AUBE, la saga de l'Europe - le Feuilleton

Marc Galan Membre 421 messages
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Un tonnerre de hourras salua sa péroraison. Il voulut se rasseoir. On ne le tint pas quitte. Les assistants réclamèrent d'être enfin admis à contempler le k'rawal. Il était déjà tard. Il en profita pour justifier son refus de le leur présenter sur-le-champ.

¿ La nuit ne va plus tarder. Seuls les premiers prêtres et les rois des villages éloignés le verront ce soir. Ne vous inquiétez pas ! Demain, vous pourrez tous l'admirer et juger combien Kleworegs le pieux est puissant et aimé des dieux.

Sur cet auto-éloge, il sortit de la place où il présidait. Son bhlaghmen, Pewortor, et les notables invités lui emboîtèrent le pas. Ils se dirigèrent, ensemble, vers la tente où reposait, sous une garde farouche, leur joyau suprême, le k'rawal.

Le mot était âpre à la langue. Hélas, on ne modifie pas le nom des choses sacrées. Il aurait eu moins de scrupules s'il avait su que la fille n'avait fait que dire à Pewortor : ¿ Prends-le ! ¿, dans la langue de son peuple d'une lointaine vallée, là-bas où le soleil est au plus haut.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il se réveilla, fatigué, affamé. La Brillante éclairait son visage. Elle lui dit qu'une nuit s'était écoulée, sans qu'il en ait eu conscience. Sa faim s'expliquait, mais sa fatigue ? Comment avait-il pu dormir si longtemps ?

Il posa sa main sur sa cuisse. Ce si léger attouchement le fit gémir. Il baissa les yeux. La blessure infligée par le sanglier suppurait. Il se sentait faible. Il devait manger un peu.

Il plongea la main dans le bissac où il avait mis les provisions destinées à la sustenter dans sa marche vers le village où ils savaient tout. Il était ¿ à trois jours, vers là où dort le soleil ¿. Comment pouvaient-ils s'être, et l'avoir, trompé à ce point ?

Il en sortit une bouchée, sa dernière. Il la mastiqua un long moment, la déglutissant avec effort. Quand il eut fini d'avaler le dernier morceau de ces provisions qui lui avaient fait cinq jours, tant il grignotait sans appétit et au bord de la nausée, son bon sens revint. Il n'aurait pas dû critiquer les hommes du dernier village. Il s'était peut-être engagé dans une mauvaise direction... é moins que... Il avait marché comme il s'était nourri. Il avait, faible et malade comme il l'était, dormi plus longtemps qu'il ne pensait, avancé d'un pas bien plus lent.

Il ne pourrait pas continuer, ventre creux, une jambe blessée, à pister Kleworegs. Il avait besoin de repos, ce que chacun lui accorderait, et d'une monture. Sans doute devrait-il la voler, violant les lois de l'hospitalité. Qu'importait, l'honneur est au-dessus de toute loi.

Il continua. S'il était allé tout droit, le village désiré (mais n'importe lequel, avec un bon guérisseur, conviendrait) ne tarderait pas à apparaître.

Des fumées dans le ciel... Il n'en était plus loin !

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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LE JOYAU

C'était fait. Les notables des wikos lointains comme des plus importants clans amis avaient enfin vu, à la lueur des torches, l'objet de leur curiosité. Celle-ci apaisée, ils étaient rentrés. Entourés des leurs, ils en louaient la beauté, l'extrême rareté, la part de divin. Leurs entourages, alléchés, voulaient en savoir plus. Ils s'y refusèrent. Ils avaient juré silence. Il eût été trop facile de savoir l'origine de la fuite. Nul ne se serait plus fié, dans le futur, aux bavards.

Après ces non-révélations, personne ne put dormir. Sous chaque tente on échangeait des idées. Très vite elles volèrent par tout le camp. On parla d'une gemme énorme, d'une perle d'une grosseur inouïe, à l'éclat et l'orient fabuleux. Peut-être était-ce la dent d'un géant, peut-être... Les hypothèses ne manquaient pas. On en vint vite aux paris. Les partisans de la gemme étaient les plus nombreux. Miser dessus serait d'un rapport décevant. Quelqu'un décida de parier sur sa nature. Sa suggestion fut aussitôt reprise. Opale, onyx et turquoise se livrèrent une lutte indécise. é la fin, une majorité se porta sur celle-ci. On la trouvait, aux dires des gens informés, dans des mines sises dans les terres lointaines où passent les caravanes, entre midi et levant. Ils ne les avaient pas vues, certes, mais elles existaient. Ces pierres même en portaient témoignage. Pour le reste, ce n'était qu'on-dit, de cinquième ou sixième main, de voyageurs à peine fiables.

