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Affichage du contenu avec la meilleure réputation le 30/05/2021 dans Billets

  1. Il fait nuit noire. Les petites routes de campagne n'ont pas le même aspect, la nuit tombée ; il y avait dans ces régions quelque impression sinistre qui recouvrait le paysage. Je ne pouvais pas m'empêcher de me dire, en négociant le virage, que j'étais bien content d'être là en voiture, et pas à pied à longer les champs. Ceux-là étaient rendus sombres et gris par la pénombre. Il n'y avait personne, l'endroit était la solitude-même ; mais l'imagination peuplait chaque ombre de buisson d'un rôdeur. Aucune lumière au loin ne trahissait la présence d'une maison ou d'une cabane — la région était résolument solitaire. À chaque tournant, à chaque route passant de l'asphalte au sentier de gravas, je me demandais si j'approchais vraiment, ou si j'étais passé dans un deuxième monde où tous les chemins se ressemblent et où la route devenait un grand labyrinthe sans issue. Les répétitions d'un Sisyphe du siècle moderne. Une sorte de circuit fermé à travers champs ; un paysage en tons de gris, presque onirique. Du gris clair, du gris foncé, beaucoup de noir ; des presque-couleurs dans la petite zone qu'illuminaient les phares. Et puis soudain, la route coupait à travers la forêt. De part et autre, les grands conifères semblaient tout envelopper de leur ombre menaçante. La forêt était prête à ré-absorber le chemin qui avait osé la traverser, et approchait ses racines et ses feuillages centimètre par centimètre... Ici, il faisait encore plus sombre qu'ailleurs dans le paysage quasiment désert. De longs kilomètres défilaient ainsi, monotones — longeant les pins presque menaçants. Tout au bout, enfin, pour la première fois depuis ce qui semblait désormais avoir duré des heures : un petit point de lumière — artificielle, différente. Une lumière ambrée. — J'étais arrivé. La haute-grille avait été laissée ouverte. On devait forcément en surveiller l'entrée ; pourtant, je ne voyais personne. Je continuais sur l'allée principale du domaine, et arrivai rapidement à un grand espace, en face du manoir, où une dizaine d'autres véhicules étaient garés. De belles automobiles, remarquai-je malgré la pénombre. Les châssis étaient noirs et sobres, mais je vis bien que la voiture à côté de la mienne était une Audi A9. C'était certainement la première fois que j'en voyais une ; le modèle était donc déjà en circulation ? Un homme en costume, grand et imposant, s'approcha silencieusement de moi. Je sursautai devant cette soudaine découverte d'une autre silhouette humaine. Je réalisai rapidement qu'en effet, toute une équipe avait été disposée aux alentours du domaine. L'on en devinait les ombres mouvantes, à peine perceptibles, le long des arbres noirs et murets. Ils rôdaient, faisant leur ronde silencieusement. — "Bonsoir Monsieur. Puis-je vous demander votre nom ?", me demanda-t-il très - trop - poliment. — "Monsieur de Ferlan." — "On vous attend", répondit-il. Il n'avait pas eu besoin de consulter une liste ; un bref instant, je me demandais ce que cela pouvait augurer. ❧ La musique s'était estompée, une fois la porte du bureau refermée. Je ne pouvais pas m'empêcher de me dire que cela montrait bien que la porte était donc plus massive qu'elle ne le paraissait, peut-être renforcée ou avec quelque mécanisme d'insonorisation placé au niveau des gonds. C'était donc une pièce dans laquelle il était particulièrement important que les discussions y fussent confinées... Je me doutais donc qu'il ne s'agirait plus juste de simples mots d'esprit échangés après un tintement de flûtes de champagne. J'étudiai le visage des personnes présentes. Il y avait Monsieur O**, qui m'y avait invité à le suivre. Celui-ci s'était dirigé vers un