Chapitre I. DO (7)
— Ils appellent cela la force.
La phrase heurta immédiatement quelque chose de personnel.
— Et vous pensez que c’est faux ?
— Je pense que c’est souvent une vengeance déguisée contre sa propre vulnérabilité. Les hommes sont fragiles. Même les plus violents souffrent souvent de cette fragilité qui les offense au plus profond de leur âme. Pour se convaincre, ou pour se rassurer, que cette faiblesse ne commande pas leur être, ils deviennent méchants, voleurs, agressifs, et injustes.
Le silence retomba. Au loin, un chien aboya brièvement derrière les murs du jardin. Musashi sentit une irritation monter en lui. Pas seulement contre le maître. Contre cette étrange sensation d’être vu trop clairement.
— Vous ramenez toujours les choses à des mouvements invisibles de l’esprit, dit-il plus sèchement. Comme si derrière chaque décision humaine se trouvait forcément une peur, un manque, ou une stratégie du vivant. J’ai du mal à vous suivre...
Musashi soupira profondément. Ce qui l’irritait le plus n’était peut-être pas ce qu’il refusait. Mais ce qu’une part de lui reconnaissait déjà.
Le maître acquiesça tranquillement.
— C’est qu’il en est ainsi. Cela te choque peut-être mais tu dois savoir au fond de toi que je n’invente rien.
— Alors il n’existe aucune grandeur véritable ?
Cette fois, le vieil homme leva franchement les yeux vers lui.
— Pourquoi tiens-tu tellement à ce mot ?
Musashi ouvrit la bouche, puis s’arrêta. Takuan attendit. Le vent harcelait les érables.
Finalement, Musashi répondit sur un ton un peu perdu :
— Parce que sans cela… tout devient étroit.
Le vieil homme observa longtemps son disciple avant de répondre. Et lorsqu’il parla, sa voix avait légèrement changé. Moins analytique. Presque plus grave.
— Écoute-moi bien, Musashi. Le vivant produit déjà quelque chose d’immense. Tu crois que reconnaître nos racines animales diminue l’existence. Mais regarde ce qui apparaît malgré la peur, la compétition, la mort, la solitude, et le besoin.
Il fit un arc de cercle avec son bras, comme pour embrasser tout le jardin.
— En dépit de tout cela, certains êtres protègent, transmettent, créent, restent fidèles, aiment, ou sacrifient leur propre paix pour quelqu’un d’autre. Le miracle n’est peut-être pas que l’homme soit au-dessus du vivant. Le miracle est peut-être que le vivant ait été capable de produire cela.
Musashi ne bougeait pas. Quelque chose dans ces paroles résistait à l’image froide qu’il s’était progressivement construite du maître. Comme si, sous sa lucidité sévère, persistait une forme de stupeur devant l’existence elle-même.
Puis le vieux guerrier ajouta plus bas :
— Mais les hommes préfèrent souvent inventer des récits grandioses, plutôt que d’accepter d’être des créatures fragiles capables malgré tout de beauté.
Le ciel avait presque perdu sa lumière. À présent, seules quelques clartés grises demeuraient entre les branches du jardin, et l’air devenait plus frais autour des pierres encore tièdes du jour.
Le maître s’était tu.
Non comme quelqu’un attendant une réponse. Il semblait savoir que certaines paroles ont besoin de temps.
Fin du premier chapitre.

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