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cyaon-le-cynique

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Membre, Posté(e)
cyaon-le-cynique Membre 9 messages
Baby Forumeur‚
Posté(e)

Je vous propose ce texte de Pierre Bourdieu, si vous voulez le commenter...

Il vient du fond des pays islamiques une question trés profonde à l'égard du faux universalisme occidental, de ce que j'appelle l'impérialisme de l'universel (1). La France a été l'incarnation par excellence de cet impérialisme, qui a suscité ici, dans ce pays même, un national populisme, associé pour moi au nom de Herder.

S'il est vrai que certain universalisme n'est qu'un nationalisme qui invoque l'universel (les droits de l'homme, ect...) pour s'imposer, il devient moins facile de taxer de réactionnaire toute réaction fondamentaliste contre lui. Le rationalisme scientiste, celui des modèles mathématiques qui inspirent la politique du FMI ou de la Banque Mondiale, celui des laws firms, grandes multinationales juridiques qui imposent les traditions du droit américain à la planète entière, celui des théories de l'action rationnelle, ect..., ce rationalisme est à la fois l'expression et la caution d'une arrogance occidentale, qui conduit à agir comme si certains hommes avaient le monopole de la raison, et pouvaient s'instituer, comme on le dit communément, en gendarmes du monde, c'est à dire en détenteurs autoproclamés du monopole de la violence légitime, capable de mettre la force des armes au service de la justice universelle. La violence terroriste, à travers l'irrationalisme du désespoir dans lequel elle s'enracine presque toujours, renvoie à la violence inerte des pouvoirs qui invoquent la raison. La coercition économique s'habille souvent de raisons juridiques.

L'impérialisme se couvre de la légitimité d'instances internationales. Et, par hypocrisie même des rationalisations destinées à masquer ses doubles standards, il tend à susciter ou à justifier au sein des peuples arabes, sud-américains, africains, une révolte trés profonde contre la raison qui ne peut pas être séparée des abus de pouvoir qui s'arment ou s'autorisent de la raison (économique, scientifique ou autre). Ces "irrationnalismes" sont en partie le produit de notre rationalisme, impérialiste, envahissant, conquérant ou médiocre, étriqué, défensif, régressif, selon les lieux et les moments.

C'est encore défendre la raison que de combattre ceux qui masquent sous les dehors de la raison leur abus de pouvoir ou qui se servent des armes de la raison pour asseoir ou justifier un empire arbitraire.

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Membre, Posté(e)
Vivolta Membre 666 messages
Baby Forumeur‚
Posté(e)

C'est bien écrit.

Sérieusement, ça ne nous apprend rien. Soit on se situe du côté de ceux qui le combatte, soit du côté de ceux qui y croient.

Hier encore je répondais à un avatar de ce pseudo-universalisme à quelqu'un qui m'expliquait que diaboliser des personnes, c'est à dire dixit lui, les faire sortir du statut "humain", était non seulement normal mais aussi inévitable dès lors qu'une société existe.

Mon interlocuteur en cette instance est donc membre du club, de ces universalistes, qui au nom de leur universalisme récusent l'humanité de celui qui ne partage pas ses vues à l'instar d'un Pape incitant à massacrer les infidèles à la croisade. L'universalisme seul détenteur légitime de la violence. Le rationaliste scientiste qui sous prétexte qu'il a dix lignes sous les yeux et qu'il les a déclarées universelles est alors paré de toute légitimité légaliste investi d'impérialisme afin d’éradiquer ce qui ne se soumet pas à son dogme.

Ce texte décrit le clivage contemporain entre ceux qui participent de ce mouvement et ceux qui s'y opposent tandis que ceux qui en sont persistent à mettre en exergue un soi-disant clivage "gauche/droite".

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Membre, 49ans Posté(e)
shudhakalyan Membre 7 messages
Baby Forumeur‚ 49ans‚
Posté(e)

Merci pour ce texte.

Je ne suis pas d'accord pour dire qu'il ne nous apprend rien.

Ce texte décrit le clivage contemporain entre ceux qui participent de ce mouvement et ceux qui s'y opposent tandis que ceux qui en sont persistent à mettre en exergue un soi-disant clivage "gauche/droite".

Il me semble toute la deuxième partie de la phrase ("tandis que ceux qui en sont...") ne relève pas du tout du contenu du texte de Bourdieu. D'autant que "mettre en exergue un soi-disant clivage "gauche/droite"" est ambigu. S'agit-il de dire que certains réduisent tout à ce clivage ? Ou s'agit-il de dire que l'opposition gauche/droite est de toute façon dépassée, inopérante et ne peut servir d'analysant ? Dans ce deuxième cas, je doute que ce puisse être le discours de Bourdieu qui se réclamait, me semble-t-il, d'une gauche radicale. D'ailleurs, la droite adore dire que le clivage gauche/droite est dépassé, contrairement à la gauche et en tout cas à la gauche radicale. Enfin, et surtout, l'idée même que l'opposition gauche/droite serait dépassée (bien que je ne sais pas si tel était le propos de Vivolta) me parait précisément relever d'une approche universalisante, avec ce qu'elle peut avoir de douteux. Or là, on touche au lien qui m'échappe consistant à dire que "ceux qui en sont [en principe, de ce "pseudo-universalisme"] persistent à mettre en exergue un soi-disant clivage "gauche/droite" ".

Ceci dit, il me semble que l'apport du texte de Bourdieu, ce n'est pas le clivage que Vivolta évoque mais, au contraire, la corrélation entre un universalisme/rationalisme abusif et l'irrationalisme violent auquel le premier prétend s'opposer, mais qu'en réalité il nourrit. Ce texte est d'une actualité rigoureuse.

Là où ce n'est vraiment pas simple, c'est qu'il faut aussi souligner, bien que ce soit sans doute évident pour Bourdieu, ce qui fait l'intérêt d'un véritable universalisme, dont les prétentions pourraient être mises à mal par certaines approches dites "postmodernes" et, pourquoi pas, également ce qu'un certain irrationalisme peut avoir de fécond (je pense, vaguement et peut-être abusivement, à Nietzsche). Le premier point est le thème d'un article du Monde diplomatique de ce mois-ci.

Enfin, j'ai particulièrement aimé cette idée, au passage, qui ne semble que secondaire mais qui me parait fondamentale à cause de ce avec quoi je la mets en lien :

agir comme si certains hommes avaient le monopole de la raison, et pouvaient s'instituer, comme on le dit communément, en gendarmes du monde, c'est à dire en détenteurs autoproclamés du monopole de la violence légitime, capable de mettre la force des armes au service de la justice universelle.

Elle présuppose, ce qui est une question absolument pas évidente chez Bourdieu et, plus largement, par rapport aux enjeux de toute lutte sociale, qu'il n'est pas forcément réaliste et souhaitable d'avoir comme objectif la suppression de toute violence, mais que la première injustice est d'abord que la violence ne soit pas uniquement le recours d'un seul, de façon complètement asymétrique et inégale.

Cette idée fascinante, périlleuse me vient d'un groupuscule belge insolite et vivifiant, le Collectif manifestement proposant "une manifestation pour le partage de la violence" (et je constate qu'il y a peut-être du Rancière derrière cette idée).

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