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" Islamophobie " (10)

Benny T

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Islamophobie (10)

« La tolérance n'est pas passive »

Paul Sheffer

En novembre 2004, Theo van Gogh est abattu et poignardé en pleine rue à Amsterdam par un homme d'origine marocaine proche des milieux islamistes. « Journaliste et écrivain, Theo van Gogh s'illustrait régulièrement par ses propos polémiques et provocateurs, notamment à l'égard de l'islam » (Didier Burg, in : le Soir, 04 novembre 2004)

Chroniqueur politique au " NRC Handelsblad ", Paul Sheffer se définit comme un publiciste indépendant. Il a consacré plusieurs ouvrages à la société multiculturelle hollandaise et à l'histoire européenne.

[¿]

Paul Sheffer : [¿] Ce n'est pas une culture de neutralité, mais de libertés qu'il faut défendre face à ceux qui ont longtemps vécu dans une société autoritaire.

Vous écrivez : « La tolérance a été trop longtemps confondue avec l'indulgence envers l'extrémisme ». C'est une phrase terrible¿

Oui. La tolérance n'est pas un principe passif. C'est une attitude active. La diversité est un concept vide. La diversité, c'est tout, donc rien. La diversité, c'est aussi le fanatisme religieux, l'analphabétisme. Il faut donc désigner les limites de la société libérale dans laquelle on veut vivre ensemble.

Y a-t-il une place pour les idées-choc dans ce débat ? Theo van Gogh et la députée libérale Ayaan Hirsi Ali sont en butte à de nombreuses critiques pour la manière dont ils ont dénoncé la piètre condition de la femme musulmane dans leur film " Soumission " ?

Dans une démocratie, il faut être impatient. L'Islam doit trouver une place dans la société. Il y a une tradition dans l'Islam qui veut le mettre au-dessus du débat démocratique. Nous, nous disons qu'il fait partie du débat démocratique. Celui qui ne veut pas accepter cela ne peut pas vivre ici. Le film de van Gogh n'était pas pour moi un coup de force, mais une invitation à l'autoréflexion et à l'autocritique dans les milieux musulmans. Ils sont nombreux parmi la seconde génération de l'immigration à dire ¿ en privé seulement car ils subissent la pression du conformisme ¿ qu'il faut poser de telles questions. Les musulmans doivent accepter les autres religions et ceux qui ne croient pas. [¿]

Propos de Paul Sheffer, recueillis par Pascal Martin ; in : le Soir, 04 novembre 2004

Respect ?

Patrice Dartevelle

¿ Président de la Ligue pour l'abolition des lois réprimant le blasphème

et le droit de s'exprimer librement ¿

« Face aux caricatures du Jyllands Posten, les musulmans, les pas très intégristes, les Occidentaux prudents invoquent le respect dû aux croyants ou, pire à mes yeux, à leurs convictions.

Remettons les pendules à l'heure. Dans une société démocratique, le respect des personnes est obligatoire, mais faire un agglomérat entre ce respect et celui des idées ou convictions est tout à fait inconsistant. Le débat démocratique exige le conflit des idées. Depuis le XIXième siècle, celui-ci fut virulent ; il l'est certes moins depuis une génération sans qu'on voie toujours ce que nous y avons gagné. Les idées (y compris les miennes) ont tout à craindre d'un respect qui ne leur sied pas.

Personnellement, si je respecte bien des idées qui ne sont pas les miennes, je n'en respecte pas d'autres sans voir pourquoi je dois pour ce seul fait les criminaliser.

Qu'on ne respecte pas certaines idées est jugé aujourd'hui le plus souvent comme une preuve de sectarisme. En réalité, cette réaction est le fruit de l'évolution des cinquante dernières années. En 1950, la moitié des Français estimait que leur conviction religieuse ou philosophique était la seule vraie. En 2000, ils n'étaient plus que 6 % à juger de la sorte.

Les idées d'autrui sont par conséquent devenues respectables, ce qui est avantageux pour la sécurité publique. L'ennuyeux est que cette position n'est pas possible et que l'on doit alors se précipiter pour faire adopter une collection de lois excluant du débat toutes sortes d'opinions : la négation des génocides, les sectes et bien d'autres.

