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Voyage avec mon père.

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Membre 73ans Posté(e)
Fanch-Yann Membre 15 messages
Forumeur balbutiant‚ 73ans
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Voyage avec mon père.

C'était 1995. Un matin ma mère me téléphone sur mon lieu de travail, c'était la première fois que ça lui arrivait, elle était paniquée. La cousine germaine de mon père venait de décéder et mon père avait décidé d'aller à l'enterrement qui avait lieu dans le Cantal. Les moyens de transports entre la Bretagne et l'Auvergne n'étant pas commodes mon père irait donc en voiture et c'est ce qui effrayait ma mère. Quelques minutes après je l'ai rappelée pour lui dire que je m'étais arrangé avec mon chef et mes collèges et que j'accompagnerai mon géniteur aux funérailles de Lisette. De la façon dont elle me remercia j'ai cru que je venais de lui sauver la vie. "Tu te rends compte un si long trajet à son âge." Son âge, je ne sais pas ce qu'il a son âge, moi j'aimerais bien être comme lui à 75 ans.

Le lendemain je me pointe au domicile de mes parents à Quimper à cette période là et de la façon dont mon père m'a embrassé j'ai vu qu'il était très affecté par la mort de sa cousine. En général il me serre la main ou me fait une tape sur l'épaule pour me dire bonjour, aujourd'hui il m'a pris dans ses bras et m'a remercié d'avoir pu me libérer et le conduire en Auvergne. J'avais déjà pris mon petit déjeuner mais il fallu en prendre un autre, ma mère était allée acheter de la baguette fraîche et des viennoiseries. Pendant tout le temps que nous étions à table ma mère n'a pas cessé de me faire des recommandations, "ne roule pas trop vite, sois prudent, arrêtez vous de temps en temps" et lorsqu'elle m'a dit "prends soin de ton père" mon paternel s'est mis faussement en colère " Je ne suis pas un bambino". Ma grand mère paternelle était fille d'immigrés italiens et mon père plaçait parfois une expression ou un mot italien. Il a fallu se décider à partir, mon père avait mis un costume dans un housse qu'il avait accrochée à l'arrière de mon véhicule. Pour le trajet il était en blue jean et en polo mais même en décontracté il était très élégant. C'est un homme de plus de 1,80 mètre, il avait une belle chevelure qui avait été noire mais qui blanchissait, des moustaches toujours très bien taillées. Ses yeux noirs lui donnaient un air sombre et ténébreux lorsqu'il fronçait les sourcils mais lorsqu'il souriait son regard s'illuminait. Dernière recommandation de ma mère en nous embrassant, je lui redis pour la énième fois qu'on avait le temps, qu'on ne roulera pas vite, que j'ai réservé une chambre d'hôtel à Tulle qu'on y sera en début de soirée et qu'on lui téléphonera sitôt arrivé.

Nous somme maintenant sur la voie express Quimper-Nantes et mon père commence à me parler de sa cousine Lisette. Elle avait environ le même âge que lui et c'était sa seule cousine germaine. Elle avait perdu son père lorsqu'elle était bébé et mon grand père avait beaucoup aidé sa mère financièrement. Il n'était pas très riche mais avait quand même des revenus confortables. Il ne fallait jamais parler de ça, mon grand père disait que lorsqu'on fait une bonne action et qu'on le dit ça ne compte pas. N'empêche que Lisette s'en souvenait très bien, lorsque j'allais avec mes grands-parents la voir en Auvergne, son accueil était très simple mais très chaleureux. Lisette a eu trois enfants, Gérard qui a mon âge, je l'aimais beaucoup, on parlait de cyclisme lorsqu'on était enfant. A l'époque Louison Bobet et André Darrigade étaient nos idoles. Il est marié avec Christiane et à repris avec elle l'exploitation familiale. Ils élèvent des vaches de race Salers et cultivent des céréales, du blé principalement. Sa soeur Danielle est prof dans un collège d'une ville voisine tout comme son mari Georges. Tous les deux s'occupent activement d'un club de tennis et Georges fait également de la course à pieds, marathon et semi-marathon. Et Michel le petit dernier va avoir 40 ans et est toujours célibataire. Après un cursus scolaire plutôt chaotique il a été quelques temps ouvrier forestier puis a passé avec succès un concours à la Poste. Il a été nommé quelques années télégraphiste du coté de la butte Montmartre puis est revenu au pays comme facteur remplaçant dans plusieurs bureaux des communes des environs. C'est un inconditionnel du ballon rond et se distingue parait-il aux troisièmes mi-temps. Je ne les ai pas vu depuis de nombreuses années je suis content de les revoir, dommage, comme on dit dans de pareilles occasions que ce soit dans de telles circonstances.

