En nuit
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Je reviens ici non pas sur l'étymologie mais sur l'histoire du mot antisémitisme. L’antisémitisme est généralement présenté comme une idéologie politique née dans l’Europe de la fin du XIXᵉ siècle, dont la formulation explicite est associée à Wilhelm Marr et à la diffusion du terme Antisemitismus à partir de 1879. Cette périodisation éclaire l’apparition d’un mouvement politique organisé, mais elle ne suffit pas à expliquer les catégories intellectuelles qui l’ont rendu possible. Bien avant d’être un programme politique, l’antisémitisme moderne prend racine dans une transformation des savoirs du XIXᵉ siècle : sous l’influence de la philologie comparée, de l’orientalisme et de l’histoire des religions, le terme « sémitique », d’abord simple catégorie linguistique désignant une famille de langues, est progressivement investi d’une signification anthropologique et civilisationnelle. Les peuples dits « sémitiques » cessent alors d’être définis par leur langue pour être présentés comme porteurs d’un « esprit » ou d’un caractère collectif supposé, doté de traits intellectuels, religieux et historiques permanents. C’est ce déplacement d’une catégorie linguistique vers une catégorie essentialisée des peuples qui constitue l’un des principaux soubassements intellectuels de l’antisémitisme moderne. Il est particulièrement significatif que l’un des premiers emplois attestés du qualificatif « antisémite » ne provienne pas d’un militant politique comme Wilhelm Marr contrairement à ce qui a été dit ici, mais d’un savant juif : l’orientaliste berlinois Moritz Steinschneider. En 1860, dans la Hebräische Bibliographie, Steinschneider commente la critique formulée par Heymann Steinthal contre Ernest Renan et dénonce les antisemitischen Vorurteile (« préjugés antisémites ») de ce dernier. Il écrit que Steinthal a mis en évidence « les contradictions dans les conceptions fondamentales de Renan » ainsi que « les conséquences, ou plus exactement les incohérences, de ses préjugés antisémites ».¹ Cet emploi du terme précède d’environ vingt ans la popularisation du substantif Antisemitismus par Wilhelm Marr. Il ne désigne donc pas encore une doctrine politique organisée, mais une critique d’une manière nouvelle de penser les peuples dits « sémitiques ». Cette première utilisation montre que le vocabulaire antisémite apparaît d’abord dans un contexte intellectuel où certaines représentations du « sémitique » font déjà l’objet d’une contestation. Dans son essai De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation (1859-1862), Renan propose une caractérisation générale des peuples sémitiques, en insistant notamment sur leur supposée tendance au monothéisme.² Il oppose alors le « génie européen », associé à l’héritage grec, à la rationalité scientifique et à la liberté intellectuelle, au « génie sémitique », auquel il attribue des limites structurelles dans les domaines de la philosophie, de la science et de la pensée critique. Chez Renan, le « sémitique » cesse donc d’être seulement une catégorie linguistique. Il devient un principe explicatif de l’histoire des civilisations. Les peuples sémitiques sont présentés comme porteurs d’un caractère collectif supposé, qui déterminerait leur rapport à la religion, à la pensée et au développement historique. Cette logique atteint son expression la plus radicale dans ses textes. Renan y affirme que l'islam constitue « la chose sémitique par excellence », faisant de cette religion l'incarnation la plus achevée de ce qu'il nomme l'« esprit sémitique ». L'islam n'est plus seulement décrit comme un système religieux, mais comme une forme de civilisation intrinsèquement opposée à l'Europe. Le contexte colonial de la seconde moitié du XIXᵉ siècle confère à cette opposition une portée explicitement politique. Renan écrit ainsi : « Jusque-là le sémitisme était maître encore sur sa terre. L'Orient musulman battait l'Occident, avait de meilleures armées et une meilleure politique, lui envoyait des richesses, des connaissances, de la civilisation. Désormais les rôles sont changés. [...] À l'heure qu'il est, la condition essentielle pour que la civilisation européenne se