petit meuble, et en avait sorti un nouveau verre, et une bouteille de ce qui semblait être du cognac. Du regard, il me demandait silencieusement si je souhaitais ce "rafraîchissement". J'avais vu que tous les autres ici en avaient ; alors par politesse j'acquiesçai, d'un simple hochement de tête — ce qui me donnait, de plus, une minute supplémentaire d'observation. Déjà assis dans un fauteuil confortable, l'air toujours renfrogné qu'on lui connaissait — à travers joies et peines, tout du moins s'il ressentait les émotions humaines, ce dont je n'étais pas sûr — il y avait Charles V**. Il avait bien vieilli, depuis notre dernière rencontre ; pourtant ses cheveux avaient toujours tous été de cette teinte gris clair, presque blanche — alors c'était peut-être un effet de la lumière sur les plis de son visage, ou une mine un peu plus sombre que d'habitude. Il attendait, presque immobile, mais l'on sentait que c'était là un homme qui avait des choses à nous dire. Dans un autre coin, deux jeunes hommes se tenant debout et très droit ; tous les deux bruns, bien habillés ; l'un d'entre eux avait l'air un peu plus nerveux. Cheveux un peu plus longs, coupe moins réglementaire. Je ne le connaissais pas. Son collègue, en revanche, c'était Henri F**, qui malgré ses jeunes années occupait déjà une position importante à la SI. — Il devait donc s'agir de son assistant, et l'on allait parler de choses sérieuses. La cinquième personne consultait les ouvrages d'une bibliothèque. Un homme très grand, blond ; il devait avoir à peu près trente-cinq ans. J'étais sûr de l'avoir déjà vu quelque part ; pourtant, aucun souvenir précis — je ne me rappelai pas du tout de ce qui causait cette sensation, qui devenait désormais une sorte de déjà-vu. Qui était-ce ? Je l'observai un peu plus longtemps que les autres. Les cheveux courts ; les yeux que l'on devinait marron (malgré la demi-lumière ambrée du bureau) ; sa pochette de costume qui alternait des tons abricot et turquoise. Il prit un tome et en feuilleta quelques pages. Je remarquai les lettres cyrilliques sur la couverture ; c'était quelque chose comme : А. Андреев - история Крыма. Il reposa le livre et se rapprocha finalement de nous — tandis que Monsieur O** me tendit le verre avec une larme de cognac. — "Vous apprécierez, c'est un Louis XIII." Un instant de silence passa. L'alcool était fort et au goût trop fumé. Puis, comme d'un commun accord entre toutes les personnes présentes, nous coupâmes court aux formalités. Ce fut à nouveau Monsieur O** qui rompit le silence, endossant sans doute le rôle du facilitateur pour cette discussion. — "Charles voudrait vous présenter Monsieur Sokolov." Ah ! Ça me disait quelque chose. Nous nous serrâmes la main. Je sentis l'un de ses doigts presser l'intérieur de mon poignet ; un geste peu commun, et volontaire. D'autres n'auraient rien remarqué, mais j'étais particulièrement sensible à ces petites choses. Pourtant je n'arrivais pas encore à replacer son visage dans un autre contexte. — "Je suis ravi de faire votre connaissance, Monsieur de Ferlan." Étonnant — il n'avait pas du tout un accent russe, ni même slave, comme attendu. Non ; on aurait dit... du portugais brésilien ? Étrange. Mais alors, comme un simple détail déroulait finalement tout un fil d'associations, comme une dernière pièce de puzzle qui se place : je me souvins de notre première rencontre. Ç'avait été à New York, il y a quelques années. Nous n'avions pas vraiment eu l'occasion d'y parler. Pour autant la toile de fond restait quelque peu nébuleuse ; je n'arrivais pas tout à fait à me remémorer quelle fut la discussion qui m'avait fait le remarquer. Mais ç'avait forcément dû avoir un rapport avec l'un de mes intérêts peu communs. Comment s'appelait-il, déjà ? ... — "Alexandr, n'est-ce pas ?" fis-je. Il