La route continue, nous approchons de Nantes. Il est pas encore midi, nous sommes dans les temps je propose à mon père de manger du coté de Vallet. Ça lui convient très bien et il me dit "nous n'allons pas traverser le pays du muscadet sans se taper une fillette". Je rassure ceux qui sont choqués par ces propos, un fillette dans le pays nantais est une demi bouteille de vin blanc. Il est à peine midi lorsque nous nous arrêtons dans un restaurant qui nous paraissait convenable. Nous sommes accueillis par un très belle jeune femme grande blonde et avant qu'elle ne dise un mot mon père lui lance un "-Ciao bella". avec bien sûr son plus beau sourire. Pour ceux qui ne connaissent pas l'italien ciao bella veux dire "salut beauté" et ciao se prononce tchao. Un peu surprise la serveuse nous emmene vers une table libre nous demande si on prenait l'apéritif. Mon père lui commande une fillette de gros plant puis me fait un discours oenologique. Le gros plant est meilleur que le muscadet, le muscadet est souvent agressif etc..etc.. En dégustant mon verre je lui ai dit qu'il avait raison mais je ne lui ai pas dit que je n'aimais pas beaucoup le vin blanc, je préfère le rouge surtout les Médoc. Et comme je conduisais j'ai bu avec modération. La demi bouteille y a passé quand même ainsi que le carafon de rouge que l'on avait commandé pour le repas. Je crois que la bonne humeur que mon père affichait pendant le repas a plu à la jolie serveuse, elle est venue de nombreuses fois voir si tout allait bien et si l'on manquait de rien. A chaque fois il lui disait c'était parfait. On a même eu le droit à la visite du patron qui a reçu un chapelet d'éloges. Au moment de l'addition, il nous a fait remarqué que les cafés étaient pour la maison. Mon père lui a déclaré qu'il avait rarement mangé dans un aussi bon restaurant, que c'est dommage qu'on habitait aussi loin mais il lui a promis que si on repasse dans la région on ne manquera pas de s'arrêter.

On a passé près de deux heures au resto, mon père avait bien mangé et bien bu, il fit une petite sieste. On avait passé Poitiers lorsqu'il s'est réveillé. J'ai mis la radio pour écouter les infos, on approchait des élections et les différents sondages n'étaient pas identiques. Les journalistes politiques ne savaient pas si ce serait Balladur ou Jospin notre prochain président. Moi espérais la victoire de Lionel mon père n'y croyait pas. Il le sentait capable de gouverner le pays mais ne pensait pas qu'il aurait la majorité. Il ne croyait pas à la victoire de Balladur non plus, moi je ne comprenais pas bien, le troisième homme, Chirac, était tellement bas dans les sondage qu'il n'avait aucune chance de l'emporter. Mon père parlait très peu de politique. Ce n'était pas le cas de son père, mon grand père qui m'emmenait avec lui à des banquets républicains de la SFIO lorsqu'on était en vacances en Dordogne.

Il commençait à faire nuit, on avait passé Limoges depuis un moment on approchait de Tulle. J'avais retenu une chambre à deux lits dans un hôtel du centre ville, nous n'avons pas eu de mal à le trouver. Il n'avait ni garage ni parking mais le stationnement au centre ville n'a pas posé de problème. Nous avons mis nos bagages dans la chambre, mon père a sorti son costume de la housse et l'a mis dans une penderie et après avoir fait un brin de toilette et nous nous sommes mis a la recherche d'un restaurant. A quelques mètres de l'hôtel on a trouvé une pizzeria tenu par un vrai italien. Mon père était aux anges. Il a commandé de la pasta moi une pizza. Comme je n'avais plus à prendre le volant on a demandé du rosé que j'ai bu cette fois sans modération. Le patron était du nord de l'Italie tout comme mes arrières grands parents et après le café il est venu avec sa bouteille de grappa et nous a servi une bonne rasade. Nous sommes sortis de la pizzeria un peu pompette. Puis mon père s'est dirigé vers un bureau de tabac est ressorti avec un cigare, je ne me souviens plus du nom, Toscani ou Toscanelli, un de ces cigares infumables qui puent. Avec son canif il l'a coupé en deux, mis les demis cigares côte à côte pour voir si les deux moitiés étaient égales et en me tendant un demi cigare il me dit. "Tiens prends en la moitié, lorsque je le fume en entier j'en ai pour une heure et demi". Quelle horreur, j'ai eu du mal à l'allumer, j'ai regretté de l'avoir accepté. On a marché quelques temps le long de la Corrèze, lorsqu'on rencontrait des gens ils toussaient après nous avoir croisés. Au bout des quelques instants j'ai balancé mon restant de cigare dans la rivière et j'ai dit; "Il est temps d'aller se coucher, si on veut arriver à temps pour enterrement il ne faut pas se lever trop tard." " T'as raison m'a t'il répondu en jetant également son cigare, rentrons" A la réception de l'hôtel j'ai demandé de l'eau gazeuse le cigare m'avait donné soif. Une chance ils avaient de la San Pellegrino.

Avant de s'endormir mon père a quand même eu une pensée pour sa cousine.

"J'espère qu'on sera à temps pour voir Lisette demain"

"On y sera papa, on y sera. Bonne nuit"

Il ne m'a pas répondu, il dormait déjà.

 

Modifié par Fanch-Yann
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