répande, c'est la destruction de la chose sémitique par excellence, la destruction du pouvoir théocratique de l'islamisme, par conséquent la destruction de l'islamisme. [...] Là est la guerre éternelle, la guerre qui ne cessera que quand le dernier fils d'Ismaël sera mort de misère ou aura été relégué par la terreur au fond du désert. [...] L'islam est la plus complète négation de l'Europe [...] c'est l'épouvantable simplicité de l'esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle. »³ Chez Renan, la critique de l'islam ne relève donc pas seulement de la polémique religieuse ; elle participe d'une représentation civilisationnelle qui associe le monde musulman à une altérité irréductible et fait de son effacement la condition de l'universalisation de la civilisation européenne. Il convient néanmoins de distinguer cette essentialisation culturelle des théories raciales biologisantes qui se développent dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle. Comme le montrent Gideon Botsch et Werner Treß dans leur étude sur Paul de Lagarde, la pensée de Renan relève encore principalement d’une lecture historique et culturelle des peuples sémitiques. Ils reprennent l’analyse selon laquelle Renan décrit « l’esprit et le caractère » des peuples sémitiques, la « somme de leurs aptitudes » et le « type de leur culture », tandis que le déplacement opéré par des auteurs comme Gobineau consiste à transformer un « caractère historique d’un peuple » en un « caractère racial » naturalisé.⁴ En réalité, Renan formule dans cet essai toute une série d'attributions hostiles, qui ne concernent pas seulement les Juifs mais aussi les Arabes musulmans et d'autres objets de son orientalisme. Ces catégories peuvent ensuite être reprises, radicalisées et transformées dans des discours politiques nationalistes et racialisants. Cette circulation apparaît clairement dans le cas de Paul Anton de Lagarde, orientaliste antisémite et inspirateur de la pensée nazie. Les travaux d’Ina Ulrike Paul montrent que Lagarde reprend plusieurs schèmes présents dans l’environnement intellectuel de Renan, notamment l’idée d’une prétendue stérilité intellectuelle du judaïsme rabbinique. Elle souligne que Lagarde reprend ainsi « le reproche de la stérilité intellectuelle de l’érudition talmudique », critique également formulée dans le cadre des débats autour de Renan.⁵ Cette généalogie fait apparaître deux versants d’une même logique d’essentialisation du « sémitique » : un versant judéophobe, dans lequel le Juif est construit comme une altérité intérieure à l’Europe, supposée porter un caractère collectif incompatible avec l’identité nationale, et un versant islamophobe, dans lequel l’islam est construit comme une altérité civilisationnelle extérieure, présenté dans certains discours orientalistes comme l’expression d’une nature religieuse et culturelle figée. Ces deux phénomènes ne se confondent pas et ne relèvent pas des mêmes histoires, mais ils procèdent d’un mécanisme intellectuel comparable : la transformation de catégories historiques, religieuses ou culturelles en essences supposées définir durablement des peuples et des civilisations. --------------------------------------- ¹ Moritz Steinschneider, Hebräische Bibliographie. Blätter für neuere und ältere Literatur des Judenthums, vol. III, Berlin, A. Asher & Comp., 1860, p. 16. ² Ernest Renan, De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation, Paris, Michel Lévy frères, 1862. ³ ibid. ⁴ Gideon Botsch et Werner Treß, « Moderner Antisemitismus und Sattelzeit: Das Beispiel Paul de Lagarde », dans Hartmut Behlmer et al. (Hg.), Der Nachlass Paul de Lagarde: Orientalistische Netzwerke und antisemitische Verflechtungen, Berlin/Boston, De Gruyter, 2020, p. 119-120. ⁵ Ina Ulrike Paul, « Paul Anton de Lagarde und "die Juden" », Un-/Ordnungen denken. Beiträge zu den Historischen Kulturwissenschaften, vol. 46, 2020, p. 18. Bis zur allgemeinen Geltung der echt deutschen Nationalreligion seiner Prägung, so Lagarde 1853/73, verliehe die talmudische „Religions-Erziehung“ den Juden immer noch eine so „furchtbar[e]“
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La conscience se résume-t-elle à des produits du cerveau ?