sourit. "Je vois que vous vous souvenez de moi." — "Et bien, c'est très bien. Voilà qui nous facilitera peut-être la tâche", ponctua Charles, comme pour inviter tout le monde à immédiatement aborder le vrai sujet. — "Nous avons un problème sur lequel vous pourriez sans doute nous porter assistance. Nous avons... un ami..." — j'y entendais : un agent — "...qui s'est retrouvé coincé dans le monde du rêve." ❧ On a souvent entendu parler des recherches secrètes menées par la CIA ou par le KGB durant la guerre froide. Manœuvres parfois inconséquentes sur l'échiquier mondial, et parfois au contraire, aux conséquences qui allaient déterminer l'avenir de certains pays — ceux qui par hasard ou malchance étaient situés trop près d'un front toujours mouvant. Afghanistan, Nicaragua, Yémen, Turquie... — De nos jours, tout le monde sait que certaines de ces officines eurent recours à des techniques plus "originales" pour localiser telle ou telle ressource d'intérêt ; ou alors pour assister dans certains programmes spéciaux — l'interrogatoire, par exemple. Il était donc tout naturel que, dans la droite lignée des nombreux essais amorcés par les "services" dès la Renaissance — puis surtout au XIXe et XXe siècles — consistant à tester un panel de substances psychotropes pour provoquer la suggestion ou la clairvoyance, ceux-ci se tournent alors vers les autres régions mystérieuses de l'âme humaine. Les rêves. C'était encore un domaine liminaire, que personne n'osait prendre au sérieux en public. Pourtant, il constituait le nouveau continent sur lequel s'aventurer. Tout avait commencé avec les expériences menées par un scientifique ukrainien à moitié fou, il y a quelques décades. Ayant possédé lui-même une capacité étonnante à induire le rêve lucide, il avait décidé, non pas de se contenter d'en explorer les infinis, mais plutôt d'essayer d'initier le plus de personnes possibles à ce nouveau domaine, avec l'aide de techniques de son invention — et qui se révélaient particulièrement efficaces pour en ouvrir la porte. Avec une équipe — un groupe d'amis et de passionnés — ils avaient tenté d'en comprendre les fondations, les phénomènes. Et puis tout avait basculé — un jour, ou plutôt : une nuit. Ils s'étaient aperçus qu'ils pouvaient interagir les uns avec les autres dans le monde onirique. C'est-à-dire : qu'il ne s'agissait pas d'illusions créées par un cerveau en sommeil, mais bel et bien d'un second plan d'existence, jusque là insoupçonné. Un deuxième monde. Un nouveau continent. — Et dont l'exploration présentait elle-même quelques risques. C'était à peu près ce que promettait Inception... sans les règles. Évidemment, une section spéciale dans chaque pays avait alors veillé discrètement à ce que rien ne s'ébruite — et quelques individus ayant certaines "aptitudes" étaient initiés, dans des pièces sombres, aux techniques de Rodogovich. C'était un monde étrange dans un autre monde lui-même étrange ; et bien peu de personnes en haut lieu savaient réellement si ces efforts avaient été couronnés de succès étonnants ou une succession d'échecs — comme attendu, selon le présupposé. — "Je vais devoir vous prier, s'il vous plaît ! Simple formalité — je vais vous demander de me présenter le 'petit livre turquoise', pour bien savoir qui ici a le droit d'en connaître." Car ce nouveau terrain — mon terrain de mission spéciale... — devait rester une chasse gardée, un secret. Alexandr Sokolov sourit comme un homme qui s'y était évidemment attendu, comme quelqu'un de bien au fait du phénomène. Il me tendit un petit objet de la taille d'un passeport. Turquoise. Un carnet bien reconnaissable. Je feuilletai jusqu'à trouver, en deuxième page, le symbole convenu — un hibou stylisé. Je passai le doigt dessus ; l'on pouvait y sentir le relief de l'encre, un