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2036. Chapitre Un : la Panne (2).

Gouderien

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(Je rappelle que ceci est un roman, pas du prévisionnisme.)

 

Arrivé à 3 kilomètres du lieu de l’accident, l’ordinateur de bord arrêta la voiture le long d’un trottoir, et il reprit les commandes. S’il n’avait pas été totalement réveillé, le spectacle qu’il apercevait à l’horizon depuis déjà un moment aurait achevé de lui rendre ses esprits. La banlieue nord brûlait. La lueur de l’incendie se reflétait sur les nuages, et on avait l’impression que les flammes s’étendaient jusqu’aux cieux.  Il appuya sur un bouton, et le volant jaillit. Mais il avait à peine fait quelques centaines de mètres, qu'il tomba sur une nouvelle barrière de police. Il lui suffit de montrer sa carte de presse, et on le laissa passer.

  • Olga, commença-t-il une fois le barrage franchi.
  • Oui patron.
  • Tu peux m’indiquer sur la carte le périmètre de la catastrophe ?
  • A vos ordres !

Sur l’écran apparut une zone rouge, qui englobait une large partie de l’ouest de Goussainville, et débordait sur l’autoroute « La Francilienne ».

  • Il faudrait que tu me trouves le meilleur point de vue pour filmer tout ça.

  • OK.

Un instant plus tard, une croix s’afficha dans le haut de l’écran.

  • Au sommet de la tour « José Antonio Primo de Rivera », ex-Pablo Néruda, à Louvres, prononça la voix synthétique.

  • Bien. Reprends les commandes, et amène-moi là-bas.

  • C’est comme si c’était fait.

Les ordinateurs avaient fait tant de progrès… qu’ils étaient maintenant capables de mentir comme des humains. Car en fait il fallut, pour atteindre la tour en question, contourner la zone critique, ce qui prit un bon quart d’heure. Enfin le véhicule s’arrêta devant l’imposant bâtiment. Celui-ci, construit une vingtaine d’années plus tôt, comptait 25 étages et mesurait près de 70 mètres de haut. Deux malabars de la milice, en uniforme bleu et gris, montaient la garde devant la porte principale. Quelques années plus tôt, à leur place on aurait trouvé des dealers de drogues, mais c’était terminé depuis le premier mandat de Martine le Bihan, la tante de la présidente actuelle. 

 

