Chapitre III. MI (14)
Le vent harcelait les extrémités des arbres. Il s’insinua entre les bambous en faisant siffler leurs feuillages.
Takuan ajouta plus bas :
— Même lorsque nous croyons les avoir dépassées, ces traces sont promptes à faire une nouvelle apparition.
Une pensée troublante naquit aussitôt en lui : et si même la lucidité du maître reposait sur certains équilibres silencieux ?
— Beaucoup d’hommes imaginent que la lucidité efface le passé, reprit Takuan. Mais voir clairement ce qui nous a façonnés n’efface pas toujours l’empreinte laissée dans le vivant. C’est ce que j’appelle une « mémoire inachevée ».
Musashi resta attentif.
— Les hommes croient souvent que ce qu’ils ne ressentent plus consciemment a disparu, reprit le moine. Mais certaines expériences continuent à vivre très profondément en eux : dans leurs réactions, leurs choix, leurs méfiances, leurs attirances, et parfois même dans leurs silences.
Il fit une pause, comme pour rassembler ses pensées. Puis :
— L’esprit oublie plus facilement que le corps. Il jette de la poussière sur les événements que nous avons mal traversés.
Musashi pensa à certaines humiliations anciennes, à des regards jamais complètement oubliés, à cette douleur récente qu’il croyait parfois maîtriser avant qu’elle ne revienne soudain sans prévenir.
Takuan poursuivit calmement :
— Voilà pourquoi tant d’hommes se comprennent moins qu’ils ne l’imaginent. Une partie importante de leur existence continue souvent d’être organisée autour d’événements qu’ils pensent pourtant avoir dépassés depuis longtemps.
Le jeune guerrier demeura immobile, comme retenu par une objection qu'il ne parvenait pas encore à formuler.
— Vous voulez dire que le passé continue à parler à travers nous ?
— Très souvent. Le passé reste plus présent et plus actif qu’on ne le croit. Il est une racine de notre présent et nourrit les fleurs qui éclosent dans notre quotidien.
Quelques instants passèrent. Une grenouille plongea brusquement dans le bassin.
Le maître reprit alors :
— Certains deviennent durs après avoir été humiliés. D’autres recherchent sans cesse l’amour après avoir manqué d’attachement. Certains veulent contrôler le monde parce qu’ils ont connu très tôt l’impuissance.
Il marqua une nouvelle pause.
— Et parfois même la sagesse naît d’une ancienne blessure cherchant encore une forme de paix.
Ces derniers mots semblèrent modifier légèrement l’air entre eux. Musashi observa le maître avec une attention nouvelle. Depuis plusieurs heures, Takuan analysait les fonctionnements de la psyché humaine avec une lucidité presque chirurgicale. Mais désormais, une autre possibilité apparaissait progressivement : et si cette lucidité elle-même avait aussi une histoire intérieure ?
Le vieil homme observait attentivement son élève perdu dans ses pensées. Ses lèvres dessinèrent un faible sourire.
— Tu comprends maintenant pourquoi il faut se méfier des hommes qui parlent comme s’ils étaient entièrement au-dessus des choses humaines.
Musashi fit oui de la tête, mais ses yeux lançaient un regard troublé.
Le vent fit doucement craquer le bois du portail derrière eux.
— Beaucoup de maîtres spirituels construisent simplement des refuges plus élaborés pour leurs propres blessures. La pensée dans laquelle ils finissent par trouver un espace de paix devient un refuge confortable qui leur permet d’oublier leur fragilité.

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