L’égoïsme moral
L’égoïsme moral
Peut-on agir de manière désintéressée ?
La morale et la psychologie vont de pair. La morale dit ce que nous devrions faire.
Cela n’aurait toutefois aucun sens si nous n’étions pas en mesure de faire ce qui nous est
demandé. Aimer nos ennemis n’aurait aucun sens si nous n’étions pas capables de le faire.
Une morale réaliste doit donc tenir compte de ce que les êtres humains sont en mesure de
réaliser.
La morale courante recommande d’adopter une conduite non-égoïste. Nous devons
tenir compte, dans nos décisions, des intérêts d’autrui. Nous ne devons pas leur porter
préjudice. En fait, nous devrions les aider lorsque nous sommes en mesure de le faire, même
si cela implique qu’ont y perde quelques avantages personnels.
Pouvons-nous agir de manière désintéressée ? Des philosophes, des psychologues, des
économistes, ainsi que bon nombre de gens ordinaires, disent qu’il est impossible d’être
totalement désintéressé. Selon une théorie psychologique, connue sous le nom d’«égoïsme
psychologique », l’être humain est constitué de telle manière qu’il lui est impossible d’agir en
fonction de l’intérêt d’autrui. Il s’ensuit que, selon cette théorie, il ne serait pas raisonnable de
s’attendre à ce que les gens se conduisent de manière « altruiste ». La nature humaine étant ce
qu’elle est, chacun s’intéresse à l’autre dans la mesure où il peut en tirer un profit personnel.
L’altruisme pur, ça n’existe pas : c’est un mythe.
Si la théorie de l’égoïsme psychologique est juste, les gens nous apparaissent dès lors
très différents de la façon dont nous les voyons habituellement. Bien entendu, personne ne
doute du fait que chacun veille à ses propres intérêts ainsi qu’à son bien-être personnel.
Toutefois, nous croyons aussi que chacun se soucie d’autrui, du moins dans une certaine
mesure. Or si l’égoïsme psychologique dit vrai, tout cela ne serait qu’une illusion car
personne ne se soucie au fond de l’autre, mais seulement d’elle-même.
Avant d’aller plus loin, posons quelques définitions et distinctions importantes.
6.2 Égoïsme courant versus égoïsme philosophique
L’égoïsme, au sens courant du terme, est un amour excessif pour soi-même sans
considération pour les intérêts d’autrui, ce qui explique que l’égoïsme ait généralement
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mauvaise réputation. Nous condamnons en effet l’égoïsme, c’est-à-dire les attitudes ainsi que
les conduites qui manifestent l’attachement excessif à soi-même ramenant tout à soi au
détriment des autres.
Aucun philosophe ne s’est fait le défenseur de l’égoïsme au sens courant du terme.
Certains furent cependant partisans d’une forme modérée ou mitigée d’égoïsme, au sens où
tout ce que nous faisons, nous le faisons dans notre propre intérêt. Ainsi, l’hédonisme (du grec
hédonè = plaisir), ainsi que l’eudémonisme (du grec eudaimonia = bonheur), sont des formes
d’égoïsme moral en ce sens qu’ils affirment que chacun de nous vise son propre bonheur
personnel, que ce soit dans la recherche du plaisir (l’hédonisme) ou du bonheur par l’exercice
de la vertu (l’eudémonisme). Dans l’Antiquité, Épicure (341-270 av. J.-C.), à l’époque
moderne : Thomas Hobbes (1588-1679), enseignaient au plan philosophique l’«égoïsme».
Épicure d’Athènes,
fut le grand
défenseur de
l’hédonisme en
philosophie morale:
le Bien suprême se
trouve selon lui dans
l’absence de
douleur, c-à-d dans
le plaisir (hédonè).
À l’aube de la modernité,
Hobbes défend l’idée
que l’être humain est
fondamentalement
conduit par ses désirs et
il n’a cesse de chercher
à les satisfaire. «Je place
au premier rang, à titre de
penchant universel de tout
être humain, un désir
inquiet d’acquérir
puissance après puissance,
désir qui ne cesse qu’à la
mort.» (Léviathan, Livre
1, 11.)
6.3. Ne confondons pas l’égoïsme psychologique et l’égoïsme moral
Une distinction s’impose entre l’égoïsme psychologique et l’égoïsme moral.
On a vu tantôt que l’égoïsme psychologique est une théorie psychologique touchant
la motivation humaine. L’égoïsme psychologique répond à la question : qu’est-ce qui
motive l’action des hommes. – Réponse : ce qui motive l’être humain, c’est toujours de
satisfaire un intérêt personnel. En somme, l’être humain est né pour être égoïste ; il n’agit
jamais de manière purement désintéressée.