La nouvelle locataire de l’Élysée était une admiratrice de Clémenceau, qui en son temps se proclamait le « premier flic de France ». C’était aussi une disciple de Machiavel, qui écrivait : « Le mal doit se faire tout d’une fois : comme on a moins de temps pour y goûter, il offensera moins. » Un exemple fameux de cette théorie était l’empereur Hadrien qui, juste après son arrivée au pouvoir, fit égorger les quelques individus qui auraient pu aspirer également au Principat, et qui constituaient donc des rivaux potentiels. Par la suite il gouverna avec sagesse et modération, laissant dans l’Histoire l’image d’un prince éclairé, ami des lettres et des arts, et dont le règne coïncidait avec l’apogée de l’Empire romain. Après les élections législatives de juin 2022, qui donnèrent une ample majorité au Front patriotique et à ses alliés écologistes, Martine Le Bihan, prétextant les vacances prochaines, se fit accorder par les députés le droit de gouverner par décrets durant 90 jours. Les Verts tiquèrent bien un peu (c’est dans leur nature), mais ils ne menacèrent pas de quitter le gouvernement. Quelques jours plus tard, dans la soirée du 21 juin 2022, alors que sur toutes les places des villes françaises se déroulaient les concerts de la Fête de la Musique, la présidente signa trois décrets, d’application immédiate. Le premier rétablissait la peine de mort, supprimée par François Mitterrand peu après son élection du 10 mai 1981. Le deuxième autorisait la consommation du cannabis sur l’ensemble du territoire français, mais faisait de sa culture et de sa vente un monopole d’État, analogue à celui du tabac. Enfin le troisième, pour compenser ce que tout le monde allait considérer comme un cadeau aux Verts, sanctionnait de peines très lourdes, pouvant aller jusqu’à l’exécution capitale, le trafic de toutes les autres sortes de drogues. A ses conseillers qui s’étonnaient, Martine Le Bihan répondit : « Il y a des millions de fumeurs de cannabis en France. On ne peut pas tous les mettre en prison. Une loi inapplicable doit être supprimée, sinon l’État se couvre de ridicule. Par contre, nous serons absolument féroces avec tous les autres trafics de stupéfiants. » Ce n’étaient pas des paroles en l’air, comme le prouva ce qui se passa à l’aube du jour suivant. Un quatrième décret avait également été signé par la présidente ce soir-là, mais il demeura secret pendant des années : il déclarait « zones de guerre » une cinquantaine de cités considérées comme les plus dangereuses de France, avec autorisation pour les forces de l’ordre de faire usage de leurs armes à discrétion. Durant la nuit du 21 au 22, des forces de police et de gendarmerie (notamment le Raid et le GIPN), renforcées d’unités spéciales de l’armée, encerclèrent quatre cités connues pour être des repaires de trafiquants : La Busserine, dans les quartiers nord de Marseille (13), et trois cités de l’Ile de France ayant particulièrement mauvaise réputation : Les Tarterets à Corbeil-Essonnes (91), La Grande Borne à Grigny (91), enfin le Val Fourré à Mantes-la-Jolie (78). Les forces de l’ordre avaient reçu des consignes impitoyables : les revendeurs de cannabis écoperaient d’une simple amende, mais les dealers de toutes les autres drogues seraient emprisonnés ; et surtout, les gens pris en possession d’une grande quantité de drogue (autre que le cannabis) ET d’une arme à feu seraient immédiatement fusillés, sans jugement. Aux cadres de la police et de l’armée convoqués dans son bureau de l’Élysée quelques jours avant l’opération, et qui n’en croyaient pas leurs oreilles la présidente assena : « La République n’a pas pour mission d’héberger et de nourrir des criminels ». Quelques-uns des officiers obtempérèrent sans sourciller, mais d’autres refusèrent, menaçant de démissionner. « Pas de problème, répliqua la présidente. Si vous démissionnez, on trouvera bien quelqu’un pour vous remplacer. Et si on ne trouve personne, on fera faire le travail par la milice du Front patriotique. »

 

La milice du Parti avait été créée au printemps 2012, au lendemain de l’affaire Mohammed Merah, par Régis Marchall, chargé des questions de sécurité au sein du Front patriotique. Comme de plus en plus de gens, il était persuadé qu’il existait une menace islamiste en France, ainsi qu’en témoignait l’affaire Merah, et qu’il fallait se préparer à l’affronter. Les attentats des années suivantes confirmèrent ce point de vue. Au départ simple groupuscule évoluant aux marges de la légalité, la milice avait peu à peu grandi en nombre et en puissance. Elle comptait maintenant environ 60.000 membres, dont 20% de femmes, tous armés, y compris un bataillon d’un millier d’hommes équipés d’hélicoptères, de véhicules blindés et d’armes lourdes. Son travail principal avait longtemps été d’assurer la sécurité des meetings du Parti. A présent elle assistait la police et l’armée dans leurs diverses missions, ce qui était loin de réjouir policiers et militaires. La milice du Front était souvent comparée par ses détracteurs aux SA nazies, ou aux « Chemises noires » de Mussolini.

 

