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Dans l'entre temps


eklipse

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Membre, Dazzling blue², 51ans Posté(e)
eklipse Membre 14 471 messages
51ans‚ Dazzling blue²,
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L'écrivain John Berger livre ici ses «Réflexions sur le fascisme économique», un texte paru en 2009 chez Indigènes éditions. Né à Londres en 1926, lauréat du Booker Prize en 1972 pour son roman «G», ce Britannique engagé et exigeant, romancier et essayiste, critique d'art... propose «des pistes de résistance pour recouvrer une liberté que les gouvernements, complices du capitalisme financier, tentent de nous subtiliser dans le dénuement de leur pensée sans horizon».

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Membre, Dazzling blue², 51ans Posté(e)
eklipse Membre 14 471 messages
51ans‚ Dazzling blue²,
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Le goulag n'existe plus, mais des millions d'humains pourtant travaillent dans des conditions qui ne sont pas très différentes. Ce qui a changé, c'est la logique judiciaire appliquée aux travailleurs et aux criminels.

Au temps du goulag, les prisonniers politiques classés dans la catégorie des « criminels » étaient relégués aux travaux forcés. Aujourd'hui des millions de travailleurs brutalement exploités sont relégués au statut de criminels.

L'équation du goulag « criminel = forçat » a été reformulée par le néolibéralisme en ces termes « travailleur = criminel caché ». Tout le drame de la migration globale est exprimé dans cette nouvelle formule : ceux qui travaillent sont des criminels en puissance. Lorsqu'ils sont accusés, c'est donc d'être coupables de tenter de survivre à n'importe quel prix.

Quinze millions de femmes et d'hommes mexicains travaillent aux Etats-Unis sans papiers et sont par conséquent en situation illégale. Un mur de béton de mille deux cents kilomètres et un mur « virtuel » de mille huit cents miradors sont en projet le long de la frontière séparant les Etats-Unis du Mexique. Des voies pour les contourner toutefois - toutes dangereuses - seront bien sûr trouvées.

Entre le capitalisme industriel qui repose sur la fabrication et les usines, et le capitalisme financier qui dépend de la libre spéculation des marchés et des « traders » de façade, la zone d'incarcération a changé. Les transactions financières spéculatives s'élèvent chaque jour à mille trois cents milliards de dollars ; cinquante fois plus que le montant total des échanges commerciaux. La prison est à présent aussi vaste que la planète. Les zones qui lui sont allouées sont variables. Et peuvent être appelées chantiers, camps de réfugiés, galeries marchandes, périphéries urbaines, ghettos, immeubles de bureaux, bidonvilles, banlieues. Ce qui est essentiel, c'est que ceux qui sont incarcérés dans ces zones sont des camarades prisonniers.

http://www.mediapart.fr/club/edition/les-i...ns-lentre-temps

La pression alarmante des conditions de travail de haut niveau a récemment contraint les tribunaux, au Japon, de reconnaître et de définir un nouveau type légal de décès par surmenage.

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Membre, Dazzling blue², 51ans Posté(e)
eklipse Membre 14 471 messages
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La plupart des gouvernements rassemblent le troupeau au lieu de tenir le gouvernail. En argot de prison aux états-Unis, le terme herder (gardien de troupeau) est l'un des plus utilisés pour désigner les gardiens de prison.

Au XVIIIe siècle, l'emprisonnement à long terme était défini et légitimé comme une sanction de « décès civique ». Trois siècles plus tard, les gouvernements imposent massivement - par la loi, la force, les menaces économiques, et leur tapage - des régimes de morts civiques.

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Vivre sous un régime quel qu'il fût, n'était-ce pas autrefois une forme d'emprisonnement ? Pas au sens où je le décris. Ce qui est vécu aujourd'hui est nouveau en raison de son rapport avec l'espace.

C'est ici que la pensée de Zygmunt Bauman est lumineuse. Il fait ressortir que les forces des marchés d'affaires qui maintenant gouvernement le monde sont ex-territoriales, c'est-à-dire libérées des contraintes de territoire - les contraintes inhérentes à la localisation.

Elles sont perpétuellement éloignées, anonymes, et, ainsi, ne sont jamais obligées de prendre en compte les conséquences physiques, territoriales de leurs actions. Il cite Hans Tietmeyer, président de la Banque fédérale allemande : « L'enjeu aujourd'hui, c'est de créer les

conditions favorables à la confiance des investisseurs. » La seule et suprême priorité.

Il découle de cela que le contrôle des populations du monde qui se résument à des producteurs, des consommateurs et des pauvres marginalisés, est la tâche assignée aux gouvernements nationaux obéissants.

La planète est une prison et les gouvernements dociles, qu'ils soient de droite ou de gauche, sont des rabatteurs de troupeaux.

Le système carcéral fonctionne grâce au cyberespace. Le cyberespace offre au marché une rapidité d'échange pratiquement instantanée qu'on utilise dans le monde entier, jour et nuit, pour les opérations boursières. C'est grâce à cette rapidité que la tyrannie du marché peut s'exercer dans un espace hors territorial. Une telle rapidité a toutefois un effet pathologique sur ceux qui la mettent en pratique : ça les anesthésie. Peu importe ce qui est advenu, on continue le business.