La théorie psychologique de l’égoïsme décrit ce qui est. Elle se base sur des
observations, c’est-à-dire sur faits observables relatifs aux comportements humains, et elle
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déclare l’être humain agit toujours en vue de satisfaire ses intérêts personnels, qu’il en soit
ou non conscient.
Cette théorie psychologique, touchant la
motivation humaine, pose de nombreux problèmes. Elle
est loin de faire l’unanimité. Son principal problème est
qu’on peut difficilement la réfuter car, à chaque fois,
qu’on avance des exemples d’actions désintéressée, la
théorie de l’égoïsme les rejette en montrant qu’au
contraire les actions en question recèlent un intérêt.
Prenons le cas de cette religieuse catholique, Mère
Teresa de Calcutta (1910-1997). Durant plus de 40 ans,
elle consacra sa vie aux pauvres, aux malades, aux
laissés pour compte et aux mourants. N’est-ce pas là un
exemple éloquent de comportements altruistes tout au
long d’une vie ? Le partisan de la théorie de l’égoïsme psychologique répondrait par la
négative en montrant que l’action de Mère Teresa était animée par le désir profond que
cesse la misère humaine. Donc, Mère Teresa, aussi noble que soit son action, était motivée
par un intérêt personnel.
L’égoïsme moral se distingue de l’égoïsme psychologique. En effet, l’égoïsme
moral n’est pas une théorie psychologique, mais une théorie morale touchant non ce qui
est, mais ce qui doit être. En tant que théorie morale, l’égoïsme affirme que l’être humain
devrait toujours agir en vue de satisfaire ses intérêts personnels à long terme ; il en serait
mieux ainsi non seulement pour chacun mais pour tous.
D’après la «loi de Hume», on ne peut conclure l’égoïsme moral sur la base de
l’égoïsme psychologique. En effet, à supposer que l’égoïsme psychologique soit vrai, nous
pourrions toujours rejeter l’égoïsme moral; et si l’égoïsme psychologique est faux, nous
pourrions toujours faire valoir la légitimité de l’égoïsme moral.
6.4 Adam Smith : l’égoïsme est nécessaire au bien-être commun
Nous allons maintenant étudier le cas d’un philosophe qui défendit l’égoïsme
moral, Adam Smith (1723-1790).
Né en Écosse, Adam Smith enseigna la philosophie morale à l’Université de
Mère Teresa
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Glasgow. À l’époque, l’étude la morale incluait aussi l’étude de l’économie. Smith publia
en 1776 un ouvrage devenu un classique de l’économie : Recherches sur la nature et les
causes de la richesse des nations. Cette ouvrage, mieux connu sous le nom abrégé de
Richesse des nations, fut publié l’année de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis
d’Amérique (1776), et valu par la suite à Smith le titre de fondateur de la science moderne
de l’économie.
Avant l’avènement des sociétés dites «capitalistes» en Europe, c-à-d les sociétés
dont l’économie est fondée sur la libre entreprise, l’économie reposait sur l’échange de
biens équivalents. La tradition et l’autorité réglaient la richesse de chacun. La recherche du
«profit» était interdite par l’Église. À partir du XVIIIe siècle en Europe, et en particulier au
siècle suivant en Angleterre - siècle baptisé de «Révolution industrielle» -, ce type
d’économie fut progressivement remplacé par une économie fondée sur la légitimité du
profit. Ce n’est plus dès lors la tradition et l’autorité qui fondent la richesse, mais la liberté
de chacun.
D’après Smith, la recherche de l’intérêt personnel de chacun favorise l’intérêt
commun de la société. Dans un passage célèbre de La richesse des nations, Smith écrit:
« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du
boulanger, que nous attendons notre dîner, mais du soin qu’ils apportent à leurs
intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme… »
(La richesse des nations, Livre I, chapitre 2)
Ainsi, selon Smith,
1. Tout homme recherche naturellement son propre intérêt. C’est «l’égoïsme
psychologique».
2. Le développement de la société se trouve favorisé par le fait que chacun cherche à
satisfaire son intérêt.
3. La société doit se développer, sans autorité centrale planificatrice, par les «seules
lois du marché de l’offre et de la demande».
4. Le jeu de l’intérêt personnel entraîne la concurrence, la compétition.
5. La concurrence entraîne à son tour la production de biens que chacun désire, dans
la quantité qu’il le désire et aux prix qu’il le désire.
6. Les motifs égoïstes conduisent donc chacun à satisfaire leur intérêt; par conséquent,
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à la richesse collective et à l’harmonie sociale.
7. D’où l’égoïsme moral : «Pour le bien commun, ne soyez pas altruiste. Laissez
naître le bien commun de l’égoïsme.»