Les notables en connaissaient la nature. Seuls les guerriers d'un moindre rang, et pauvres, pariaient. Aussi ne misa-t-on jamais plus qu'un bélier ou un bouc. C'était, pour certains, un enjeu déjà sensible. D'aucuns, devant son importance, voulurent soudoyer des villageois. Ils avaient vu le joyau. Ils pourraient les éclairer sur sa nature. Tous, ignorance pour la plupart, volonté de tenir leur serment de discrétion, observèrent un silence de tombe. Les dons des curieux pesaient plume pour eux. Ils en riaient, riches de leurs parts de butin ou de leurs grands troupeaux... Les corrupteurs en furent pour leurs promesses et bonnes paroles.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Le soleil s'était levé depuis peu. Tous ou presque étaient déjà debout, yeux fermés à moitié de n'avoir pas ou peu dormi. Ils attendraient des pas de Sawel pour voir l'objet de leur convoitise. Certains avaient passé la nuit devant sa tente. De leur groupe provenait un concert de toux et d'éternuements. Il trahissait, autant que la gelée blanche, le froid nocturne.

Kleworegs ¿ il était bien le seul ¿ dormait encore. Le bhlaghmen s'était réveillé. Il vint le prier de se montrer. Sa vue calmerait la foule au bord de la ruée.

Il s'habilla. Le prêtre fit renforcer la garde. Enfin, il sortit. Ils se dirigèrent vers l'estrade où il avait prévu de monter, la veille, dire son périple. Les circonstances l'avaient contraint à rester à sa place au banquet. Il y déclarerait l'ouverture des festivités et y présenterait sa prise dans un luxe et une débauche d'effets à marquer ses hôtes pour une génération. Ceci compenserait l'absence de solennité de son récit.

Les acolytes avaient décoré l'estrade aux couleurs des neres. Un velum de lin blanc, de nombreuses bandes non cousues, l'abriterait. Aux quatre coins flottaient des bannières rouges, découpées dans le tissu aux reflets brillants pris dans le butin. On y accédait par une échelette aux barreaux larges et peu espacés, facile à grimper même bras encombrés. L'ostension serait réussie, qu'importe le temps. Il en avait étudié la disposition et la décoration à cet effet. On pourrait admirer le Joyau tant qu'il ferait jour. Pour plus de précautions, un second dais, destiné à le protéger, doublait le premier voile de lin. Entre les linges qui l'entouraient et les guerriers qui le gardaient, il était bien défendu, des éléments comme des hommes.

Kleworegs, arrivé au pied, y monta. La construction était conforme à ses v¿ux. Son bhlaghmen n'aurait aucun mal à faire comme lui, même avec le coffret. Une grande foule se pressait devant. Il la harangua. Pas d'inquiétude ! Ils allaient enfin, ce n'était plus qu'une question d'instants, contempler le Joyau. é preuve, le prêtre se dirigeait vers la tente où il était gardé. Il retournerait bientôt avec lui. Qu'ils patientent encore un peu, un tout petit peu ! Leur récompense n'en serait que plus grande.

Des cris de déception s'élevèrent, venus des rangs de ceux qui avaient veillé, dans la nuit froide, à la porte de la tente. Leur attente avait été mal récompensée. Ils ne le faisaient pas dire. Ceux près de l'estrade poussèrent des cris de plaisir. Ils fâchèrent encore plus ceux qui attendaient au mauvais endroit.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il descendit de l'estrade. Il les rassura. Ils seraient les premiers, quand le bhlaghmen sortirait, à voir le k'rawal. Ils se calmèrent.

