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L’égoïsme moral

chris-

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L’égoïsme moral

Peut-on agir de manière désintéressée ?

La morale et la psychologie vont de pair. La morale dit ce que nous devrions faire.

Cela n’aurait toutefois aucun sens si nous n’étions pas en mesure de faire ce qui nous est

demandé. Aimer nos ennemis n’aurait aucun sens si nous n’étions pas capables de le faire.

Une morale réaliste doit donc tenir compte de ce que les êtres humains sont en mesure de

réaliser.

La morale courante recommande d’adopter une conduite non-égoïste. Nous devons

tenir compte, dans nos décisions, des intérêts d’autrui. Nous ne devons pas leur porter

préjudice. En fait, nous devrions les aider lorsque nous sommes en mesure de le faire, même

si cela implique qu’ont y perde quelques avantages personnels.

Pouvons-nous agir de manière désintéressée ? Des philosophes, des psychologues, des

économistes, ainsi que bon nombre de gens ordinaires, disent qu’il est impossible d’être

totalement désintéressé. Selon une théorie psychologique, connue sous le nom d’«égoïsme

psychologique », l’être humain est constitué de telle manière qu’il lui est impossible d’agir en

fonction de l’intérêt d’autrui. Il s’ensuit que, selon cette théorie, il ne serait pas raisonnable de

s’attendre à ce que les gens se conduisent de manière « altruiste ». La nature humaine étant ce

qu’elle est, chacun s’intéresse à l’autre dans la mesure où il peut en tirer un profit personnel.

L’altruisme pur, ça n’existe pas : c’est un mythe.

Si la théorie de l’égoïsme psychologique est juste, les gens nous apparaissent dès lors

très différents de la façon dont nous les voyons habituellement. Bien entendu, personne ne

doute du fait que chacun veille à ses propres intérêts ainsi qu’à son bien-être personnel.

Toutefois, nous croyons aussi que chacun se soucie d’autrui, du moins dans une certaine

mesure. Or si l’égoïsme psychologique dit vrai, tout cela ne serait qu’une illusion car

personne ne se soucie au fond de l’autre, mais seulement d’elle-même.

Avant d’aller plus loin, posons quelques définitions et distinctions importantes.

6.2 Égoïsme courant versus égoïsme philosophique

L’égoïsme, au sens courant du terme, est un amour excessif pour soi-même sans

considération pour les intérêts d’autrui, ce qui explique que l’égoïsme ait généralement

Éthique et politique 340-JCD Texte 6 : L’égoïsme moral

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mauvaise réputation. Nous condamnons en effet l’égoïsme, c’est-à-dire les attitudes ainsi que

les conduites qui manifestent l’attachement excessif à soi-même ramenant tout à soi au

détriment des autres.

Aucun philosophe ne s’est fait le défenseur de l’égoïsme au sens courant du terme.

Certains furent cependant partisans d’une forme modérée ou mitigée d’égoïsme, au sens où

tout ce que nous faisons, nous le faisons dans notre propre intérêt. Ainsi, l’hédonisme (du grec

hédonè = plaisir), ainsi que l’eudémonisme (du grec eudaimonia = bonheur), sont des formes

d’égoïsme moral en ce sens qu’ils affirment que chacun de nous vise son propre bonheur

personnel, que ce soit dans la recherche du plaisir (l’hédonisme) ou du bonheur par l’exercice

de la vertu (l’eudémonisme). Dans l’Antiquité, Épicure (341-270 av. J.-C.), à l’époque

moderne : Thomas Hobbes (1588-1679), enseignaient au plan philosophique l’«égoïsme».

Épicure d’Athènes,

fut le grand

défenseur de

l’hédonisme en

philosophie morale:

le Bien suprême se

trouve selon lui dans

l’absence de

douleur, c-à-d dans

le plaisir (hédonè).

À l’aube de la modernité,

Hobbes défend l’idée

que l’être humain est

fondamentalement

conduit par ses désirs et

il n’a cesse de chercher

à les satisfaire. «Je place

au premier rang, à titre de

penchant universel de tout

être humain, un désir

inquiet d’acquérir

puissance après puissance,

désir qui ne cesse qu’à la

mort.» (Léviathan, Livre

1, 11.)

6.3. Ne confondons pas l’égoïsme psychologique et l’égoïsme moral

Une distinction s’impose entre l’égoïsme psychologique et l’égoïsme moral.

On a vu tantôt que l’égoïsme psychologique est une théorie psychologique touchant

la motivation humaine. L’égoïsme psychologique répond à la question : qu’est-ce qui

motive l’action des hommes. – Réponse : ce qui motive l’être humain, c’est toujours de

satisfaire un intérêt personnel. En somme, l’être humain est né pour être égoïste ; il n’agit

jamais de manière purement désintéressée.