léger détail provenant de son impression par un intaglio très peu répandu ; un signe qui ne trompait pas qui en était au fait. — Voilà donc un Initié bien inattendu, pensai-je, en lui rendant le carnet. Je savais que O**, Charles V** et Henri F** étaient déjà au courant. Chacun me montra, au moins de visu, le passeport approprié. Le collègue du dernier, cependant, en réponse à un signe de tête, nous quitta sans un mot. L'assistant nerveux n'avait pas encore entrée dans tous les cercles... Il ne restait donc plus que nous cinq. — "Pouvez-vous expliquer la situation un peu plus précisément ?", commençai-je enfin. — "Certainement. Mon ami s'appelle... Andreï, sans doute. (Nous devinions qu'il s'agît d'un pseudonyme). Il a reçu la formation Rodogovich habituelle. Il présentait quelques facultés naturelles, ce qui a grandement facilité son apprentissage, qu'il attribuait à des expériences d'enfance qui s'apparentaient à ce que l'on appelle la terreur nocturne. Ce n'était donc pas un débutant — vous savez bien que ceux-là peuvent se retrouver terrifiés dès leur premier passage, et alors on ne peut plus rien en faire... Bref : Andreï réussit également quelques premières missions, en conditions réelles. La dernière s'inscrivant dans le cadre d'une collaboration... (il tourna le regard vers Charles) ...nous pouvons en discuter sans problèmes, bien que je vous épargne les détails — mais c'est plus pour vous, pour aller droit au but. Andreï devait se rendre au Bhoutan, dans les régions montagneuses du nord-ouest ; à côté de Laya. L'environnement se révélait géographiquement propice pour... entendre quelques informations intéressantes en provenance de Chine." — "Le Bhoutan plutôt que le Vietnam ou la Mongolie ?" interjeta Henri F**. — "Oui... disons que cela se déroulait dans un cadre qui ne nécessitait pas sa présence aux abords d'une autre frontière." — "Je vois", fis-je pour l'encourager à continuer. — "Andreï eut quelques interactions étranges avec les habitants de la région. Les 'Layap'. Il faut dire qu'il ne devait pas passer inaperçu, un russe parlant parfaitement le dzong-kha... Ils l'accueillirent sans problème. Ce peuple pratique encore de nos jours une coutume bien particulière : l'exclusion des personnes impures. En cas d'événement considéré comme une souillure spirituelle — mort, divorce, perte d'un proche ou même d'un cheval — la personne est alors ostracisée durant une certaine période, interdite de participer à la vie commune, et même de parole. Je ne vous dis pas cela pour faire une conférence d'ethnologie. Car ce qu'il s'est passé, c'est qu'après quelques semaines là-bas, Andreï conduisit alors sa toute première 'sortie' dans le monde du rêve, pour explorer l'onirique de la région. Eh bien — le lendemain, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que c'était lui qu'on avait ainsi exclu..." — "L'a-t-on donc surpris !" — "Impossible, il a été entraîné à dissimuler les projections sous l'apparence du sommeil profond." — "Mais alors..." fit Charles, le regard encore plus sombre que d'habitude. Je complétai sa pensée tout haut : — "Alors : on l'a surpris sur le plan du rêve." — "Oui", conclut Alexandr Sokolov — avant que nous ne ponctuâmes tous cet échange avec un long silence. Nous réalisions bien les implications de tout cela. Les techniques spéciales n'étaient donc pas seulement l'apanage de certains individus spécialement entraînés et formés pour cela ; mais il s'avérait — à vrai-dire, comme certains l'avaient soupçonné dès le début — que certaines personnes vivant dans le cadre de sociétés traditionnelles possédaient elles aussi une faculté à explorer le monde onirique. Car il ne s'agissait pas simplement de rêves lucides comme les autres, sans aucun lien avec une réalité physique ; ici, il était question d'une