Le résultat est une situation étouffante pour la liberté d'expression. Les musulmans y ajoutent un retour à des pratiques qui n'étaient pas rares dans l'Occident chrétien jusqu'à Vatican II et qui me donnent le sentiment d'un retour à un passé témoin de tant de luttes pour la liberté.

Theo van Gogh (NDLR : cinéaste hollandais assassiné le 2 novembre 2004 en pleine rue) était l'expression de notre liberté et il est mort pour elle.

Il ne faudrait pas pour autant croire que la question fondamentale est le conflit avec les musulmans. Même aujourd'hui, le cas de l'Europe n'est pas si clair. Remarquons tout d'abord que le Code pénal danois contient toujours un article punissant le blasphème. Il n'y a plus eu de condamnation depuis 1938, je l'admets, mais n'empêche. Pour complaire à ses électeurs musulmans, l'actuel gouvernement britannique a tenté à plusieurs reprises depuis 2001 de faire adopter une loi réprimant la haine religieuse (c'est plus correct que le terme médiéval de blasphème). La dernière tentative vient d'aboutir le 31 janvier après une terrible bataille d'amendements. Malgré quelques précautions obtenues grâce à Rowan Atkinson (l'acteur qui joue le rôle de Mister Bean), on ne peut s'attendre qu'à des restrictions de la liberté d'opinion.

Le cas n'est pas isolé. La France partage avec la Belgique le rare bonheur de ne disposer d'aucune législation pénale réprimant le blasphème. Mais la situation semble si insupportable aux juges français que les condamnations pleuvent. L'acquittement de Houellebecq est l'exception.

Sinon on n'a que l'embarras du choix entre la condamnation d'une revue satirique niçoise pour avoir dit que le suaire de Turin était une loque sentant la pisse d'âne, une autre condamnant des jésuites pour avoir écrit que la circoncision était une coutume folklorique.

Tout récemment, il a fallu un arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme pour casser un jugement de la cour d'appel d'Orléans visant un essayiste qui avait osé écrire que l'antijudaïsme des ÿcritures chrétiennes a conduit à l'antisémitisme et à l'Holocauste. Le concile de Vatican II, devant l'évidence, avait pourtant pris la peine de détacher pour la première fois l'ÿglise d'une évidente tradition.

Une fois de plus, on se découvre des vertus laïques ou libertaires face aux seuls musulmans. Tant mieux : c'est une liberté qui a trop régressé en Europe pour céder quoi que ce soit aux musulmans d'ici ou d'ailleurs. »

Patrice Dartevelle, in : le Soir, 07 février 2006

« On tente d'imposer l'idée que la liberté d'expression se heurterait au respect des convictions d'autrui, alors qu'elle ne connaît qu'une seule limite : le respect des individus. La diffamation est un délit punissable chez nous. Mais aucune idée, aucune opinion, aucune conviction n'est « respectable » en ce sens qu'elle ne souffrirait ni critiques ni caricatures. Toutes doivent pouvoir être combattues sur le terrain des idées, que ce soit par le mot ou le dessin. Sans choc (le combat d'idées peut être violent) des idées, il n'y aurait pas de lumière, la terre serait toujours plate, le soleil tournerait autour d'elle. « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire » : cette citation attribuée à Voltaire devrait être enseignée dans les mosquées du monde entier. »

Michèle Coerten, in : le Soir, 08 février 2006

« [...] Second ahurissement devant le profil de « coupable » que prennent peu ou prou la plupart des intervenants occidentaux, admettant soit que les dessins incriminés n'étaient pas indispensables (euphémisme), soit qu'ils n'étaient pas « d'actualité » (quand chaque jour, des allumés se font sauter, croyant rejoindre les 10.000 houris), soit qu'ils n'étaient pas « de bon goût », soit qu'ils « pourraient choquer, dans notre société pluriculturelle ». Je prends vraiment peur. Il y a longtemps que je constate une réserve croissante ¿ pudibonderie, autocensure, frilosité, peur de choquer, « parapluies ». Tout spécialement dans le domaine religieux. (¿) »