En nuit a répondu à un(e) sujet de Black3011 dans Philosophie
La première des certitudes, c'est que quelque chose a lieu. Nous sommes conscients lorsque nous réalisons que quelque chose a lieu. Et nous réalisons par la suite que nous sommes conscients. A l'inverse nous ne sommes pas certains que rien n'ait lieu lorsque nous ne sommes absolument pas conscients. -
La conscience se résume-t-elle à des produits du cerveau ?
En nuit a répondu à un(e) sujet de Black3011 dans Philosophie
Merci pour le partage, Je ne connaissais pas Sapolsky. A vrai dire, je ne lis pas énormément de livres de scientifiques sur ces questions, le seul que j'ai lu étant Antonio Damasio. J'y suis surtout entré par la voie de la philosophie de l'Esprit, et philosophie de l'action qui sont deux domaines distincts mais connexes en philosophie. Je n'aurai sans doute pas le temps de lire ce livre, mais j'ai trouvé je crois un bon résumé (peut être trop court pour un livre de 600 pages) dans lequel y figurent des références explicites de Sapolsky à Strawson et Dennet sur la question de la responsabilité morale et du libre arbitre. PS : Le temps est une chose précieuse, il y a des gens qui méritent qu'on le gaspille pour eux. Et d'autres non. -
La conscience se résume-t-elle à des produits du cerveau ?
En nuit a répondu à un(e) sujet de Black3011 dans Philosophie
'ai déjà eu l'occasion d'intervenir sur ce sujet lorsque la discussion portait encore sur la conscience. Je constate qu'elle a désormais bifurqué vers la question du libre arbitre. Pour être franc, ce débat me paraît aujourd'hui relever davantage du folklore philosophique que d'un véritable problème théorique. Du moins si l'on entend par « libre arbitre » la thèse classique selon laquelle l'individu disposerait d'une faculté capable d'échapper à l'enchaînement des causes naturelles pour produire librement ses décisions. Cette conception indéterministe me semble extrêmement difficile à défendre pour quiconque cherche sérieusement à comprendre le comportement humain. Tout ce que nous savons aujourd'hui en psychologie, en neurosciences, en sciences cognitives ou en biologie du comportement va forcément dans le sens d'une explication causale des conduites humaines. Cela ne signifie pas nécessairement que tout serait déterminé au sens philosophique le plus fort, mais cela rend incongru l'idée d'une faculté humaine capable de produire des décisions en dehors de toute causalité naturelle. Par ailleurs, une grande partie de l'intérêt historique du libre arbitre provenait de l'idée qu'il serait nécessaire pour fonder la responsabilité morale. Or c'est précisément ce point qui a été largement remis en cause par des auteurs comme Strawson et Dennett. Strawson montre notamment que la responsabilité morale ne repose pas sur l'existence d'une capacité métaphysique particulière qui permettrait à un individu d'être l'origine absolue de ses actes. Ce qui fonde nos pratiques morales, ce sont plutôt nos réactions ordinaires envers les autres : le ressentiment, la gratitude, l'indignation, le pardon, la reconnaissance. Autrement dit, nous n'avons pas besoin de supposer une faculté mystérieuse qui placerait l'être humain en dehors du monde causal pour expliquer pourquoi nous considérons certaines personnes comme responsables de leurs actes. Ce qui importe, c'est que les individus soient des agents capables de comprendre des raisons, d'interagir avec les autres et de modifier leur comportement. Dennett défend une idée proche dans une perspective plus naturaliste. Pour lui, le problème vient du fait que l'on exige souvent du libre arbitre quelque chose d'impossible, à savoir une forme d'autonomie absolue, comme si être libre signifiait être une cause première indépendante de toute explication. Or ce n'est pas ce qui caractérise la liberté humaine. Ce qui nous distingue, ce sont nos capacités cognitives : nous pouvons anticiper les conséquences de nos actes, réfléchir à nos motivations, apprendre de nos erreurs, ajuster notre comportement et agir en fonction de raisons. La liberté n'est donc pas une rupture avec la causalité, elle est une propriété qui apparaît avec certains systèmes suffisamment complexes pour se représenter eux-mêmes et modifier leur comportement. Autrement dit, même en abandonnant le libre arbitre au sens métaphysique traditionnel, rien n'oblige à renoncer à nos pratiques morales et juridiques. La responsabilité ne