sorte de quatrième dimension, dans laquelle seuls certains étaient aptes à se mouvoir. — "Que s'est-il ensuite passé ?" — "On sait peu de choses. Andreï renouvela l'expérience, avec le même effet, et craignant que les Layap ne travaillent secrètement pour le gouvernement chinois, décida d'ajuster sa position d'observation. Il devait rester dans le district de Gasa, donc décida de passer jusqu'à un autre gewog (village) en altitude, Lunana. Le voyage se fit sans problème, il put trouver des guides pour l'aider à faire la traversée, des immigrés tibétains. Une fois là-bas, la mission fut facile. Je vous passe les détails. Andreï rentra, en pleine forme physique. Par contre, mentalement, l'épisode à Laya l'avait clairement affecté. Il disait qu'il sentait une Présence le suivre jusque dans ses rêves normaux. Une présence qui venait de cet endroit-là." — "L'un des phénomènes oniriques bien connus de personnification de la Peur ? Il me semblait pourtant qu'il y a un protocole approprié pour cela." — "Justement ! Ce n'était pas ça. Il connaissait évidemment tous les 'trucs' que l'on enseigne même aux débutants afin de ne pas transformer un rêve opérationnel en cauchemar. — Non : apparemment il s'agissait de quelque chose d'autre. Or... Andreï fut placé en période de récupération, chez lui, en repos sous observation. Et un soir : il disparut. Envolé. Plus personne. Il s'était endormi — et n'était plus là. Les caméras de surveillance n'ont rien trouvé. Impossible qu'il soit parti physiquement. C'est comme si son corps physique avait été aspiré par-delà cette quatrième dimension. Ainsi : il s'est perdu dans le monde du rêve." — "Je vois." — "Avez-vous jamais entendu parler de faits similaires, Monsieur de Ferlan ? 'On' m'a dit que vous y aviez eu des aventures plus étranges que de coutume." — "Oui, je vois bien de quoi vous voulez parler." Le silence qui suivit cette discussion se fit quelque peu pesant, pendant que chacun se représentait mentalement les faits, et que personne ne voulait être le premier à dire quelque chose. Je compris que l'on attendait une nouvelle réponse de ma part. On me demandait donc d'enquêter. — "Je vais devoir rendre visite au lieu où cela s'est passé, si toutefois c'est possible." ❧ Ça avait pris du temps, mais le voilà enfin, cet étrange bâtiment. Un immeuble aux murs d'abord blancs, suffisamment vieux pour que ceux-ci acquièrent désormais l'apparence d'avoir toujours été gris. À côté des autres dans cette zone industrielle, un peu à l'écart pourtant, il donnait l'air de simplement proposer quelques bureaux pour des sociétés aux moyens encore limités, et à la trajectoire incertaine. Sur un petit panneau, quelques logos modernes en complétaient l'impression : Costonax, Groupe Vocoro, Flimex... aucun des noms ne m'évoquait quelque chose. Ce n'était qu'en se rapprochant de la structure, en étant immédiatement accosté par des gardes dont l'on devinait à quelques gestes et à quelques ombres qu'ils étaient lourdement armés, que l'on pouvait se demander si l'immeuble ne servait pas de couverture à autre chose. Mais dans certains milieux, il s'agissait déjà d'un secret de polichinelle, car nous savions tous que c'était là un bâtiment des russes. Je n'osais pas imaginer toutes les procédures qui avaient dues être menées pour que je pusse me trouver là, au-delà du checkpoint, juste devant la porte de l'immeuble. Sous escorte, cependant. À l'accueil, un homme à la carrure imposante et au visage fermé m'attendait. Il devait faire plus de deux mètres. — "Bonjour Monsieur. Je m'appelle Henri." Son accent russe était si prononcé qu'il était presque incompréhensible ; son véritable prénom n'était certainement pas Henri, me dis-je immédiatement. Suivis de quelques gardes, il m'amena vers une petite pièce au fond d'un