Son prêtre sortit. Ce fut une belle bousculade. Dieux merci, il avait prévu une forte escorte. Elle dut jouer du plat de l'arme. Le Joyau, sinon, serait tombé. Il leur fit honte et les mit en garde. S'ils ne s'en tenaient à distance et ne le laissaient passer, ils ne seraient pas autorisés à le voir, non plus que le reste du butin. La menace fit son effet. Ceux qui se pressaient et s'agglutinaient à l'entrée de la tente reculèrent de plusieurs pas. Le prêtre leur fit la faveur de le leur présenter. Leurs regards eurent tout le temps de s'en repaître. Il le remit en place et se dirigea vers les tréteaux. La petite foule le suivit. Dans son sillage, elle s'en rapprocherait.

Il arriva au pied. Il gravit, lent, précautionneux, l'échelle qui y donnait accès. Il brandit le coffret à deux mains, tout au-dessus de sa tête. La foule poussa un grand ¿ Ah ! ¿ satisfait et soulagé. Sa longue attente était terminée. Le moment était venu. Elle pouvait compter, comme si elle les voyait s'égrener, les instants qui la séparaient encore de la vision espérée.

Kleworegs partageait son impatience. Peu lui importait de rester au bas de l'estrade (Les prêtres, parlant du sacré dont le Joyau faisait à coup sûr partie, y étaient les seuls admis). Il restait le maître du jeu. Quand ses hôtes acclameraient la pierre, c'était lui, bien qu'il en sache moins qu'un enfant en bas âge sur tout ce qui touchait au divin, non la robe de lin trônant face à eux, qui serait à l'honneur. Nul n'en doutait, son prêtre moins que tous les autres.

Il avait cependant, en cet instant, son heure de gloire. Il toisa la foule, plein de morgue, jusqu'au silence total. Il n'eut guère à attendre. Il ne montrerait pas le k'rawal avant. Elle s'apaisa. Il fit signe à deux acolytes de s'approcher. é l'un, il confia la boite pyrogravée. Il l'ouvrit, comme s'il craignait que son contenu ne s'en échappât, en psalmodiant à voix basse. é l'autre, il en donna le couvercle. Il présenta à la foule le côté marqué de la grande croix. Elle regardait, transie. Il se tourna vers le premier acolyte. Il plongea les mains dans la cassette pour y prendre le Joyau. Il reposait sur une bande de tissu rouge, pliée et repliée. Le cachant encore, il le retira et, le pressant contre son sein, à hauteur du plexus, se retourna. Avec lenteur, il éloigna ses mains de sa poitrine. Levant les bras, il l'exposa... Ils contemplèrent enfin la pierre-merveille.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Tous ceux qui avaient parié sur la perle ou la dent de géant ressentirent une amère déception. Ils commencèrent à évaluer leurs pertes. Parmi ceux qui avaient misé sur une gemme, seuls ceux restés dans le flou s'en tiraient avec des gains. Tous les autres, partisans de la turquoise venue des plateaux lointains, de l'opale ou de l'onyx nés au-delà des monts du midi, pleurèrent leurs béliers, leurs porcs ou leurs fourrures perdus... Nul n'en avait deviné la nature.

Ni joie ni déception ne durèrent. La pierre, seule, retint vite l'attention, l'admiration, la dévotion. C'était un corps inconnu, une gemme encore jamais vue, morceau de soleil gros comme deux poings de guerrier réunis pour frapper. énorme, de nature inouïe, elle était déjà une merveille de la création et un inestimable don des dieux. Seul un peuple de cent coudées au-dessus des autres avait pu en être gratifié... Il y avait plus... Il y avait dans ¿ à l'intérieur de ¿ cette gemme hors du commun une présence prouvant une intervention de forces au-delà des sens de l'homme. Elle contenait un démon, sous la forme d'une hideuse araignée, emprisonné pour l'éternité.

