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Chapitre II. RÉ (8)


Don Juan

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Chapitre II. RÉ


 


 

Musashi regardait le bassin sans réellement le voir. Depuis le début de l’entretien, il avait tenté plusieurs fois de résister intérieurement, défendre une idée plus noble de l’homme, préserver quelque chose de l’honneur, maintenir intacte une certaine pureté des sentiments. Mais plus le vieil homme parlait, plus une intuition dérangeante prenait forme en lui, « et si les hommes passaient une grande partie de leur existence à transformer leurs nécessités intérieures en récits glorieux ? ».

Cette pensée le troubla profondément. Elle ne concernait pas seulement son histoire récente avec cette femme. Elle atteignait aussi sa manière de combattre, son désir de devenir célèbre, sa solitude, et peut-être même cette obsession ancienne de ne dépendre de personne.

Le maître semblait percevoir le mouvement silencieux de ses réflexions.

— Tu vois maintenant pourquoi tant d’hommes préfèrent rester occupés toute leur vie.

Musashi Tourna la tête vers Takuan.

— Occupés ?

— Oui. Par les guerres. Les ambitions. Les querelles. Les conquêtes. Les doctrines. Les passions.

Il prit délicatement le bol d’argile posé près de lui. À l’aide d’un pilon il commença à écraser des feuilles qu’il avait dû déposer plus tôt pour la fabrication d’un onguent dont lui seul, sans doute, connaissait les effets.

— Le bruit protège souvent les hommes d’une rencontre plus difficile : celle avec les forces qui les habitent. Les occupations de nos mains détournent celles de notre esprit. Un samouraï comme toi doit avoir découvert cela par la méditation, n’est-ce pas ?

Musashi sentit un léger froid lui traverser le dos. Il trouva étrange que son maître s’occupa à cette tâche après ce qu’il venait de dire, mais il ne laissa rien paraître de sa surprise.

Takuan poursuivit calmement.

— Beaucoup ne veulent pas réellement être libres. Ils veulent seulement des chaînes plus flatteuses. Les hommes cherchent instinctivement, mais peut-être est-ce autre chose que de l’instinct, à se mettre au service d’un maître. Travailler pour lui. Tuer pour lui. Grandir par son regard sur soi. Se sentir fort et libre comme un molosse au bout de sa chaîne. Et lorsque ce maître n’existe pas physiquement, il vont le chercher au fond d’eux-mêmes. Ils l’installent dans une sorte de cave intérieure de laquelle il s’agitera parfois, obligeant l’hôte à se comporter comme un monstre.

Musashi se leva sous prétexte de délasser ses jambes et contourna lentement le bassin. Mais en vérité il cherchait à gagner du temps pour réfléchir. Lorsqu'il revint vers le maître, une question s'était imposée à lui.

— Et vous... êtes-vous libre ?

Le vieil homme resta immobile. Le vent s’était calmé. Même les bambous ne bougeaient plus.

— Suffisamment pour voir certaines de mes chaînes. Pas assez pour prétendre les avoir toutes brisées.

Puis, après un bref sourire, il ajouta.

— Méfie-toi des hommes qui se disent totalement éveillés, Musashi. Le besoin de paraître libéré est souvent l’une des dernières comédies de l’ego.

Le maître se releva lentement. Ses articulations produisirent un léger craquement étouffé que le silence du jardin rendit presque perceptible. La nuit commençait à tomber entre les arbres. Il prit la petite lampe à huile posée près du mur et l’alluma sans hâte. Une lumière chaude et instable vint aussitôt découper le jardin et une moitié du visage de Musashi. Le reste demeurait dans l’ombre.

Modifié par Don Juan

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