Chapitre III. MI (17)
— Alors toute quête de sagesse est condamnée à l’incomplétude ? dit le jeune guerrier.
— Probablement.
Quelque chose dans le ton du maître troubla le disciple. Le novice posa le plateau sur une petite table qu’il plaça entre les deux hommes et rebroussa chemin discrètement.
— Vous dites cela avec une tranquillité étrange.
— Oui, dit-il en souriant, parce que les hommes souffrent énormément de ne pas être des êtres absolus.
Il désigna doucement sa propre poitrine.
— Ils voudraient une vérité parfaite, un amour parfait, une maîtrise parfaite, une liberté parfaite. Mais presque tout ce qui vit est mélangé.
Le feu crépita faiblement en jetant des escarbilles rougeâtres.
— Même la bonté peut contenir de l’orgueil, l’amour peut contenir de la peur et le détachement peut cacher une fatigue blessée.
Musashi serra légèrement la mâchoire. Cette tension revenait chaque fois que le maître faisait vaciller les notions auxquelles il aimait s'accrocher.
— Si tout est mélangé, dit-il plus bas, comment un homme peut-il encore se respecter lui-même ?
Takuan l’observa longuement.
Puis il répondit avec une gravité nouvelle :
— Peut-être en cessant précisément de chercher une pureté imaginaire.
Le silence retomba. Très lentement, ils profitèrent de cette pause pour goûter aux friandises apportées par le novice.
— Écoute attentivement ce que je vais te dire maintenant, Musashi. Beaucoup d’hommes passent leur existence à se juger à partir d’une image impossible d’eux-mêmes.
Il marqua une pause.
— Ils voudraient aimer sans dépendre. Donner sans rien attendre. Être courageux sans peur. Être lucides sans contradiction.
Il secoua la tête de gauche à droite.
— Et lorsqu’ils découvrent enfin leur propre mélange intérieur… ils se haïssent.
Musashi baissa les yeux. Le maître poursuivit plus doucement.
— C’est pourquoi tant de quêtes spirituelles deviennent secrètement violentes envers soi-même.
Le jeune guerrier sembla contrarié par sa difficulté de suivre les pensées de son maître.
Takuan reprit :
— Certains hommes ne cherchent pas la vérité pour comprendre le vivant. Ils cherchent une manière de purifier ce qu’ils jugent inacceptable en eux.
Musashi sentit ces paroles pénétrer profondément quelque part dans sa mémoire. Comme si elles éclairaient soudain certaines disciplines extrêmes, certaines obsessions de maîtrise, certains besoins de dureté qu’il avait toujours admirés chez les guerriers.
Puis Takuan ajouta presque dans un murmure.
— Mais vouloir devenir totalement invulnérable, c’est parfois vouloir cesser d’être vivant.
Musashi ne répondit pas immédiatement. Le feu était presque éteint. Quelques braises respiraient encore sous la cendre. Le jardin entier semblait suspendu dans cette heure étrange où les formes existaient encore sans être tout à fait visibles.
— Pourtant, dit-il finalement, les hommes admirent précisément ceux qui paraissent invulnérables.
Takuan acquiesça lentement.
— Oui. Parce que la vulnérabilité leur rappelle ce qu’ils cherchent eux-mêmes à fuir.
Il observa un instant la nuit autour d’eux.
— Regarde les chefs de guerre. Les ascètes. Les sages. Même certains amoureux. Beaucoup construisent une image de solidité afin de négocier avec leur propre peur intérieure.
Musashi demeura silencieux, attendant que Takuan poursuive.
— L’être humain possède un talent immense. Celui de pouvoir transformer ses fragilités en rôles identitaires.
Le vent fit légèrement vibrer la flamme de la lampe. Un rapace de nuit traversa l’espace au-dessus de leur tête sans produire le moindre son.

0 Commentaire
Commentaires recommandés
Il n’y a aucun commentaire à afficher.