La vie à deux, le plus souvent, ce n'est pas une vie de couple, mais [¿] une vie de cons. [¿]
La plupart des couples se détestent et ne veulent surtout rien y faire. La dépendance matérielle, symbolique, sociale et affective est telle, pour l'un comme pour l'autre, qu'ils se refusent à se séparer parce qu'ils savent que ce qu'ils ne parviennent pas à faire ensemble, ils seront incapables de le faire seul. Vivre en couple, c'est tellement plus confortable que la solitude. C'est la possibilité d'avoir un logement à soi, une voiture pour le travail et une autre pour le week-end, [¿] de contracter des emprunts à des taux intéressants, de fréquenter d'autres couples sans susciter la pitié ou crever de jalousie (du moins, pas d'emblée), de faire des enfants, d'avoir l'air socialement correct, normal, comme tout le monde. [¿]
Se marier, c'est prendre le goulot d'étranglement, entrer dans la bouteille de formol où l'on finira comme un f¿tus avorté, individu incomplet, étouffé, enfermé, à jamais momifié, étranger à l'amour, à jamais exilé de la vie.
Tout le monde parle d'amour, il n'y a que des arrangements. Des espoirs distincts, parfois inconciliables, inscrits entre les lignes d'une même liste de mariage. Des attentes démesurées que l'on sait l'autre inapte à combler. [¿]
J'en ai vu, des femmes, les cuisses serrées et leur sac par dessus, crachant leur haine d'un mari qui, quand il ne couche pas avec des poules, s'assoupit pendant le film, puis monte au lit en traînant la savate et, lorsqu'elles le rejoignent enfin après avoir étendu la troisième lessive et mis un suppositoire à la petite qui ne voulait pas dormir, se retourne vers elles sans même ouvrir les yeux, leur colle le museau sur la figure, remonte la chemise de nuit ¿ Et j'ai pas besoin d'en dire plus, n'est-ce pas Docteur ? Vous savez comment c'est, les hommes¿
J'en ai vu, des hommes, qui murmuraient, en rédigeant leur chèque, qu'ils auraient bien voulu reprendre le foot ou se remettre à faire des maquettes, Mais le samedi c'est pas possible, il y a les courses à faire à l'Hyper et ma femme ne conduit pas, ou elle n'a pas la patience, ou elle veut que je sois là pour choisir la couleur du paillasson. Et le dimanche c'est pas possible non plus, il y a le vélo à graisser, la table à réparer, la voiture à nettoyer, la pelouse à tondre, le tuyau de la cuisinière encastrée à changer parce que le midi la belle-famille vient déjeuner et le four, il faut qu'il chauffe au moins une heure avant ; et l'après-midi, s'il pleut pas, les femmes veulent toujours aller se promener au bord de la Tourmente jusqu'au cabanon du grand-père, depuis qu'il est mort il faut bien arroser les fleurs l'été et s'assurer que le toit ne fuit pas l'hiver¿ Alors le foot, c'est vraiment pas possible, les maquettes, y a pas vraiment le temps, et de toute manière j'ai pas la place d'avoir un atelier alors faudrait que je fasse ça dans le séjour mais ça l'a toujours agacée de me voir tailler du balsa avec des lames de rasoir ou coller mes voiles avec des pinces, elle dit que si j'étais soigneux comme ça pour tout, ça serait beau ! J'ai beau mettre des journaux, elle râle parce que ça laisse des traces sur sa toile cirée, et si jamais je fais tomber une goutte de colle par terre, la voilà qui me saute dessus alors qu'au lit, enfin, je vous en dis pas plus. [¿] Vous savez comment c'est, les femmes¿
Extrait de La maladie de Sachs, Martin Winckler
Un tableau plutôt noir, mais que je trouve assez réaliste, de la vie de couple...