dépend pas nécessairement du fait qu'un individu aurait pu agir autrement dans un sens absolu, indépendamment de toute cause. Elle dépend plutôt du fait qu'il soit un être capable de comprendre une situation, de répondre à des raisons et d'intégrer les conséquences de ses actions. On assiste depuis et notamment chez Dennett à un simple déplacement sémantique. Le terme « libre arbitre » est conservé, mais son contenu est progressivement modifié pour désigner quelque chose de beaucoup plus raisonnable : la capacité à délibérer, à anticiper les conséquences de ses actes, à répondre à des raisons ou à ajuster son comportement. Mais dans ce cas, on ne parle plus réellement du libre arbitre au sens classique du terme. On a simplement remplacé une conception métaphysique difficilement défendable par une conception compatible avec ce que nous savons du fonctionnement humain. C'est pourquoi je pense que le vieux débat entre déterminisme et libre arbitre indéterministe a largement perdu sa pertinence. Les questions intéressantes aujourd'hui concernent davantage la cognition, la prise de décision, la responsabilité et les mécanismes de l'action humaine. Le libre arbitre métaphysique me paraît surtout survivre comme un héritage historique de la philosophie, alors que les vrais problèmes concernent davantage la manière dont un organisme naturel peut devenir un agent capable de raisonner, de se "contrôler" et d'agir selon des buts. -
En avançant dans mes lectures, je m’aperçois que dès qu’on tente de comprendre la Religion comme phénomène humain, on se heurte aux limites mêmes de la compréhension occidentale de l’Homme. L’Histoire, la sociologie ou la psychologie peuvent décrire le religieux, mais elles n’expliquent pas ce qui le rend "universel". C’est là que l’anthropologie intervient, et c’est aussi là que son propre dogme apparaît. Car dès qu’on essaie de faire une anthropologie de l’Occident, on découvre que les catégories mêmes de l’anthropologie sont issues de l’histoire théologique et juridique occidentale. Feuerbach l’avait déjà formulé : « Le secret de la théologie n’est pas la philosophie, mais l’anthropologie. » Il est tout de même curieux que, pour répondre à la vieille question « qu’est‑ce que l’Homme ? », nous en venions sans cesse à nous interroger sur « qu’est‑ce que Dieu ? ». Talal Asad montre que la notion moderne de « religion » est une construction occidentale, chrétienne, i.e. héritée de Rome. Et Pierre Legendre révèle que nos institutions reposent sur un montage dogmatique hérité de l’Empire romain et du christianisme latin. Pour Legendre, le dogme n’est pas un contenu religieux, mais la structure symbolique qui fat tourner la société. Sa formule, « l’image, c’est le dogme », signifie que toute société se fonde sur des images qui organisent le pouvoir, et la scène où elle se représente elle‑même. On retrouve cette dimension scénique au cœur même du droit, et particulièrement du droit romain, dont le droit canon est une dérivation directe. Le droit romain n’est pas seulement un ensemble de règles : c’est une mise en scène de l’autorité, un théâtre institutionnel où se jouent les positions, les gestes, les rituels, les hiérarchies. Chez Legendre, l’image est donc inséparable de la théâtralité : le dogme est une dramaturgie, et le droit en est l’un des dispositifs centraux. C’est précisément ce point qui permet d’éclairer la notion d’imago mundi chez Musso. Quand Musso parle de Religion industrielle, il décrit une nouvelle scène d’images de techniques, de rôles et d'interprètes. C’est pourquoi je pense qu’il est nécessaire de revenir à Legendre avant de poursuivre Musso : pour comprendre la structure symbolique, et la théâtralité, qui rend possible l’imago mundi contemporain. L'image c'est le dogme
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Merci pour ce partage. J'ai entrouvert le livre de Musso, très foisonnant, peut être un peu trop à mon goût. Son idée de Religion industrielle est intéressante. Sa vision de la Religion comme imago mundi, est également intéressante. Ce sujet m'intéresse dans une perspective plus étendue de travaux sur la Religion que je mets en lien avec les travaux de Pierre Legendre que Musso cite par ailleurs et les travaux de Talal Asad sur la généalogie des religions, très peu connu en France mais très étudié dans le monde anglo-saxon. J'essaierai de reprendre sa lecture dès que je le pourrai.