La souffrance n'a plus de place dans cette vélocité ; les annonces de la souffrance peut-être, mais pas la douleur elle-même.

Autrefois, les tyrans étaient sans pitié et inaccessibles, mais ils étaient des gens du voisinage, soumis à la douleur. Ce n'est plus le cas et c'est sans doute là que réside la faiblesse du système.

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Membre, Dazzling blue², 51ans Posté(e)
eklipse Membre 14 471 messages
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Entre co-détenus, il y a des conflits, parfois violents. Tous les prisonniers sont en état de privation, mais il y a des degrés de privation et les différences entre ces degrés provoquent l'envie. De ce côté-ci des murs, la vie ne vaut pas grand chose. L'impersonnalité même de la tyrannie globale encourage la chasse aux boucs émissaires pour trouver instantanément des ennemis définissables parmi d'autres prisonniers. Les cellules asphyxiantes deviennent alors une maison de fous. Les pauvres attaquent les pauvres. Les envahis pillent les envahis. Il ne faudrait pas idéaliser les camarades prisonniers qui partagent la même prison.

Sans idéaliser, retenez simplement que ce qu'ils ont en commun - à savoir leurs souffrances inutiles, leur endurance, leurs ruses - ont plus de sens, parlent davantage que ce qui les sépare. Et de cela naissent d'autres formes de solidarité. Les nouvelles solidarités commencent par la prise de conscience mutuelle de leurs différences et de leur multiplicité. La vie est donc ainsi ! Une solidarité, non pas

des masses mais de gens qui se connectent, une solidarité bien plus appropriée aux conditions de la prison.

¿

Les autorités font systématiquement de leur mieux pour tenir les co-détenus mal informés de ce qui se passe ailleurs dans la prison planétaire. Elles n'endoctrinent pas au sens agressif du terme. L'endoctrinement est réservé à la formation de la petite élite des « traders » et des experts en gestion directoriale des entreprises et des marchés. S'agissant de la population globale des prisons, le but

n'est pas de les activer, mais de les maintenir dans un état d'incertitude passive, de leur rappeler impitoyablement que dans la vie, il n'y a rien que du risque, et que la terre est un endroit dangereux.

Ceci est réalisé au moyen d'une information choisie avec soin, accompagnée de désinformation, commentaires, rumeurs, fictions. Dans la mesure où l'opération réussit, elle propose et maintient un paradoxe hallucinant car elle amène la population d'une prison à croire, abusivement, que la priorité pour chacun d'entre eux consiste à prendre des dispositions pour veiller à leur propre protection et

à assurer égoïstement, bien qu'ils soient incarcérés, un moyen d'être exempté du sort commun. Cette image de l'humanité, telle qu'elle est transmise par le biais d'une vision du monde, est, à vrai dire, sans précédent. L'homme est présenté comme un lâche. Seuls les gagnants sont braves. En outre, rien n'est offert, il n'y a que des prix à remporter.

Les prisonniers ont toujours trouvé les moyens de communiquer les uns avec les autres. Dans la prison mondiale d'aujourd'hui, le cyberespace peut être retourné contre ceux qui ont été les premiers à l'installer. C'est ainsi que les prisonniers s'informent sur ce que le monde fait jour après jour, et qu'ils écoutent de nouveau les histoires supprimées du passé, et qu'ainsi, ils se retrouvent, épaule contre épaule, avec les morts.(solidarité)

Ce faisant, ils redécouvrent de petits dons, des exemples de courage, une rose solitaire dans une cuisine où il n'y a pas suffisamment à manger, des douleurs qu'on n'efface pas, l'énergie infatigable des mères, les rires, l'assistance mutuelle, le silence, la résistance qui s'étend sans cesse, le sacrifice volontaire, et plus de rires encore...

Les messages sont brefs, mais ils s'allongent dans la solitude de leurs (de nos) nuits.

¿

Le point de repère final n'est pas tactique. Il est stratégique. Le fait que les tyrans du monde soient ex-territoriaux explique l'étendue de leur pouvoir de surveillance, mais montre également l'imminence d'une faiblesse. Ils opèrent dans le cyberespace et sont logés dans des copropriétés sécurisées. Ils ne savent rien de la terre qui les entoure. De plus, ils repoussent une telle connaissance comme étant superficielle et non profonde. Seules les ressources du sous-sol comptent. Ils sont incapables d'être à l'écoute de la terre. Au sol, ils sont aveugles. Localement, ils sont perdus.

Le contraire est vrai pour ceux qui partagent une prison. Les cellules ont des murs qui se rejoignent dans le monde entier. Des actions efficaces de résistance soutenue seront enracinées localement, à la fois dans une proximité et un lointain. Résistance de la cambrousse, à l'écoute de la terre.

La liberté se découvre petit à petit, non pas dehors, mais dans les profondeurs de la prison.

¿

Non seulement j'ai immédiatement reconnu votre voix, qui parlait depuis votre appartement de la Via Paolo Sarpi (5), mais j'ai aussi pu deviner, au ton de votre voix, ce que vous éprouviez. J'ai senti d'instinct votre exaspération, ou plutôt une endurance exacerbée, accordée - et ceci vous ressemble tellement - aux pas rapides de notre espoir en marche.

Traduit de l'anglais par Jacques Crossman (y compris pour les poèmes figurant dans le texte)

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