Jacqueline Hellin, in : le Soir, 08 février 2006

« [...] Substituer une bombe au visage de Mahomet procède par amalgame, mais un amalgame qui dérange seulement les aveugles, car il illustre et dénonce une effrayante réalité, à savoir que c'est au nom du Coran que l'islam non seulement réserve aux femmes un statut de soumission et d'inégalité, mais promet l'accueil d'Allah et les plaisirs de la chair aux kamikazes. Cet amalgame est créé non par les caricaturistes, mais par les leaders islamistes eux-mêmes, une infime minorité (?) si on en croit une écrasante (?) majorité de musulmans, mais une majorité dont la volonté jusqu'ici bien secrète pourrait s'exprimer librement ¿ au moins dans les pays européens, mais on attend toujours ¿ et réussirait alors peut-être à contrebalancer les débordements indécents de ces derniers jours, qui rappellent furieusement les cortèges « spontanés » de dizaines de milliers d'enfants hurlant leur joie haineuse au lendemain du 11 Septembre [les attentats du 11 septembre 2001]. Oui, amalgame il y a et il ira sans cesse croissant si devait se poursuivre le silence des musulmans d'Europe, un silence assourdissant. »

Maurice-André Flamme ¿ professeur ordinaire émérite, ULB ¿ ; in : le Soir, 08 février 2006

« [...] une série de croquis [¿], parus, il y a cinq mois, à Copenhague, déchaîne [¿] une jihad bien orchestrée via la Syrie et l'Iran qui, comme par hasard, traînent quelques casseroles¿

[...]

Le feu bouté à diverses ambassades scandinaves ¿ et même, au passage, à une représentation chilienne. [...] Et puis, dans la foulée, des slogans du genre : « ÿ bas les Danois ! ÿ bas les Juifs ! » ou celui-ci, sinistrement hilarant : « Décapitez ceux qui disent que l'Islam est violent ! » ou encore : « Liberté, va au Diable ! »

En se référant, comme toujours, à « l'humiliation populaire ». Qui a bon dos.

Lorsqu'on met sur orbite, ici ou là, un concours de caricatures antisémites ¿ où l'on voit, entre autres, Hitler baiser Anne Frank ¿, on ne voit nul pyromane s'en prendre à la moindre institution musulmane¿ Et même, on apprend qu'un éditorialiste jordanien se retrouve menacé de mort parce qu'il trouve que la représentation sanguinaire d'un attentat-suicide lui paraît plus sujette à caution qu'une caricature¿

[¿]

Le même journal télévisé où l'on dénonce l'image d'un prophète porteur d'une bombe enturbannée nous laisse voir, aussitôt après, de jeunes porteurs de kalachnikofs tiraillant dans tous les sens¿

N'oublions pas l'affaire Rushdie, où un grand esprit voltairien du XXième siècle fut mis en joue pour avoir montré certaine impertinence à l'endroit de tous les théocrates. Le seul fait d'avoir tissé une fiction autour du Prophète apparaissait déjà répréhensible. [¿]

Le plus singulier, cependant, c'est le soutien « inespéré » que reçoivent les intégristes de la part de quelques penseurs occidentaux qui font le jeu de la violence.

On connaît le « syndrome de Stockholm », qui pousse la victime à justifier, jusqu'à un certain point, son bourreau. [¿]

Voici que pointe, aujourd'hui, le syndrome de Copenhague¿ [¿] se montrer prêt à justifier, demain, l'innommable. [¿] tendre les verges pour se faire battre.

[¿]

[¿] Je me souviens de ce correspondant de presse en Amérique qui m'assurait, après la réélection de Bush : « Soyons confiants : il changera ! » Et ce fut la seconde guerre d'Irak. Un autre (ou le même), après la victoire du Hamas, en Palestine : « Ils changeront¿ » Mais voyons. Le premier acte politique de l'organisation, ce fut de stigmatiser rageusement les caricatures danoises¿ [¿] »

Pierre Mertens, in : le Soir, 10 février 2006

« Derrière la question des caricatures du Prophète, c'est notre rapport avec le monde islamique qui est soulevé »

Réaction de Max Gallo ¿ écrivain, ancien porte-parole du gouvernement socialiste français et compagnon de route de Jean-Pierre Chevènement ¿à l'affaire des caricatures de Mahomet. Dans une tribune [...] publiée dans Le Figaro, titrée : « Islam : ne rien abandonner à la politique de l'apaisement », Max Gallo écrit : « Derrière la question des caricatures du Prophète, c'est notre rapport avec le monde islamique qui est soulevé¿ ÿcartons les hypocrites, les timorés, les habiles, les aveugles qui récusent l'évidence. Il y a bien un choc de civilisations¿ La foi vive, exigeante, du musulman, envahit l'espace social¿ Doit-on chaque fois reculer au nom du respect de l'Autre, de sa sincérité ? Faut-il pratiquer cette politique d'apaisement ? » Pour Max Gallo [¿] c'est non. [¿] « Que sommes-nous prêts à abandonner ? Par réalisme ? Par sagesse ? Ou par lâcheté ? Au temps de Munich, en 1938, ce dernier mot avait un synonyme, employé par les diplomates : apaisement » [¿]