couloir du rez-de-chaussée. Les murs étaient crème, aux portes toutes identiques, et ne portant chacune qu'un numéro à trois chiffres. Contrairement aux hôtels, ceux-ci n'étaient pas consécutifs : l'on se serait attendu à 101, 102, 103... mais selon un code qui m'échappait, je prenais en note mentalement une suite inédite : 445, 549, 948... Il devait exister un manuel — peut-être un petit carnet — qui traduisait chaque nombre. Forcément ; comment réussir à s'organiser, sinon ? Mais nos services devaient évidemment déjà en connaître la clé ; je n'étais pas venu ici pour cela. Derrière la porte 440, une pièce minuscule, ne contenant qu'une table et une chaise inconfortable. On aurait dit une pièce d'interrogatoire. Pas de miroir sans-tain cependant ; seuls les murs blanc-crème, nus. — "Simple précaution, Monsieur". Il sortit de sa poche de veston un tissu épais, noir. Je compris que l'on allait me bander les yeux pour que je ne retienne pas la disposition des lieux, le temps que l'on m'emmène jusqu'à la pièce ayant servi de chambre pour Andreï. Avec des gestes simples mais adroits, Henri plaça et noua le tissu. Je ne voyais plus rien. Nous ressortîmes, nous marchâmes jusqu'à ce qui devait être un ascenseur, attendîmes... marchâmes de nouveau, jusqu'à un autre ascenseur... et ensuite de suite au moins quatre autres fois. Je compris que l'on me faisait marcher en rond, afin que je perde tout repère ; seulement alors, nous nous dirigeâmes jusqu'à quelque autre endroit — pour lequel il était désormais impossible de savoir s'il se trouvait à un étage et lequel, ou même sous terre. Lorsque l'on m'ôta le bandeau des yeux, je me trouvai dans une petite pièce très simple, dépourvue de fenêtre. Un lit basique mais confortable, une armoire, un bureau encore encombré de livres (mais que je devinais soigneusement rangé, afin d'éviter que je ne découvre quelque document que je ne devrais pas), un petit miroir, une porte ouverte menant à une minuscule salle de bains. La chambre d'Andreï pour son debriefing au retour du Bhoutan. Elle avait des airs de prison. — "Mes instructions sont de vous laisser ici seul. Tapez à la porte et je reviendrai." Henri sortit. L'instant d'après, le cliquetis des clés m'indiqua qu'effectivement — tout comme dans une prison — la chambre était plutôt une cellule. J'étais enfermé. Je jetai un coup d'œil vers les quelques livres laissés sur la surface du bureau. Ma maîtrise du cyrillique était juste suffisante pour m'apercevoir qu'il s'agissait là de littérature ; il y avait Pouchkine, et, un peu plus étonnamment : Странная жизнь Ивана Осокина par Ouspensky, ce qui me donna une légère sensation de déjà-vu. J'imaginai qu'au retour d'une mission, les seules lectures autorisées devaient être de la fiction ou de la poésie. Je feuilletai rapidement les tomes. Aucune marque, aucune inscription. Non ; l'enquête matérielle avait déjà été faite. Je m'assis en tailleur sur le lit, yeux fermés, et petit à petit me concentrai jusqu'à me rapetisser en moi-même, petit à petit, toujours un peu plus, jusqu'à provoquer consciemment l'état de transe qui porte en lui la clé entre la veille et le sommeil. De longs exercices m'avaient permis — bien que leur maîtrise m'avait pris des années, même plus d'une décade — de savoir effectuer une projection à la suite d'une simple méditation, indépendamment de mon propre cycle de sommeil. — — Lorsque je rouvris les yeux, la luminosité ambiante, étrange, légèrement blanchâtre et comme si elle provenait du sol plutôt que du plafond, m'indiquait que j'étais bien passé dans le monde du rêve. Dans celui-ci, la porte était grande ouverte... Je sortis. ❧ Le lendemain soir, dans le bureau capitonné se retrouvaient Monsieur O**, Charles V** et Henri F**. Leur mine était sombre, et à nouveau de longs silences