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Chapitre II. RÉ (9)


Don Juan

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— Il se fait tard, dit le vieil homme.

Mais aucun des deux ne bougea réellement. Comme si quelque chose refusait encore de se refermer. Musashi observait la flamme.

— À quel moment avez-vous commencé à voir les hommes ainsi ?

Le maître posa la lampe près du bassin.

— Ainsi ?

— Comme des êtres animés par des ombres du passé qui les tourmentent sans qu’ils puissent les comprendre.

Le vieil homme réfléchit quelques instants.

— Très jeune, j’ai commencé à observer quelque chose d’étrange.

Il s’assit de nouveau, plus confortablement cette fois.

— Les hommes parlent souvent de leurs choix comme s’ils naissaient d’une volonté claire. Mais lorsqu’on les regarde longtemps… on finit par voir que leurs décisions surgissent presque toujours de leurs blessures, de leurs peurs, de leur besoin d’être reconnus, ou du désir d’échapper à une souffrance intérieure.

Musashi écoutait sans interrompre.

— Un homme devient guerrier pour ne plus se sentir faible. Un autre cherche la gloire parce qu’il ne supporte pas d’être invisible. Certains veulent sauver le monde parce qu’ils ne savent pas se sauver eux-mêmes. D’autres encore parlent sans cesse de vertu afin de cacher ce qu’ils désirent réellement.

Le maître leva les yeux vers la nuit naissante.

— Et le plus troublant, c’est que la plupart ignorent sincèrement ce qui les pousse.

Musashi sentit une gêne sourde monter en lui. Le vieil homme venait de frôler quelque chose de sensible. Il le sentit comme une caresse sur une vieille cicatrice.

— Vous pensez donc que personne ne se connaît réellement ?

— Très peu.

— Et vous ?

— Je connais davantage certaines de mes illusions. C’est différent.

Le vent fit vaciller la flamme de la lampe. Pendant quelques secondes, leurs visages semblèrent presque disparaître dans l’ombre mouvante.

Puis Musashi demanda plus bas.

— Est-ce pour cela que vous vous êtes éloigné des hommes ?

Le vieil homme ne répondit pas immédiatement. Il observait la lumière danser à la surface du bassin.

— Non. Je me suis éloigné lorsque j’ai compris autre chose.

Musashi attendit. Le maître poursuivit d’une voix plus calme encore.

— Les hommes souffrent énormément de leurs illusions, mais ils souffrent parfois davantage encore lorsqu’on les leur retire brutalement.

Cette phrase demeura suspendue entre eux. Musashi sentit soudain une étrange hésitation intérieure. Comme si, pour la première fois, une question commençait à apparaître derrière toutes les autres : « et si la vérité elle-même pouvait devenir une forme de violence ? ».

— La lucidité est un outil dangereux, Musashi.

Il tourna lentement les yeux vers lui.

— Entre les mains d’un homme blessé, elle devient souvent une arme tournée contre le monde, ou contre lui-même.

Musashi soutint le regard du maître sans répondre immédiatement. La flamme de la lampe tremblait entre eux comme une présence fragile en faisant danser les ombres des arbres.

— Vous parlez comme si la vérité devait être ménagée, dit-il finalement.

— Elle doit parfois être portée avec précaution.

— Pourquoi ?

Le vieil homme reposa le bol qu’il avait entre les mains, prit le temps de remplir deux petites tasses de thé restées près du muret. Le parfum léger des feuilles chaudes se mêla à l’humidité du soir.

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