In : le Journal du mardi, n°255, 14 février 2006

[...] Les ÿtats arabes n'ont cessé de se servir du peuple palestinien au lieu de le servir. [...] le monde arabe se complait dans un mythe, qu'on appellera le mythe de Saladin, ce sultan qui repoussa les croisés et reconquit Jérusalem. Incapacité de se hisser au niveau des réalités universelles, complexe du colonisé face au colonisateur, et qui se réfugie alors dans la religion sous les formes les plus passéistes.

[...]

[...] Quand même : ces « musulmans en colère » sont à une année-lumière des concepts de laïcité et de démocratie¿

[...]

Robert Falony, in : le Journal du mardi, n°255, 14 février 2006

« On ne peut attribuer à Israël tous les malheurs du monde arabe. Mais la question palestinienne a été utilisée par les potentats arabes pour éluder les nécessaires réformes et pour écarter toute voix discordante. Ce problème a dominé l'imaginaire du monde arabe. »

Boutros Boutros-Ghali, dans un article de Baudouin Loos ; in : le Soir, 17 février 2006

Propos de René Pétillon

¿ dessinateur de presse, auteur de bande dessinée,

créateur du personnage de Jack Palmer,

dont sort l'album " L'affaire du voile " ¿

[...]

Le Soir ¿ Dans le débat sur l'intégrisme religieux, les femmes sont souvent les grandes oubliées. Vous, vous les mettez au centre de votre histoire.

René Pétillon ¿ Dès que je me suis intéressé au sujet, je me suis dit que tout était là. Je me suis toujours demandé ce que ces femmes pensent, sous ce voile qu'elles portent ou qu'on leur fait porter. Plus généralement, je ne supporte pas la contrainte, ni l'embrigadement. Et, lors des travaux de la commission Stasi sur le voile (commission sur la laïcité instituée lors de la polémique sur le voile islamique en France en 2003, NDLR), j'ai entendu des témoignages terribles sur ces contraintes, culturelles et religieuses, mais aussi clairement familiales et conjugales.

[...]

René Pétillon ¿ [...] Soit dit en passant, on peut noter que la question des Palestiniennes et de ce qui risque bien de leur arriver a complètement passé à la trappe dans les commentaires après la victoire du Hamas.

Le Soir ¿ Dessinateur de presse au " Canard enchaîné ", vous êtes directement concerné par la polémique sur les caricatures de Mahomet, comment réagissez-vous ?

René Pétillon ¿ Ces dessins font des amalgames à la limite crétins, mais peu importe, c'est un problème de liberté de presse pur et simple, il ne faut pas y toucher. Qu'on en arrive à des réactions jusqu'à vouloir faire interdire les atteintes à la sensibilité religieuse, c'est inadmissible. [...] On a mis assez de temps à se libérer de ces interdits, on ne va pas recommencer ! C'est ce que j'essaie de dire dans ce livre [" L'affaire du voile "].

Le Soir ¿ Comment vous êtes-vous documenté pour viser aussi juste ?

René Pétillon ¿ J'ai lu beaucoup de livres, de portraits de personnalités musulmanes, et il y a très longtemps que je découpe la presse sur ce sujet, et je me suis baladé sur le Net, sur les sites salafistes et autres, on y apprend beaucoup de choses. Y compris qu'il est interdit de vendre des cartes de Noël, c'est un commerce impur : c'est cette volonté de contrôler la vie des gens de A à Z qui m'est odieuse. [¿]

Le Soir ¿ Vous campez un personnage qui fait penser à Tariq Ramadan, qui prône un moratoire sur la lapidation, c'est lui ?