étaient de mise. Ils préféraient souvent, évitant le regard les uns des autres, agiter l'alcool fort de leur verres en cristal. Au moins le cognac était le même ; leurs certitudes, elles... Ce n'était pas qu'Alexandr Sokolov n'eût pu les y rejoindre ; l'étrange diplomate russe avait disparu lui aussi, du jour au lendemain. Ce type de disparition, dans une ambassade, signifie généralement une procédure d'exfiltration d'urgence. C'était d'ailleurs sous ces termes que l'envisageait toute une section de la SI — tentant alors de démêler les fils ayant pu entraîner ce protocole de la dernière extrémité. Cependant, au vu de ses révélations au sujet d' "Andreï", dans ce bureau-ci l'on était tenté d'émettre une autre hypothèse, aussi rocambolesque pût-elle être... Ce n'était pas forcément une puissance étrangère qui l'avait exfiltré. — Eux savaient que cela pouvait se faire d'une toute autre manière. Non pas l'élimination pure et simple, dans une pièce secrète de l'ambassade (bien que ce soit une possibilité) ; mais plutôt : empruntant les chemins oniriques. Ce qui occasionnait d'autres questions ; y était-il parti de son plein gré, y avait-il été contraint par quelqu'un ou par quelque chose... et si cela... avait-il disparu comme Andreï, poursuivi par une Présence qui avait poursuivi l'agent depuis les hautes montagnes d'un dzongkhag du Bhoutan ? Les "nouveaux continents", découverts par les explorateurs au fil des siècles, n'avaient-ils pas tout présenté une chose en commun ? — C'était celle-ci : le fait qu'ils aient tous été habités. Au minimum, précédemment visités. Et maintenant que Monsieur de Ferlan était lui aussi introuvable...
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  2. L'estime de soi, savoir ce que l'on est, ce que l'on vaut. Se regarder dans une glace le matin et voir ce corps sans relief, trop ceci ou pas assez cela. Ce visage aux joues rondes et rouges qui ne dégage aucun charme, aucune sensualité, aux traits si fades et si insipides qu'il rendrait beau le visage le plus mutilé que l'on ait vu. Se dire que l'âge a fait des ravages, les excès de la vie aussi, le peu d'estime qu'on lui a apporté se voit dans chaque parcelle de ce corpus turpi. Voir les autres corps et se dire qu'on ne le supporte plus, que cette carcasse finirait bien à l'équarrissage comme la carcasse d'un bétail dont on ne veut plus. L'estime de soi, savoir ce que l'on est, ce que l'on vaut quand on a entendu maintes et maintes fois son géniteur répéter que l'on ne vaut rien, que l'on est qu'un pauvre garçon sans intérêt. On a beau avoir un métier diplômé, des qualifications dans ses passions mais ne plus avoir confiance en ses qualités personnelles. Toujours se comparer pour tenter d'aller plus loin, vers la perfection, être exigeant avec soi même pour se dire qu'on ne vaut rien parce qu'on n'arrive pas aux objectifs fixés, comme pour donner raison à celui qui dit que vous ne valez rien. Se trouver nul et se recroqueviller sur soi et renoncer, encore et toujours renoncer. L'estime de soi, savoir ce que l'on est dans les yeux des autres. L'altérité est une chienne qui ne vous laisse aucun droit à l'erreur. Vous avez construit une carapace pour ne pas montrer votre sensibilité, vos faiblesses dans votre estime personnelle. Et puis vient le temps du partage charnelle et se comparer encore et toujours, pas assez efficace même si votre partenaire vous dit que vous pourriez satisfaire n'importe quelle femme, mais vous doutez, vous pensez qu'elle le dit pour ne pas vous blesser...alors la séparation amène les rencontres d'un soir, d'une pulsion partagée mais qui n'aura pas de lendemain...car en fait votre "performance" n'est pas à la hauteur de la libido de votre nouvelle partenaire...alors vous vous rabougrissez encore plus sur vous même. Au