6.5 Deux autres exemples d’égoïsme moral : le Darwinisme social et
équilibre écologique
Un parallèle est souvent établit entre la poursuite du bien commun en société et la
vie biologique dans la nature.
Il est en effet remarquable que tout être vivant – ou tout être naturel - agit en
fonction de sa propre survie. De prime abord, la lutte pour la survie dans la nature devrait
conduire à la catastrophe et au chaos.
Malgré la lutte égoïste à laquelle se livre les êtres vivants, la nature dans son
ensemble parvient à un état optimal d'équilibre écologique (appelé «climax»).
Comme la condition d’équilibre écologique est la lutte pour la survie par la
sélection naturelle, tout semble accréditer la thèse de l’égoïsme, c’est-à-dire que tout être
vivant, cherchant sa propre survie, permet la survie de son espèce, laquelle permet
l’atteinte de l’état optimal d’équilibre écologique.
Des disciples de Darwin, dont Herbert Spencer (1820-1903), ont cherché à
appliquer, voire à favoriser, l’égoïsme dans les sociétés humaines industrialisées. C’est ce
qu’on a appelé le «Darwinisme social». D’après les partisans du Darwinisme social,
l’économie de libre entreprise (le «capitalisme») serait «naturelle», donc bonne, car elle
représente le fruit d’une longue évolution de l’humanité. Spencer en particulier rejetait
donc toute forme d’intervention de l’État en faveur des plus démunis ou des plus faibles
sous le prétexte qu’il ne faut pas contrarier le processus de «sélection naturelle» de la libre
entreprise qui tend à éliminer les plus faibles; aussi cruel soit-il, la libre entreprise serait
profitable, utile et, bon, pour l’espèce humaine dans son ensemble.
6.5 Pourquoi l’égoïsme moral ne peut conduire au bien-être commun
Un exemple simple tend à réfuter l’égoïsme moral.
Supposons que je demeure dans la banlieue de Montréal et que je travaille à
Montréal. Je peux me rendre à mon travail soit en automobile soit par les transports en
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commun. Mais comme le temps d’attente de l’autobus est long, je prends ma voiture. Or,
cinquante mille personnes comme moi, vivants à la banlieue, sont confrontées au même
problème, et décident comme moi de d’utiliser leur véhicule. Le pont menant en ville est
bondé de voitures; il nous faut une heure pour franchir dix kilomètres… D’après l’égoïsme
moral, la recherche de l’intérêt individuel (ici, l’usage de l’automobile) devrait conduire au
bonheur collectif. Pourtant, il est clair que ce n’est pas le cas, car il est bien évident
qu’utiliser l’automobile ne favorise pas le bien commun. En fait, en prenant l’autobus, les
voyageurs libèrent la circulation et sont au travail à l’intérieur de vingt minutes. Même si
nous devons patienter en attendant l’arrivée de l’autobus, c’est encore préférable à la
congestion chronique, aux retards qui s’en suivent, ainsi qu’à l’accroissement de la
pollution générée par le flot des véhicules automobiles. En agissant selon ce que
recommande l’égoïsme moral, nous ne favorisons donc pas le bien-être commun.
6.6 Une défense de l’égoïsme moral : la «Tragédie des biens communs» et
«L’éthique du bateau de sauvetage» de Garrett Hardin
L’objection précédente contre l’égoïsme moral ne tient pas car l’exemple concerne
un «bien commun» touchant les routes et les ponts.
Au sens strict, personne n’ait le propriétaire des autoroutes et des ponts, sauf bien
entendu l’État. Lorsque je suis propriétaire d’un bien, règle générale, j’en prends soin
comme la prunelle de nos yeux; je veuille scrupuleusement à éviter l’épuisement de la
ressource.
Ainsi, lorsque je ne suis pas le propriétaire d’un bien,
lorsque le bien en question est commun, (un «bien commun»), je
ne me soucie pas de sa pérennité et de sa durabilité. C’est ce que
le biologiste américain Garrett Hardin (1915-2003) a appelé «La
tragédie des biens communs» (Tragedy of commons) dans un
article publié en 1968 qui fit sensation.
En 1974, Hardin récidiva avec un article percutant :
«L’éthique du bateau de sauvetage : l’objection contre l’aide aux
pauvres». Les pays riches sont comme des embarcations; et les pays pauvres sont ceux qui
nagent dans l’eau et qui veulent entrer dans les embarcations. D’après Hardin, si l’on
devait les laisser embarquer, nous péririons tous. C’est que les embarcations sont, du point
Garrett Hardin
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de vue de des baigneurs (des pauvres), un «bien commun» : en laissant embarquer les
baigneurs nous assisterions à une autre «tragédie des biens communs».
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