René Pétillon ¿ En tout cas, c'est une phrase de lui. J'ai suivi son débat télévisé avec Sarkozy (NDLR : le 19 janvier 2004 sur France 2), qui lui a fait dire des choses qui m'ont fait sursauter, il s'est vraiment dévoilé. [...] Malheureusement, à gauche, on s'aveugle sur ces questions, et par tolérance on accepte des choses intolérables sous prétexte qu'elles sont « culturelles » ou « religieuses ». Non ! Je ne parle même pas d'une partie de l'extrême gauche et des altermondialistes, qui invitent Ramadan sous prétexte d'anti-impérialisme¿ C'est fou furieux !

[¿]

Propos de René Pétillon, recueillis par Ariel Herbez ; in : le Soir, 18 février 2006

Propos de Jean Giraud Moebius

¿ auteur de bande dessinée,

de " Blueberry ", " l'Incal " ¿

[...]

« L'auteur de la caricature qui présente Mahomet avec une bombe en guise de turban a fait très fort. Tous les commentateurs qui affirment que c'est un dessin faible sont des lâches. Il est d'une puissance extraordinaire : il ne montre pas la réalité de Mahomet, mais la façon dont les terroristes se le sont approprié. Les foules musulmanes modérées devraient manifester en brandissant cette caricature. Pour la jeter à la face des intégristes. »

Moebius n'hésite pas à dénoncer l'instrumentalisation de l'humiliation islamique : « Cet état de faiblesse psychique collective est une posture. Il relève d'une stratégie de conquête bien connue en sociologie qui consiste à se mettre en danger, en situation de faiblesse, pour pouvoir asseoir une légitimité. [...] Il faut résister à cette sensiblerie¿ qui revient à se laisser manipuler par un enfant qui veut des bonbons ! »

Propos de Jean Giraud Moebius,

dans un article de Daniel Couvreur et Ricardo Gutierrez ;

in : le Soir, 18 février 2006

« ce n'est pas une demande de respect, c'est une demande de soumission »

Ayaan Hirsi Ali

« Je suis une dissidente de l'islam »

Invitée à Berlin le 9 février [2006], Ayaan Hirsi Ali a prononcé, suite à l'affaire des caricatures de Mahomet, un discours de combat, contre l'islamisme et pour la liberté.

Ayaan Hirsi Ali, d'origine somalienne, est députée au Parlement néerlandais, membre du parti libéral (VVD). Scénariste du court-métrage " Submission ", qui dénonce le sort fait aux femmes musulmanes et qui a valu au cinéaste Theo van Gogh d'être assassiné par un islamiste en novembre 2004, elle vit sous protection policière. Elle s'était réfugiée aux Pays-Bas en 1992, alors que son père voulait la marier contre son gré à un de ses cousins vivant au Canada. Après avoir obtenu l'asile politique, elle a d'abord été traductrice pour les services sociaux qui accueillent des femmes en fuite. Elle a ensuite étudié les sciences politiques et a travaillé dans un centre de recherche du parti travailliste (PVDA). Ses positions tranchées déplaisant à ce parti de gauche, elle a rejoint le parti libéral. Son livre " Insoumise " a été publié en français chez Robert Laffont.

« Je suis ici pour défendre le droit d'offenser. J'ai la conviction que cette entreprise vulnérable qu'on appelle démocratie ne peut exister sans libre expression, en particulier dans les médias. Les journalistes ne doivent pas renoncer à l'obligation de parler librement, ce dont sont privés les hommes des autres continents.

Mon opinion est que le Jyllands Posten a eu raison de publier les caricatures de Mahomet et que d'autres journaux en Europe ont bien fait de les republier.

Permettez-moi de reprendre l'historique de cette affaire. L'auteur d'un livre pour enfants sur le prophète Mahomet n'arrivait pas à trouver d'illustrateur. Il a déclaré que les dessinateurs se censuraient par peur de subir des violences de la part de musulmans, pour qui il est interdit à quiconque, où que ce soit, de représenter le Prophète. Le Jyllands Posten a décidé d'enquêter sur le sujet, estimant ¿ à juste titre ¿ qu'une telle autocensure était porteuse de lourdes conséquences pour la démocratie. C'était leur devoir de journalistes de solliciter et de publier des dessins du prophète Mahomet.

Honte aux journaux et aux chaînes de télévision qui n'ont pas eu le courage de montrer à leur public ce qui était en cause dans « l'affaire des caricatures » ! Ces intellectuels qui vivent grâce à la liberté d'expression, mais acceptent la censure, cachent leur médiocrité d'esprit sous des termes grandiloquents comme « responsabilité » ou « sensibilité ».