Ceux à plus de dix pas n'en voyaient rien. La bulle translucide devenait opaque. Son épaisseur et sa couleur, ajoutées à la distance, les empêchaient d'y distinguer l'animal captif, le transformant en une grosse impureté qui en gâchait la beauté. Ceux qui étaient plus près, séparés par le seul mince cordon des guerriers, l'apercevaient. Cependant, de tous les visiteurs, seuls les notables invités à le voir la veille au soir auraient pu décrire le monstrueux arachnide prisonnier en son sein. Avec ses longues soies sur le corps et ses pattes éployées de toute leur longueur, les deux postérieures semblables à des jambes, les six autres paraissant jongler avec les petites bulles d'air prises à leurs extrémités ; avec sur sa carapace une tête de mort, image agrandie des formes qu'on devinait au sein des minuscules vacuoles emplies d'air et de poussière, il leur était apparu un modèle réduit, d'une totale fidélité, du mal absolu. Il exprimait sous sa petite taille l'essence de l'horreur et de la perversité. Il était heureux que ce monstre, image de l'ennemi, soit leur captif. Ils étaient forts et savaient réprimer leur frayeur devant les pires maléfices.

Les hommes devant l'estrade étaient rassurés. Dans sa carapace soleil comme la chevelure de ceux que les dieux avaient élus pour le surveiller, il ne pourrait étendre son hideux pouvoir sur le monde. Dans le quadruple cercle du joyau, de son coffret aux signes protecteurs, du temple enceinte sacrée qu'on bâtirait autour de lui, et de leur terre, son impuissance était complète. Il serait à jamais captif, comme il sied à un être de ténèbres et de mort, de sa lumineuse force, claire et brillante comme la substance de sa gemme et le teint de ses nobles.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Le prêtre tenait le Joyau à hauteur du front. Son respect et ses précautions l'avaient tétanisé. Raide comme piquet, il les laissait le dévorer du regard. Les mieux placés, plutôt que de céder leur place à ceux du fond, qui voulaient à leur tour bien voir son captif, le leur décrivaient en termes vagues. Cela ne faisait que les exaspérer. Comment se satisfaire de ne se le représenter qu'à travers ce que les privilégiés des premiers rangs en distinguaient et en voulaient dire ? Déjà s'élevaient des interrogations. Comment la bête y avait-elle pénétré ? Notables ou gens de peu, chacun se posait les mêmes questions, élevait les mêmes doutes.

Il se serait cru la veille au soir. Il y avait eu, comme ici, une majorité pour tomber d'admiration et louer son roi d'avoir été distingué par les dieux. Les cris de la minorité curieuse avaient prévalu. Comment l'animal ou le démon, d'évidence ni peint ni sculpté ¿ nul ne serait arrivé à une telle perfection dans la précision et la minutie des détails, faute de couleurs et d'instruments appropriés ¿ avait-il été introduit dans le bloc d'or limpide ? Devant lui, ils avaient cherché partout à sa surface une ligne indiquant que le bloc avait été clivé et creusé, l'animal posé dans la cavité ainsi formée, les deux plaques recollées. Ils s'étaient crevé les yeux en pure perte. La pierre dorée l'englobait d'un seul tenant. Le comment de sa présence restait une parfaite et totale énigme. Quant au pourquoi, on n'en savait pas plus.

Pewortor avait son idée. Au moment de la mort de la femme qui le lui avait confié, son esprit, avide de revanche et de carnage, s'y était introduit et matérialisé sous la forme de ce monstre noir et velu. Cette étrange créature à six bras, noire, jonglant avec des formes évoquant des crânes, ressemblait trop à la disposition de son cadavre et des têtes coupées des Muets ornant son tombeau. Le Joyau tenait en son sein une déité de destruction et de mort, toute à leur service et à leur dévotion. La plupart n'étaient pas d'accord. Elle représentait un démon, analogue à l'astre noir, prisonnier du soleil à jamais. Il avait arrêté les discussions. Soumis volontaire ou captif, déesse ou démon, il était en leur pouvoir. Cela seul importait. On attendrait les jours suivants, ou jamais, pour exposer son hypothèse. Ils avaient préféré s'intéresser à son aspect. La substance de la gemme les étonnait par sa beauté. La présence de la créature y ajoutait le mystère. Nul n'aurait l'outrecuidance de le vouloir percer. Cette prise était digne du palais du roi des rois ou plutôt, au vu de son caractère sacré indubitable, de l'érection d'un temple à Kerdarya. Elle apporterait à leur hôte un renom dans tout le pays.