La théorie psychologique de l’égoïsme décrit ce qui est. Elle se base sur des

observations, c’est-à-dire sur faits observables relatifs aux comportements humains, et elle

Éthique et politique 340-JCD Texte 6 : L’égoïsme moral

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déclare l’être humain agit toujours en vue de satisfaire ses intérêts personnels, qu’il en soit

ou non conscient.

Cette théorie psychologique, touchant la

motivation humaine, pose de nombreux problèmes. Elle

est loin de faire l’unanimité. Son principal problème est

qu’on peut difficilement la réfuter car, à chaque fois,

qu’on avance des exemples d’actions désintéressée, la

théorie de l’égoïsme les rejette en montrant qu’au

contraire les actions en question recèlent un intérêt.

Prenons le cas de cette religieuse catholique, Mère

Teresa de Calcutta (1910-1997). Durant plus de 40 ans,

elle consacra sa vie aux pauvres, aux malades, aux

laissés pour compte et aux mourants. N’est-ce pas là un

exemple éloquent de comportements altruistes tout au

long d’une vie ? Le partisan de la théorie de l’égoïsme psychologique répondrait par la

négative en montrant que l’action de Mère Teresa était animée par le désir profond que

cesse la misère humaine. Donc, Mère Teresa, aussi noble que soit son action, était motivée

par un intérêt personnel.

L’égoïsme moral se distingue de l’égoïsme psychologique. En effet, l’égoïsme

moral n’est pas une théorie psychologique, mais une théorie morale touchant non ce qui

est, mais ce qui doit être. En tant que théorie morale, l’égoïsme affirme que l’être humain

devrait toujours agir en vue de satisfaire ses intérêts personnels à long terme ; il en serait

mieux ainsi non seulement pour chacun mais pour tous.

D’après la «loi de Hume», on ne peut conclure l’égoïsme moral sur la base de

l’égoïsme psychologique. En effet, à supposer que l’égoïsme psychologique soit vrai, nous

pourrions toujours rejeter l’égoïsme moral; et si l’égoïsme psychologique est faux, nous

pourrions toujours faire valoir la légitimité de l’égoïsme moral.

6.4 Adam Smith : l’égoïsme est nécessaire au bien-être commun

Nous allons maintenant étudier le cas d’un philosophe qui défendit l’égoïsme

moral, Adam Smith (1723-1790).

Né en Écosse, Adam Smith enseigna la philosophie morale à l’Université de

Mère Teresa

Éthique et politique 340-JCD Texte 6 : L’égoïsme moral

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Glasgow. À l’époque, l’étude la morale incluait aussi l’étude de l’économie. Smith publia

en 1776 un ouvrage devenu un classique de l’économie : Recherches sur la nature et les

causes de la richesse des nations. Cette ouvrage, mieux connu sous le nom abrégé de

Richesse des nations, fut publié l’année de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis

d’Amérique (1776), et valu par la suite à Smith le titre de fondateur de la science moderne

de l’économie.

Avant l’avènement des sociétés dites «capitalistes» en Europe, c-à-d les sociétés

dont l’économie est fondée sur la libre entreprise, l’économie reposait sur l’échange de

biens équivalents. La tradition et l’autorité réglaient la richesse de chacun. La recherche du

«profit» était interdite par l’Église. À partir du XVIIIe siècle en Europe, et en particulier au

siècle suivant en Angleterre - siècle baptisé de «Révolution industrielle» -, ce type

d’économie fut progressivement remplacé par une économie fondée sur la légitimité du

profit. Ce n’est plus dès lors la tradition et l’autorité qui fondent la richesse, mais la liberté

de chacun.

D’après Smith, la recherche de l’intérêt personnel de chacun favorise l’intérêt

commun de la société. Dans un passage célèbre de La richesse des nations, Smith écrit:

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du

boulanger, que nous attendons notre dîner, mais du soin qu’ils apportent à leurs

intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme… »

(La richesse des nations, Livre I, chapitre 2)

Ainsi, selon Smith,

1. Tout homme recherche naturellement son propre intérêt. C’est «l’égoïsme

psychologique».

2. Le développement de la société se trouve favorisé par le fait que chacun cherche à

satisfaire son intérêt.

3. La société doit se développer, sans autorité centrale planificatrice, par les «seules

lois du marché de l’offre et de la demande».

4. Le jeu de l’intérêt personnel entraîne la concurrence, la compétition.

5. La concurrence entraîne à son tour la production de biens que chacun désire, dans

la quantité qu’il le désire et aux prix qu’il le désire.

6. Les motifs égoïstes conduisent donc chacun à satisfaire leur intérêt; par conséquent,

Éthique et politique 340-JCD Texte 6 : L’égoïsme moral

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à la richesse collective et à l’harmonie sociale.

7. D’où l’égoïsme moral : «Pour le bien commun, ne soyez pas altruiste. Laissez

naître le bien commun de l’égoïsme.»