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Je n'ai pas tout compris, mais si j'essaie de résumer l'article, une simulation de l'Univers dans sa totalité implique une théorie du Tout. Cette théorie du Tout comporte des énoncés indécidables. Si cette théorie du Tout comporte des énoncés indécidables, alors aucun algorithme ne peut permettre d'implémenter cette théorie du tout. Donc l'Univers ne peut pas être une simulation au sens d'une simulation algorithmique. C'est effectivement un raisonnement assez fort. S'agissant du fait que nous "vivrions dans une simulation". Une autre piste pourrait être l'implémentation de la conscience phénoménale. C'est un peu l'idée du cerveau dans une cuve. L'article mentionne aussi des choses à ce sujet notamment lorsqu'il évoque l'argument Lucas-Penrose, mais qui semble associé à des modèles controversés de la conscience comme le modèle Orch OR. Intuitivement, je dirais que ça suppose quand même de réduire le cerveau à une machine de Turing, donc ça paraît a priori tout autant impossible...
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La conscience se résume-t-elle à des produits du cerveau ?
En nuit a répondu à un(e) sujet de Black3011 dans Philosophie
Non, c'est juste que tes arguments contre le physicalisme ne me semblent pas pertinents parce qu'ils ne critiquent pas vraiment le réductionnisme ontologique. Quand on critique une thèse ou qu'on la défend, il faut savoir de quoi on parle, c'est tout. Je ne vais pas polémiquer davantage. J'ai compris que tu étais opposé au physicalisme et au réductionnisme ontologique. Du coup par curiosité, je m'interroge sur la position que tu défends parce qu'elle n'est pas claire pour moi. C'est une position dualiste, agnostique ? Comment tu la qualifierais ? -
La conscience se résume-t-elle à des produits du cerveau ?
En nuit a répondu à un(e) sujet de Black3011 dans Philosophie
Désolé, mais ta demande ne me paraît pas pertinente. Sur un sujet comme le physicalisme et la distinction entre réduction ontologique et réduction épistémologique, je ne vois pas l’intérêt de produire une réflexion « personnelle » improvisée, alors que la discussion repose justement sur des distinctions conceptuelles qui existent depuis longtemps et qui manifestement ne sont pas connues de tous. En l’occurrence, la différence entre réduction ontologique et réduction épistémologique est une distinction classique en philosophie des sciences : elle sépare ce qui existe de la manière dont on peut expliquer ou modéliser ce qui existe. Cette distinction s’est imposée parce qu’on s’est rendu compte que l’identification ontologique d’un phénomène à un autre n’entraîne pas automatiquement la réduction de ses explications. Dès les premières analyses de la réduction comme relation logique entre théories, i.e. une réduction théorique (cf. Nagel) il est apparu que dériver une théorie d’une autre exige des correspondances terme à terme qui ne sont tout simplement pas disponibles dans la plupart des sciences dites « spéciales ». Cela a conduit à reconnaître que la dépendance ontologique n’implique pas la réductibilité épistémologique. On retrouve la même idée dans la philosophie de l’esprit, notamment avec l’argument de la réalisabilité multiple formulé par Fodor : les catégories psychologiques et linguistiques sont fonctionnelles, et un même état mental peut être réalisé par des configurations physiques très différentes. Dans ces conditions, vouloir réduire les explications psychologiques à des explications physiques revient à perdre la généralité même des lois psychologiques. Là encore, l’identification ontologique ne suffit pas à garantir une réduction explicative. On retrouve cette distinction en biologie avec Sarkar, sur la relation entre génétique mendélienne et biologie moléculaire. Sarkar montre bien que, même si les gènes sont réalisés physiquement comme des séquences d’ADN, les lois mendéliennes ne se dérivent pas simplement des mécanismes moléculaires. Les deux niveaux sont liés, mais l’un ne se réduit pas à l’autre. C’est un exemple clair où la réalisation physique d’un phénomène ne suffit pas à en absorber l’explication dans un niveau plus fondamental. C’est pour toutes ces raisons que la distinction entre réduction ontologique et réduction épistémologique est devenue standard. On peut discuter cette distinction, ce qui à mon avis relèverait d'un autre sujet, parce que ça nécessite une réflexion à part entière et distincte du simple domaine de la philosophie de l'Esprit. C'est une réflexion à la frontière de l'épistémologie, (en particulier son versant nomologique à mon avis), et de l'ontologie. Sur le reste, ta répétition sur la subjectivité n'ajoute pas vraiment d'informations supplémentaires à la discussion. J'estime que tu n'as pas pris sérieusement en compte mes arguments, donc on peut en rester là. -
La conscience se résume-t-elle à des produits du cerveau ?