Finalement, seul un commandant de gendarmerie maintint son intention de démissionner. La menace de faire appel au service d’ordre du parti majoritaire se montra très efficace, et de nombreux policiers et militaires purent prétendre qu’ils avaient accepté cette mission, que d’aucuns jugeaient digne du IIIe Reich, « afin de limiter les dégâts ». Le 22 juin 2022 à 6 heures du matin, donc, plus d’un millier de policiers, de gendarmes et de soldats commencèrent le nettoyage des quatre cités évoquées. Des forces équivalentes avaient dressé des barrages aux sorties, et guettaient les fuyards. Quand les premiers trafiquants armés capturés furent fusillés sur place, les autres comprirent rapidement ce qui se passait, et l’intervention dégénéra en une bataille rangée. Même s’ils ne constituaient pas la cible principale, les islamistes étaient aussi concernés par l’opération : un certain nombre d’entre eux furent cueillis sans résistance, mais d’autres rejoignirent les gangs pour faire le coup de feu avec eux contre policiers et militaires, voyant là l’occasion de mettre en application les appels au Djihad qui circulaient sur le Worldnet depuis longtemps. Cela faisait d’ailleurs des décennies qu’islamisme et trafics en tous genres étaient intimement liés, au sein des banlieues chaudes. Au total plusieurs centaines de personnes furent arrêtées, une soixantaine fusillées, enfin une trentaine tuées dans les combats qui opposèrent les dealers et leurs bandes aux forces de l’ordre. Malgré l’usage d’armes lourdes, celles-ci comptèrent dans leurs rangs 5 morts et 27 blessés. Comme on pouvait le craindre, plusieurs civils innocents périrent également dans l’affaire ; on mit cela sur le compte des « dégâts collatéraux ». Trois jours plus tard, la même opération fut répétée en banlieue parisienne, une nouvelle fois à Marseille, et dans une cité lyonnaise. La reconquête des quartiers difficiles était en marche. Il s’agissait certainement de l’une des plus grandes opérations de police jamais lancées en France en temps de paix, et si elle fut fermement condamnée par l’ensemble des partis démocratiques français, par contre la grande majorité de la population des cités concernées était d’une opinion différente, et cela malgré les risques entraînés par de telles interventions. Ce n’est pas par hasard que la présidente du Front patriotique avait été élue à l’Élysée, et elle savait pouvoir compter sur le soutien des masses, qui voyaient d’un bon œil la fin de ces zones de non-droit et l’éradication de gangs qui avaient si longtemps imposé leur loi aux cités, et qui étaient devenus si puissants, qu’il fallait maintenant de véritables opérations militaires pour les déloger. Cependant l’opposition ne demeura pas inactive : en guise de protestation il y eut des grèves, des émeutes dans certaines villes qui furent fermement réprimées, des manifestations monstres qui, en d’autres temps, auraient sans doute entraîné la chute du gouvernement. Apercevant lors d’un défilé de la gauche à Paris une banderole arborant le slogan fameux « le fascisme ne passera pas », un journaliste célèbre remarqua qu’elle venait bien tard, car le fascisme était déjà passé. Ce qui était un peu exagéré[1]. Naturellement, Martine Le Bihan n’avait pu agir ainsi qu’en raison de la situation internationale : l’ONU était moribonde, l’Europe unie avait vécue, les États-Unis étaient paralysés par des émeutes ; enfin, après la signature d’un nouveau pacte germano-russe et le retour de Königsberg (l’ex-Kaliningrad) au Vaterland, l’attention internationale était fixée sur l’est de l’Europe, où l’on craignait que l’Allemagne n’attaque une nouvelle fois la Pologne, qui venait de refuser de lui rendre les provinces annexées à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

Gérald exhiba son badge de journaliste et sa carte du parti, et on le laissa passer.

  • Vous aussi vous allez voir la catastrophe ? demanda le plus petit des deux hommes.

  • Oui.

  • Y a des collègues à vous, là-haut.

  • D’accord.

