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Chapitre III. MI (16)


Don Juan

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Takuan gardait les yeux fixés sur les braises.

— Oui.

Aucune justification. Aucune tentative de masquer le fait. Et cette honnêteté déstabilisa davantage Musashi qu’un refus.

— Pourtant, dit-il, vous semblez voir si clairement les phénomènes affectifs humains, les attachements et les illusions.

— Tu crois encore que voir une chaîne empêche de ressentir sa morsure ?

Le feu crépita doucement. Musashi sentit alors apparaître une pensée nouvelle. Plus dangereuse encore que les précédentes.

— Existe-t-il seulement un être capable de se voir totalement lui-même ?

Takuan ne put retenir un sourire en entendant la question.

— Non. Et peut-être vaut-il mieux qu’il n’en existe aucun.

Une question plus dérangeante encore vint à l'esprit du jeune guerrier.

Mais le maître poursuivit calmement :

— L’esprit humain n’est probablement pas construit pour supporter une transparence complète envers lui-même.

Il prit lentement une branche consumée entre les braises.

— Beaucoup d’hommes imaginent que la conscience devrait éclairer chaque zone obscure jusqu’à faire disparaître toute illusion.

Il observa le morceau de bois entre ses doigts.

— Mais ils oublient une chose essentielle : certaines illusions ne sont pas seulement des erreurs. Il leva les yeux vers Musashi. Elles sont parfois des protections psychiques lentement construites par le vivant afin de permettre à un être de continuer à habiter le monde sans s’effondrer.

Le maître venait de déplacer encore le centre de leur échange.

Musashi demeura silencieux. Cette idée le dérangeait davantage qu'il ne l'aurait cru : « et si certaines formes d’illusion étaient aussi nécessaires à l’équilibre humain ? ».

Takuan lisait l’inquiétude sur le visage du jeune homme.

— Comprends-moi bien, Musashi. Je ne suis pas en train de faire l’éloge du mensonge.

Il attendit quelques instants avant de reprendre.

— Mais un homme peut mourir psychiquement aussi bien d’un excès d’illusion que d’un excès de lucidité.

Musashi resta immobile près du brasero. Le vent faisait lentement circuler la fumée entre les pierres du jardin, puis l’emportait vers les arbres obscurs.

— Alors que faut-il chercher ? demanda-t-il finalement. L’illusion ou la lucidité ?

Takuan retint un sourire. La question semblait l’amuser.

— Voilà encore une manière très humaine de penser.

— C’est-à-dire ?

— Tu cherches presque toujours à transformer les choses en oppositions simples, vrai ou faux, force ou faiblesse, illusion ou vérité.

Il remua doucement les braises avec une fine branche.

— Mais l’esprit humain est beaucoup moins pur que cela...

Takuan cherchait de nouveaux mots. Des mots adaptés à la situation.

Musashi attendait.

— Un homme peut voir clairement certains processus en lui et continuer malgré tout à avoir besoin d’affection, de reconnaissance, de beauté, ou de récits donnant une forme à son existence. La conscience n’efface pas le vivant.

Ces mots demeurèrent longtemps suspendus dans le silence. La grande porte de bois s’ouvrit de nouveau et le visage du jeune novice apparut. Il portait un plateau garni de quelques fruits secs, de poisson séché et d'une théière encore fumante.

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