En nuit a répondu à un(e) sujet de Black3011 dans Philosophie
Il ne sert à rien de répondre si on ne parle pas de la même chose. Si je ne prenais pas en considération tes réponses je n'insisterais pas sur ce point. Ce que j'essaie d'expliquer c'est que le physicalisme est une réduction ontologique et non épistémologique, en tout cas pas nécessairement. J'en ai déjà parlé dans ce message que tu évoques. Il faut distinguer réalisation ou plutôt identification des états mentaux à des phénomènes physiques et explications ou causes de ces états. L'article de Patrick Juignet et ton argumentaire fait une confusion entre les 2. Tout du moins dans l'article, les deux sont surtout vus comme liés et l'exploration des thèses qui les distingue est largement survolée alors que c'est précisément ces thèses du physicalisme qui sont actuellement les plus défendues. Cela revient à dire caricaturalement que le physicalisme défend que toute explication y compris en Chimie par exemple doit être strictement et uniquement remplacée par de la physique quantique. Qui défend sérieusement ça ? Aujourd'hui ? Tu as dans ce lien en anglais, un précis sur le physicalisme qui expose ses propriétés générales en partie 2. et ses variétés en 3. https://plato.stanford.edu/entries/physicalism/ Ensuite j'ai donné dans ma dernière réponse un cadre de ce que j'entendais par hors du monde comme tu m'avais demandé. Mais je peux tenter de clarifier si besoin. Et pour faire un retour sur un point dont je n'ai pas encore parlé : tu dis que la subjectivité a un rôle causal sur la conscience. Qu'est-ce que tu entends du coup par subjectivité ? Si tu entends par là les effets du langage, de la culture, etc. alors tu as une définition non subjective de la subjectivité, d'abord, et ensuite une définition restreinte en ce que tu ne l'identifies qu'à des phénomènes sociaux observables. Mais admettons, cette définition telle quelle ne suppose en rien d'opérer une différence ontologique qui romprait avec la physicalisme. Le langage peut très bien être compris comme une structure d’interprétation d'un ensemble de signes qui sont eux même des phénomènes physiques, des sons, des images, des contacts, etc. Cette structure d'interprétation peut-elle même être comprise plus basiquement comme un ensemble de phénomène mentaux, donc un ensemble de phénomènes physiques (dans une perspective physicaliste). -
La conscience se résume-t-elle à des produits du cerveau ?