Il pénétra dans le hall désert et se dirigea vers les ascenseurs. Il appuya sur le bouton « Terrasse ». Il ne fallut que quelques instants à l’appareil pour le conduire à destination. Quand les portes s’ouvrirent avec un chuintement, il sortit et constata immédiatement qu’il y avait déjà beaucoup de monde : des habitants de l’immeuble, des voisins, mais aussi, comme le lui avait indiqué le vigile, une équipe complète de Nation2, la deuxième chaîne de télévision. Et il est vrai que le spectacle était saisissant. En temps normal, on devait jouir, à partir d’ici, d’un point de vue incomparable sur les pistes de Roissy ; aujourd’hui, c’était plutôt un fauteuil d’orchestre sur l’Enfer. Quand on regardait vers le sud, on n’apercevait qu’un rideau de flammes. Les carcasses noirâtres des deux appareils, ainsi que ce qui restait des bâtiments sur lesquels le gros porteur s’était encastré, se détachaient sur la lueur du brasier. On voyait aussi les véhicules, terrestres et aériens, des pompiers, mais ils avaient l’air de minuscules fourmis tentant de lutter contre un incendie de forêt. L’air empestait le kérosène, et aussi la chair brûlée. Gérald avait vu bien des choses dans son métier, il avait couvert plusieurs guerres, une éruption volcanique, un tsunami et deux séismes de grande amplitude, mais il n’avait jamais assisté à semblable spectacle. Les gens de l’immeuble regardaient, à la fois fascinés et horrifiés, et une femme d’une quarantaine d’années, qui avait quitté son lit pour ne pas manquer l’événement et portait encore des bigoudis sur la tête, s’écria :

  • Qu’est-ce que c’est beau !

Il empoigna sa caméra (qui, sous un format réduit, combinait en fait les fonctions d’une caméra, d’un appareil photo, d’un ordinateur portable, d’un téléphone et j’en oublie – en fait une sorte d’iPod, mais en beaucoup plus puissant et en plus pratique) et se mit à filmer, tout en commençant à rédiger dans sa tête l’article qui paraîtrait le lendemain matin dans son journal. Soudain quelqu’un le tira par la manche. Il tourna la tête et reconnut Francis Jaffart, un collègue de la chaîne Nation2 qu’il connaissait bien.

  • Quelle histoire ! dit celui-ci.

  • Oui. C’est terrible.

  • Qu’est-ce qui a bien pu se passer, à ton avis ?

  • Aucune idée. Mais c’est pas ça qui va améliorer l’image de l’aéroport de Roissy, qui a déjà mauvaise réputation…

Il filma et photographia pendant dix minutes, puis se dit que, pour compléter son reportage, il lui fallait les témoignages de quelques pompiers, et aussi de membres du personnel de Roissy. Il salua ses collègues, puis se dirigea vers l’ascenseur. Mais avant qu’il y arrive, un homme se jeta littéralement sur lui :

  • Monsieur ! Monsieur !

  • Oui ?

  • Vous êtes journaliste ?

  • Oui.

  • J’ai tout vu, Monsieur. Je peux tout vous raconter.

Il examina son interlocuteur. A la lueur de l’incendie, on y voyait presque comme en plein jour. L’homme était de type méditerranéen, peut-être marocain. Il arborait une moustache grisonnante, au milieu d’un visage fatigué. Il était vêtu d’un simple pyjama, et portait une casquette.

  • Je vous écoute, dit Gérald en mettant son micro sur la position « on ».

  • Je n’arrivais pas à dormir, à cause de la chaleur. Alors je suis venu fumer une cigarette sur la terrasse.

  • Vous habitez à quel étage ?

  • Au 15e. Bref, en tirant sur ma cigarette j’ai observé les avions, comme je le fais souvent. A cette heure, bien sûr il y en avait peu. J’ai vu le gros manœuvrer pour le décollage, et l’autre aussi. Lui, il venait d’atterrir. Normalement, il n’aurait pas dû y avoir de problème, car ils étaient sur des pistes éloignées. Mais voilà, tout à coup il y a eu la panne.

  • La panne ?

  • Oui, plus de lumière. Nulle part. Ni dans les avions, ni dans l’aéroport, ni sur les pistes, ni à la tour de contrôle, nulle part.

  •  Ça paraît impossible.

  • Je vous assure, Monsieur.

  • Et ça a duré combien de temps ?

  • Une vingtaine de secondes, environ. Et c’est juste après que les deux avions se sont heurtés.

 

 

[1] En effet, durant les presque cinq années où elle demeura au pouvoir, Martine Le Bihan gouverna certes de façon autoritaire, et prit des décisions que d’aucuns jugèrent contestables, mais elle ne remit jamais en cause le fonctionnement des institutions de la Ve République.


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