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Le cinquième élément (ou : La Torpille)


Blaquière

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Blaquière Membre 14 620 messages
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(Les âmes sensibles s'abstiendront de lire ça)

 

Le cinquième élément

 

Il écarta les volets de la porte-fenêtre. Il faisait nuit. Mais alors, vraiment, vraiment nuit !

Quatre heures du matin.

Droit devant, à une trentaine de mètres, la tête octogonale ou trapézoïdale du lampadaire émettait sa lumière stridente d’une trop forte crudité qui rendait la nuit encore plus noire et figeait sur ses côtés, les feuillages gris verts argentés dans une immobilité intemporelle. En levant ses yeux encore éblouis vers le ciel sombre, Il tomba nez à nez avec le grand carré de Pégase. Une grande ourse dilatée.

LE CHŒUR:

Toutes les constellations se ressemblent

et sont un peu carrées

ou l’ont sans doute été.

« Le ciel étoilé au dessus de ma tête, je m’en fiche! » Se dit-il.

La queue coudée de Pégase, orientée à ce moment en losange, s’élevait à la verticale depuis le sommet et disparaissait derrière la bordure de tuiles. Il tendit légèrement le cou en avant pour la voir toute entière et aperçut en son milieu —au niveau du coude, un peu au dessus— la petite tache floue de la galaxie d’Andromède. « Le plus éloigné des objets célestes, visible à l’œil nu depuis la terre ». Deux millions d’années-lumière ! Mais soyons sincère : visible, oui, mais peu visible ! Il fallait même regarder légèrement à côté pour vraiment l'apercevoir...

Et il se dit encore pour aller jusqu’au bout :

« La profondeur de ces espaces infinis m’emmerde... »

Mais cet observation impromptue des étoiles, l'avait incité aux réflexions cosmogonocogoniques.

L’eau, l’air, la terre, le feu. Une grande injustice qu’il avait commise là, le vieil Empédocle. (Avec un nom pareil !…) Quatre éléments : pas cinq. Quatre ! Oubliant par ceux-là l’essentiel ; l’élément synthétique et global : la merde!

Aqueux par sa liquéfaction occasionnelle, gazeux par son fumet, terreux par sa viscosité.

(Et le feu, feu hémorroïdaire !)

Il se souvint alors de "la Torpille", à la Guisette(1). Il avait vu un jour quand on lâchait la bonde... Parti du bas de la barrique, le jet merdeux liquide sourdant au tout début bien à l’horizontale, sous l’effet de la pression, et puis s’infléchissant, peu à peu, respectant en cela à la lettre les lois archimédiques et les coperniciennes. Le jet à l’hypogée de sa parabole changeante mais toujours parfaitement mathématique, venait s’engloutir dans la vaste flaque brune des jours précédents, déjà en partie coagulée sur le pourtour.

Et pendant tout l’été, jour après jour, au grand soleil, cuisait et recuisait la flaque, alimentée, chaque jour en fin de matinée d’une nouvelle récolte fraîche encore tiède du cul. En même temps qu’elle se densifiait et se solidifiait par évaporation comme un béton à prise lente. Tout était naturel. Un procédé écologique. Un procédé écologique, c’est pas de procédé du tout ! Ça joue sur l’évaporation instinctive, sur la perte de mémoire de l’eau, qui nous arrosera bientôt en pluie rafraîchissante et pure. Ça joue sur la SUBLIMATION.

LE CHŒUR:

L’écologie, c’est la psychologie !

Un beau jour, il s’était absenté et on en avait profité pour remplacer la belle flaque, vers le bas du village (l’antique flaque étant, elle, en en-haut), par une moderne Station d’Epuration. Ainsi, la flaque dessicatrice avait été abandonnée en une nuit, pour un bassin bactérien, au centre duquel, un puissant moteur électrique étanche, prolongé par un axe équipé à son extrémité de pales profilées, aux fins louables d’oxygénation de l’abondant liquide sans cela croupissant écoulé par simple gravitation depuis le village : faisait naître de profundis, ex nihilo, tous les quarts d’heure un authentique, spectaculaire et éclaboussant geyser de merde grise qui sentait très mauvais. Très mauvais, mais pas la merde : l’égout. Magie olfactive du progrès...

C’était son oncle aveugle musicien qui avait conçu la torpille jadis en adaptant un gros entonnoir carré sur une barrique d’un demi muid, installée à demeure en position couchée sur une petite charrette dont les ridelles avait été supprimées dans un but non seulement esthétique et aérodynamique, mais aussi pratique pour l’officiant qui pouvait grâce à ça s’approcher au plus près, au tout ras de l’entonnoir récepteur.

L’aveugle, créateur et rêveur affairiste, avait-il projeté d’installer un réseau payant de canalisations souterraines, distribuant la merde courante à tous les étages des jardins en terrasse, de jardin en jardin, de terrasse en terrasse ? Cela ne se fit point. Mais le judicieux stockage de la merde liquide concentrée voire lyophilisée en amont du village, eût pu rendre en tous cas, la chose possible...

Tonton avait l'instinct capitaliste, à savoir qu’il sentait... qu’on peut toujours mettre la main sur une énorme source de profit à laquelle personne n’a jamais pensé. Il suffit de l’oser. Ainsi tombe l’oseille...

 

 

(1) Nom d'un quartier du village.

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