6.5 Deux autres exemples d’égoïsme moral : le Darwinisme social et

équilibre écologique

Un parallèle est souvent établit entre la poursuite du bien commun en société et la

vie biologique dans la nature.

Il est en effet remarquable que tout être vivant – ou tout être naturel - agit en

fonction de sa propre survie. De prime abord, la lutte pour la survie dans la nature devrait

conduire à la catastrophe et au chaos.

Malgré la lutte égoïste à laquelle se livre les êtres vivants, la nature dans son

ensemble parvient à un état optimal d'équilibre écologique (appelé «climax»).

Comme la condition d’équilibre écologique est la lutte pour la survie par la

sélection naturelle, tout semble accréditer la thèse de l’égoïsme, c’est-à-dire que tout être

vivant, cherchant sa propre survie, permet la survie de son espèce, laquelle permet

l’atteinte de l’état optimal d’équilibre écologique.

Des disciples de Darwin, dont Herbert Spencer (1820-1903), ont cherché à

appliquer, voire à favoriser, l’égoïsme dans les sociétés humaines industrialisées. C’est ce

qu’on a appelé le «Darwinisme social». D’après les partisans du Darwinisme social,

l’économie de libre entreprise (le «capitalisme») serait «naturelle», donc bonne, car elle

représente le fruit d’une longue évolution de l’humanité. Spencer en particulier rejetait

donc toute forme d’intervention de l’État en faveur des plus démunis ou des plus faibles

sous le prétexte qu’il ne faut pas contrarier le processus de «sélection naturelle» de la libre

entreprise qui tend à éliminer les plus faibles; aussi cruel soit-il, la libre entreprise serait

profitable, utile et, bon, pour l’espèce humaine dans son ensemble.

6.5 Pourquoi l’égoïsme moral ne peut conduire au bien-être commun

Un exemple simple tend à réfuter l’égoïsme moral.

Supposons que je demeure dans la banlieue de Montréal et que je travaille à

Montréal. Je peux me rendre à mon travail soit en automobile soit par les transports en

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commun. Mais comme le temps d’attente de l’autobus est long, je prends ma voiture. Or,

cinquante mille personnes comme moi, vivants à la banlieue, sont confrontées au même

problème, et décident comme moi de d’utiliser leur véhicule. Le pont menant en ville est

bondé de voitures; il nous faut une heure pour franchir dix kilomètres… D’après l’égoïsme

moral, la recherche de l’intérêt individuel (ici, l’usage de l’automobile) devrait conduire au

bonheur collectif. Pourtant, il est clair que ce n’est pas le cas, car il est bien évident

qu’utiliser l’automobile ne favorise pas le bien commun. En fait, en prenant l’autobus, les

voyageurs libèrent la circulation et sont au travail à l’intérieur de vingt minutes. Même si

nous devons patienter en attendant l’arrivée de l’autobus, c’est encore préférable à la

congestion chronique, aux retards qui s’en suivent, ainsi qu’à l’accroissement de la

pollution générée par le flot des véhicules automobiles. En agissant selon ce que

recommande l’égoïsme moral, nous ne favorisons donc pas le bien-être commun.

6.6 Une défense de l’égoïsme moral : la «Tragédie des biens communs» et

«L’éthique du bateau de sauvetage» de Garrett Hardin

L’objection précédente contre l’égoïsme moral ne tient pas car l’exemple concerne

un «bien commun» touchant les routes et les ponts.

Au sens strict, personne n’ait le propriétaire des autoroutes et des ponts, sauf bien

entendu l’État. Lorsque je suis propriétaire d’un bien, règle générale, j’en prends soin

comme la prunelle de nos yeux; je veuille scrupuleusement à éviter l’épuisement de la

ressource.

Ainsi, lorsque je ne suis pas le propriétaire d’un bien,

lorsque le bien en question est commun, (un «bien commun»), je

ne me soucie pas de sa pérennité et de sa durabilité. C’est ce que

le biologiste américain Garrett Hardin (1915-2003) a appelé «La

tragédie des biens communs» (Tragedy of commons) dans un

article publié en 1968 qui fit sensation.

En 1974, Hardin récidiva avec un article percutant :

«L’éthique du bateau de sauvetage : l’objection contre l’aide aux

pauvres». Les pays riches sont comme des embarcations; et les pays pauvres sont ceux qui

nagent dans l’eau et qui veulent entrer dans les embarcations. D’après Hardin, si l’on

devait les laisser embarquer, nous péririons tous. C’est que les embarcations sont, du point

Garrett Hardin

Éthique et politique 340-JCD Texte 6 : L’égoïsme moral

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de vue de des baigneurs (des pauvres), un «bien commun» : en laissant embarquer les

baigneurs nous assisterions à une autre «tragédie des biens communs».




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