Honte à ces hommes politiques qui ont déclaré qu'avoir publié et republié ces dessins était « inutile », que c'était « mal », que c'était « un manque de respect » ou de « sensibilité » ! Mon opinion est que le Premier ministre du Danemark, Anders Fogh Rasmussen, a bien agi quand il a refusé de rencontrer les représentants de régimes tyranniques qui exigeaient de lui qu'il limite les pouvoirs de la presse. Aujourd'hui, nous devrions le soutenir moralement et matériellement. Il est un exemple pour tous les dirigeants européens. J'aimerais que mon Premier ministre ait autant de cran que Rasmussen.

Honte à ces entreprises européennes du Moyen-Orient qui ont mis des affiches disant « Nous ne sommes pas Danois », « Ici, on ne vend pas de produits danois » ! C'est de la lâcheté. Les chocolats Nestlé n'auront plus le même goût après ça, vous ne trouvez pas ? Les ÿtats membres de l'Union européenne devraient indemniser les sociétés danoises pour les pertes qu'elles ont subies à cause des boycottages.

La liberté se paie cher. On peut bien dépenser quelques millions d'euros pour la défendre. Si nos gouvernements ne viennent pas en aide à nos amis scandinaves, alors j'espère que les citoyens organiseront des collectes de dons en faveur des entreprises danoises.

Nous avons été submergés sous un flot d'opinions nous expliquant que les caricatures étaient mauvaises et de mauvais goût. Il en ressortait que ces dessins n'avaient apporté que violence et discorde. Beaucoup se sont demandés tout haut quel avantage il y avait à les publier.

Eh bien, leur publication a permis de confirmer qu'il existe un sentiment de peur parmi les écrivains, les cinéastes, les dessinateurs et les journalistes qui souhaitent décrire, analyser ou critiquer les aspects intolérants de l'islam à travers l'Europe

Cette publication a aussi révélé la présence d'une importante minorité en Europe qui ne comprend pas ou n'est pas prête à accepter les règles de la démocratie libérale. Ces personnes ¿ dont la plupart sont des citoyens européens ¿ ont fait campagne en faveur de la censure, des boycottages, de la violence et de nouvelles lois interdisant l'« islamophobie ».

Ces dessins ont montré au grand jour qu'il y a des pays qui n'hésitent pas à violer l'immunité diplomatique pour des raisons d'opportunité politique. On a vu des gouvernements malfaisants, comme celui d'Arabie saoudite, organiser des mouvements « populaires » de boycottage du lait ou des yaourts danois, alors qu'ils écraseraient sans pitié tout mouvement populaire qui réclamerait le droit de vote.

Je suis ici aujourd'hui pour réclamer le droit d'offenser dans les limites de la loi. Vous vous demandez peut-être : pourquoi à Berlin ? Et pourquoi moi ?

Berlin est un lieu important dans l'histoire des luttes idéologiques autour de la liberté. C'est la ville où un mur enfermait les gens à l'intérieur de l'ÿtat communiste. C'est la ville où se concentrait la bataille pour les esprits et les c¿urs. Ceux qui défendaient une société ouverte enseignaient les défauts du communisme. Mais l'¿uvre de Marx était discutée à l'université, dans les rubriques opinions des journaux et dans les écoles. Les dissidents qui avaient réussi à s'échapper pouvaient écrire, faire des films, dessiner, employer toute leur créativité pour persuader les gens de l'Ouest que le communisme n'était pas le paradis sur Terre.

Malgré l'autocensure de beaucoup en Occident, qui idéalisaient et défendaient le communisme, malgré la censure brutale imposée à l'Est, cette bataille a été gagnée.

Aujourd'hui, les sociétés libres sont menacées par l'islamisme, qui se réfère à un homme nommé Muhammad Abdullah (Mahomet) ayant vécu au VIIe siècle et considéré comme un prophète. La plupart des musulmans sont des gens pacifiques ; tous ne sont pas des fanatiques. Ils ont parfaitement le droit d'être fidèles à leurs convictions. Mais, au sein de l'islam, il existe un mouvement islamiste pur et dur qui rejette les libertés démocratiques et fait tout pour les détruire. Ces islamistes cherchent à convaincre les autres musulmans que leur façon de vivre est la meilleure. Mais quand ceux qui s'opposent à l'islamisme dénoncent les aspects fallacieux des enseignements de Mahomet, on les accuse d'être offensants, blasphématoires, irresponsables ¿ voire islamophobes ou racistes.

