps normal, il aurait considéré ce reportage comme une corvée absolue mais dans la mesure où il lui avait sauvé la peau, il se promit de faire un effort pour porter un peu d'intérêt aux mordus de petites lettres en plastique.

Il allait se mettre en route quand il entendit les portes de la rédaction s'ouvrir derrière lui. Il tourna la tête machinalement et reconnut immédiatement la personne qui en sortit. Une magnifique jeune femme aux longs cheveux noirs. De grands yeux marron et une bouche pulpeuse qui ponctuaient merveilleusement son beau visage au teint halé. Elle portait un petit haut blanc rayé de rouge laissant entrevoir une bretelle de son soutien-gorge. Un sarouel blanc descendant jusqu'à mi-jambe et des spartiates noires complétaient sa tenue. Elle sourit de toutes ses belles dents blanches quand elle tomba sur Aurèle.

« Tiens ! s'exclama-t-elle, regardez qui voilà : le miraculé du jour. Je parie que tu n'as jamais autant chéri le Scrabble que depuis dix minutes.

- Je te l'accorde. Il se pourrait même que je revienne de ces championnats avec quelques posters à afficher dans mon bureau ou un petit porte-clefs souvenir.

- Tu crois vraiment qu'il y a des gens suffisamment dingues pour commercialiser ce genre de trucs ?

- Et pourquoi pas ? Il y en a bien qui collectionnent les balles de ping-pong, c'est pas plus dingue. »

La jeune femme afficha une moue dubitative puis descendit les quelques marche du perron, Aurèle reprit :

« Tu as un sujet d'article ?

- Oui, apparemment il y aurait eu un meurtre à l'hôtel Concorde Opéra, il faut que je file avant que l'on fasse une annonce officielle. A plus tard !

- D'a¿ d'accord, à plus tard » balbutia Aurèle.

Elle souleva le siège d'un petit scooter garé devant eux et en sortit un casque dont elle se coiffa. Puis elle monta sur l'engin qui démarra en un concert de pétarades.

Alors qu'elle s'éloignait, Aurèle songea que décidément, Zoé Libet était sur tous les bons coups. Certes elle avait une belle plume ¿ entre autres choses qu'elle avait belles d'ailleurs ¿ mais Aurèle souffrait de voir cette femme, dont il était de trois ans l'ainé glaner tous les sujets dignes d'intérêt alors qu'il devait se contenter de la fête de la saucisse et du repas annuel des boulistes franciliens. Mais lui n'était pas diplômé de sciences po Paris, il était un journaliste autodidacte sans poitrine généreuse et devait faire avec.

Il se dirigea donc vers l'arrêt de métro, prêt à affronter la chaleur étouffante et les champions de Scrabble s'affrontant des heures durant dans un duel léthargique.

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Invité nonnina
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Invité nonnina
Invité nonnina Invités 0 message
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bonjour, je continue de te lire avec intérêt...même si je me perds un peu dans tous tes personnages...

il me faut, parfois, revenir en arrière...continue, j'attends la suite...

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