final, on se déteste, on se hait, pas besoin de quelqu'un en face pour vous rabaisser, vous êtes conscient de votre médiocrité...alors il y a bien l'amitié...oui l'amitié...on vous trouve toujours un "mec bien", mais un mec bien qui dort seul, qui ne sait plus ce qu'il vaut, mais l'a-t-il déjà su une fois dans sa vie ? A-t-il entendu une fois de la part de celles partageaient sa vie qu'il était quelqu'un d'important, essentiel pour elles ? Non jamais...a-t-il entendu une fois son père, ce référent essentiel de la construction, dire qu'il était fier de ce que vous avez fait ? Non jamais...a-t-il entendu ses amis lui dire qu'ils étaient heureux de l'avoir à ses côtés parce qu'il comptait beaucoup ? Non jamais... Comment avoir de l'estime de soi quand vous ne savez pas ce que vous valez ? Comme s'aimer quand personne ne vous aime et vous le dit ? L'estime est un concept destructeur quand elle n'existe pas...quand ce que vous faites au quotidien n'a plus rien d'exceptionnel et vous rend invisible... L'estime de soi devrait être estime par soi mais elle est avant tout estime par les autres dans une société qui ne vous estime pas, mais qui vous utilise.
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  3. Le lever du jour, cette pointe de lumière froide et blanchâtre qui vous tire d'un sommeil agité. Se lever sans trop croire qu'une journée sera différente de l'autre mais se dire qu'à chaque jour suffit sa peine. Marcher sur le parquet froid, pieds nus. Se diriger vars la salle de bain et tomber sur un souvenir d'un moment passé délicat en compagnie d'une belle qui vous a rendu beau un soir, une après midi, là dans cette salle de bain, dans cette douche. Moment sensuel et intime où les mains se croisent, où les corps se collent pour mieux s'apprécier. Prendre sa douche puis s'habiller avant d'aller déjeuner...prendre son café et manger ces tartines grillées...cette odeur délicate qui vous rappellent ces moments passés à programmer la vie, programmer des envies ou tout simplement proposer de partir sans savoir où aller à la dernière minute... Alors on prend son balluchon et on part seul comme s'il fallait conjurer le mauvais sort...on y met ce boitier photo et ses objectifs, le trépied, un sandwich à l'improviste et on part vers l'océan pour prendre la lumière la meilleure, celle du matin...comme avant, comme quand on était deux...la matinée passe, on marche, on photographie les voiliers et leurs mâtures pour saisir l'instant...comme avant...et puis à un moment on s'assoit, on regarde devant soi et l'on contemple le vide...on se met à parler seul..."que fais-tu là?"... On repart alors, on est perdu, on ne sait plus...a-t-on su un jour ce que l'on faisait ? Avant on pensait pour deux, aujourd'hui on est toujours deux mais cette fois-ci, la deuxième est cette peste de solitude avec soi-même. Alors on rentre chez soi...on revient vers cette salle de bain et le souvenir revient frapper à la porte...la douche chaude glisse sur la peau, déclenche des frissons qui n'ont cependant rien de comparable avec ceux des étreintes charnelles. On se glisse dans un peignoir...on se regarde dans la glace : la tristesse est marquée sur le visage, le temps est aussi passé par là...on s'approche pour voir les détails...oui elle est bien ancrée sur le regard, sur les lèvres... On se couche doucement comme pour mieux maîtriser la froidure des draps. On aimerait se réchauffer contre un corps serré contre soi, mais non rien...alors on se recroqueville sur soi-même et on cherche le sommeil désespérément...il finira par venir avec son cortège de cauchemars martelant le ridicule de son penseur... la froidure du matin, la froidure du soir...la froidure d'une vie qui reste pourtant à vivre.
    1 point
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