Ce n'est pas une question de race, de couleur ou de tradition. C'est un conflit d'idées qui transcende les frontières et les races.

Pourquoi moi ? Je suis une dissidente, comme ceux de la partie est de cette ville qui passaient à l'Ouest. Moi aussi, je suis passée à l'Ouest. Je suis née en Somalie et j'ai passé ma jeunesse en Arabie saoudite et au Kenya. J'ai été fidèle aux règles édictées par le prophète Mahomet. Comme les milliers de personnes qui ont manifesté contre les caricatures danoises, j'ai longtemps cru que Mahomet était parfait ¿ qu'il était la seule source du bien, le seul critère permettant de distinguer entre le bien et le mal. En 1989, quand Khomeiny a lancé un appel à tuer Salman Rushdie pour avoir insulté Mahomet, je pensais qu'il avait raison. Je ne le pense plus.

Je pense que le Prophète a eu tort de se placer, lui et ses idées, au-dessus de toute pensée critique.

Je pense que le prophète Mahomet a eu tort de subordonner les femmes aux hommes.

Je pense que le prophète Mahomet a eu tort de décréter qu'il fallait assassiner les homosexuels.

Je pense que le prophète Mahomet a eu tort de dire qu'il fallait tuer les apostats.

Il avait tort de dire que les adultères doivent être fouettés et lapidés, et que les voleurs doivent avoir les mains coupées.

Il avait tort de dire que ceux qui meurent pour la cause d'Allah iront au paradis. Il avait tort de prétendre qu'une société juste pouvait être bâtie sur ses idées.

Le Prophète faisait et disait de bonnes choses. Il encourageait la charité envers les autres. Mais je soutiens qu'il était aussi irrespectueux et insensible envers ceux qui n'étaient pas d'accord avec lui.

Je pense qu'il est bon de faire des dessins critiques et des films sur Mahomet. Il est nécessaire d'écrire des livres sur lui. Et tout cela pour la simple éducation des citoyens.

Je ne cherche pas à offenser le sentiment religieux, mais je ne peux me soumettre à la tyrannie. Exiger que les hommes et les femmes qui n'acceptent pas l'enseignement du Prophète s'abstiennent de le dessiner, ce n'est pas une demande de respect, c'est une demande de soumission.

Je ne suis pas la seule dissidente de l'islam, il y en a beaucoup en Occident. Et s'ils n'ont pas de gardes du corps, ils doivent travailler sous de fausses identités pour se protéger de l'agression. Mais il y en a encore beaucoup d'autres à Téhéran, à Doha et Riyad, à Amman et au Caire, comme à Khartoum et Mogadiscio, Lahore et Kaboul.

Les dissidents de l'islamisme, comme ceux du communisme en d'autres temps, n'ont pas de bombes atomiques, ni aucune autre arme. Nous n'avons pas l'argent du pétrole comme les Saoudiens et ne brûlons ni les ambassades ni les drapeaux. Nous refusons d'être embarqués dans une folle violence collective. D'ailleurs, nous sommes trop peu nombreux et trop dispersés pour devenir un collectif de quoi que ce soit. Du point de vue électoral, ici en Occident, nous ne sommes rien.

Nous n'avons que nos idées et nous ne demandons que la possibilité de les exprimer. Nos ennemis utiliseront si nécessaire la violence pour nous faire taire. Ils emploieront la manipulation ; ils prétendront qu'ils sont mortellement offensés. Ils annonceront partout que nous sommes des êtres mentalement fragiles qu'il ne faut pas prendre au sérieux. Cela n'est pas nouveau, les partisans du communisme ont largement utilisé ces méthodes.

Berlin est une ville marquée par l'optimisme. Le communisme a échoué, le Mur a été brisé. Et même si, aujourd'hui, les choses semblent difficiles et confuses, je suis sûre que le mur virtuel entre les amoureux de la liberté et ceux qui succombent à la séduction et au confort des idées totalitaires, ce mur aussi, un jour, disparaîtra. »

Ayaan Hirsi Ali, in : le Soir, 27 février 2006




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