Chapitre III. MI (15)
— Et vous ?
Takuan demeura silencieux. Pensif.
Puis il répondit sans détour :
— Moi aussi.
Le « moi aussi » du maître demeura longtemps suspendu dans le silence du jardin. Aucune justification ne suivit. Aucune explication. Et c’est précisément cela qui troubla Musashi. Pour la première fois, le maître ne parlait plus seulement des hommes. Il parlait aussi de lui-même. Cette fois, quelque chose venait de basculer. Le maître n’observait plus seulement les blessures humaines depuis l’extérieur. Il reconnaissait implicitement appartenir lui aussi à ce mouvement du vivant qu’il décrivait depuis des heures.
— Alors même la sagesse peut devenir un personnage ? demanda Musashi.
— Plus facilement qu’on ne le croit. Certains hommes deviennent sages comme d’autres deviennent guerriers ou conquérants.
Le jeune disciple resta silencieux.
— Il existe des êtres qui cherchent sincèrement la vérité. Mais il en existe aussi qui cherchent surtout à ne plus souffrir, à ne plus dépendre, à ne plus être vulnérables, ou à se sentir supérieurs au tumulte humain.
Il releva la tête et dit en regardant profondément son élève :
— Et l’esprit est extrêmement habile pour transformer ces désirs en quêtes spirituelles respectables.
Musashi sentit revenir cette sensation étrange. Celle que chaque nouvelle lucidité ouvrait immédiatement une autre couche plus profonde encore.
— Alors comment distinguer une véritable recherche intérieure d’un nouveau rôle ?
Le vieux guerrier sembla réfléchir avec davantage de prudence qu’auparavant.
— Peut-être justement à la capacité d’un être à continuer de voir ses propres illusions sans immédiatement les transformer en identité.
Après deux respirations profondes, il enchaîna.
— Beaucoup d’hommes découvrent une vérité sur eux-mêmes puis construisent aussitôt un nouveau personnage autour de cette découverte.
Takuan sourit pour accompagner ses mots.
— L’homme orgueilleux devient : « celui qui a vaincu son orgueil ». Le blessé devient : « celui qui comprend la souffrance ». Le solitaire devient : « celui qui se sent différent des autres ».
— Même l’éveil peut devenir un masque si l’ego commence à s’en nourrir.
Ces paroles semblèrent atteindre Musashi très profondément. Parce qu’il percevait soudain un danger vertigineux. Il se demanda : « Et si le besoin d’identité était si puissant qu’il pouvait récupérer même les tentatives destinées à le dépasser ? ».
Takuan semblait comprendre le trouble de son disciple.
— Oui... le personnage survit souvent très loin dans les profondeurs de l’esprit.
Musashi perçut une infime faille dans la maîtrise du maître. Takuan avait parlé des attachements, des illusions, des dépendances et des mécanismes cachés du vivant avec une lucidité déconcertante. Or, à l’instant où le nom d’Hidéo avait été prononcé, quelque chose avait assombri son regard. Très légèrement. Mais suffisamment pour que Musashi le remarque.
— Vous l’appréciez donc beaucoup, dit-il doucement.
Le maître ne répondit pas immédiatement.
— Oui.
Le novice reparut discrètement près du portail.
— Maître, dois-je faire servir le thé maintenant ?
Takuan fit un signe de la tête.
Le jeune homme s’inclina puis disparut derrière le portail de bois. Musashi observa longtemps le maître avant de parler de nouveau.
— Ce nom vous a troublé.
Takuan gardait les yeux fixés sur les braises.

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