En nuit a répondu à un(e) sujet de Black3011 dans Philosophie
Je vais essayer de répondre méthodiquement, car j’ai l’impression qu’on s’écarte du sujet et qu’on attribue aux réductionnismes physicalistes des positions qui ne sont pas les siennes, notamment celle consistant à exclure l’influence du langage ou de la culture sur la perception et les états mentaux conscients. Aucun physicalisme contemporain sérieux ne nie les effets du langage, de la culture ou des processus top-down sur la perception. Ces effets sont parfaitement intégrés dans les sciences cognitives et les neurosciences. Le physicalisme n’est pas une thèse qui élimine les niveaux d’analyse psychologiques ou cognitifs, mais une thèse selon laquelle ces niveaux sont entièrement réalisés par des processus physiques. En procédant ainsi, on risque de mal comprendre en quoi consiste le “problème difficile” de la conscience tel qu’il a été formulé par les philosophes de l’esprit. Ce problème est en effet posé dans le cadre même d’une thèse physicaliste de la conscience, c’est-à-dire une thèse qui identifie les états mentaux à des états physiques, neurophysiologiques ou physico-chimiques. Le cœur du problème difficile porte en gros sur la nature de cette identité ou de cette relation entre états mentaux et états physiques. Dans une perspective physicaliste, il s’agit en principe d’un seul et même phénomène, mais la difficulté est de comprendre ce que signifie exactement “être le même phénomène” lorsque la description mentale ou subjective ne correspond pas, en apparence, à la description objective et neurophysiologique, i.e. à la description à la troisième personne de ce phénomène. Autrement dit, le problème ne porte pas sur l’existence des corrélats physiques des états mentaux, mais sur l’écart explicatif entre deux modes de description d’un même processus, tout du moins d'un point de vue physicaliste. S'il portait sur autre chose ou sur le fait que des états mentaux ne sont pas corrélés à des phénomènes physiquement observables, on sortirait du cadre de ce que nous pouvons connaitre pour moi (ça c'est pour la définition du cadre). Toutes les thèses réductionnistes cherchent à clarifier cette relation sans avoir à construire une différence ontologique entre les deux descriptions, d'où le réductionnisme. C'est par exemple la thèse de Dennett qui défend l'idée que les qualias, entendus comme entités intrinsèques, privées, ineffables, sont une illusion cognitive. Ce qui ne revient pas à nier l’expérience, mais à nier un certain concept d’expérience. C’est une manière de résoudre l’écart explicatif en dissolvant ce qui le rendait problématique. -
La conscience se résume-t-elle à des produits du cerveau ?
En nuit a répondu à un(e) sujet de Black3011 dans Philosophie
Je vais d'abord clarifier un point. Je n’ai jamais affirmé que « la conscience est une illusion ». Je répondais uniquement à l’argument selon lequel cette thèse serait logiquement contradictoire parce qu’une illusion supposerait déjà un sujet conscient. Cet argument ne tient pas. Je développe un peu plus. Il est parfaitement possible, au niveau théorique, de décrire la conscience comme une auto‑représentation erronée de certains de nos propres états : Le cerveau produit des représentations. Certaines portent sur des états ressentis dont on peut rendre compte par la psychophysique et les sciences cognitives. Ces représentations les décrivent comme ayant des “qualia”. Cette auto‑description procède d'une construction cognitive. Cette auto-description peut être incorrecte. Ensuite sur le deuxième point de mon propos, je maintiens qu’il est absurde de vouloir définir la conscience en s’abstrayant de ce que nous pouvons effectivement connaître d’elle. Une démarche philosophique repose sur une argumentation rationnelle, pas sur l’invocation d’un “au‑delà” indéfinissable. Les arguments en faveur d'une théorie irréductible de la conscience ne permettent pas d’établir positivement une ontologie non physique de façon rigoureuse. Concernant la dimension sociale, il faut distinguer réductionnisme ontologique et réductionnisme épistémologique. On peut considérer, qu'ontologiquement, tout phénomène humain a une base physique, et qu'épistémologiquement, cela ne n'implique pas que la neuroscience soit le bon niveau d’explication pour les phénomènes sociaux. Le langage, les pratiques, les normes, les formes culturelles sont des systèmes symboliques. Ils émergent d’un ensemble de réactions physiques à un milieu, et génèrent à leur tour d’autres réactions physiques, mais ils peuvent et doivent aussi être étudiés au niveau symbolique, pas au niveau du seul corps d'un individu ou du cerveau. Enfin sur ta conclusion, je suis d’accord pour dire que la philosophie ne se réduit pas à la science, mais cette distinction ne permet pas de transformer la conscience en un domaine “hors du monde”. Le fait que la science utilise des outils culturels, des langages ou des abstractions n’enlève rien à leur capacité à produire des connaissances fiables sur les phénomènes. Reconnaître que la science ne donne pas “le réel en soi” ne donne pas à la philosophie le droit d’introduire des entités ou des propriétés qui échappent par principe à toute analyse. La philosophie peut interroger le sens, les raisons, les formes symboliques, mais elle ne peut pas ignorer les connaissances que nous avons construites sur la conscience. Elle n’est pas là pour s’opposer au savoir, mais pour penser ce que le savoir implique.