Il revint à eux. Qu'ils arrêtent avec leurs questions ! Leurs prêtres et rois l'avaient fait avant. Le Joyau venait des dieux. La bête n'avait pu y pénétrer ou y être enfermée que par leur soin. Cette réponse semblait les satisfaire tous. Soudain, un grand rire éclata.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Ils se tournèrent vers la source de ce bruit incongru et sacrilège. Le profanateur était le roi d'un clan éloigné, arrivé le matin même. Son visage était empourpré. Les autres notables ne l'avaient pas attendu pour contempler la gemme ! Il fendit la foule. Arrivé au bas de l'estrade, il sauta, souple, dessus.

Il fit face à l'assistance médusée par son audace. Ceux admis la veille au soir à admirer le k'rawal ne l'avaient pas fait d'assez près. Il l'observerait avec plus de soin. Il dévoilerait la supercherie que ses pairs trop naïfs et abusés n'avaient su éventer.

Il ne pouvait y avoir pire insulte envers le village hôte et les chefs qui avaient reconnu le caractère exceptionnel du Joyau, ni pire sacrilège. Comment les lui faire expier ? Le prêtre s'assura d'un signe de l'accord de Kleworegs. Il laissa l'impie s'approcher de la gemme et la prendre pour l'examiner. Les dieux sauraient le mieux punir l'outrage subi. L'incrédule l'éleva à hauteur de ses yeux. Il la mira, comme l'on fait d'un ¿uf pour y repérer une éventuelle fêlure. Rien de ce qu'il espérait n'apparut. Il ne se tint pas pour battu. Le monstre était peint dessus. Seule une illusion d'optique faisait croire à sa présence en son sein. Il demanda un linge, mais, pressé d'effacer l'image, n'attendit pas. Il la frotta avec force, longtemps, le long de sa manche de fourrure.

Quand il regarda sa surface, il resta bouche bée, stupéfait. Rien n'y avait disparu, mais de nouveaux poils, souples, avaient poussé dessus et étaient venus s'ajouter aux rigides soies de l'arachnide. Le prêtre, tout aussi surpris, la lui arracha des mains. Il ne rêvait pas. Des poils adhéraient à l'ambre sec. Il les fit partir en la frottant avec une bande de lin. Quand il la repassa tout près de la fourrure du chef, d'autres poils en jaillirent et vinrent s'y coller. Toujours incrédule, il la frotta encore une fois. Ils tombèrent comme avant. Il devait en avoir le c¿ur net. Il essaierait sur une autre. Il fit grimper un guerrier, et la passa au-dessus de sa manche. Le pouvoir d'attraction déjà manifesté apparut à nouveau. Le Joyau fut vite couvert de petits débris perdus dans l'épaisseur des poils.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Tous, y compris ses familiers, s'exclamèrent devant ce prodige. Il faillit être fatal au profanateur. La réaction du Joyau était une réponse immédiate des dieux à son sacrilège. Ils montraient leur volonté. La foule se rua pour l'écharper. Les gardiens eurent la plus grande peine à la contenir. Seule l'autorité conjuguée du prêtre et de Kleworegs, remonté lui prêter main forte dès qu'il avait senti les prémisses du grabuge, désarma sa colère. Cette intervention n'avait rien d'altruiste. Tout était à craindre si les assaillants, envahissant les tréteaux, le faisaient tomber et le détruisaient. Pour le reste, l'insulteur des dieux, des rois, des prêtres et des siens aurait pu périr cent fois.

Leur prestige suffit. La foule renonça à grimper faire un mauvais parti au sceptique. Même les plus excités abandonnèrent l'idée de lui faire passer le goût du gibier. Il devait pourtant être puni. Pour avoir souillé le sacré, il était devenu un réprouvé, son noir pendant et son double démoniaque. Sacré/réprouvé, il ne pouvait plus être touché que par la main des prêtres. Son châtiment serait le bannissement du pain et de l'eau. Il serait dépouillé de tous ses vêtements et chassé, le corps teint d'une matière indélébile, du village offensé. Ceux qui le rencontreraient seraient tenus de ne pas lui accorder l'hospitalité de leur feu, même par la pire froidure de l'hiver, non plus que la charité d'une gorgée d'eau, même au plus brûlant de l'été. Retranché de l'espèce des hommes, devenu intouchable, il n'aurait plus que la compagnie des bêtes et l'eau des ruisseaux. Sauf rarissime pardon des dieux, il périrait vite de leur terrible justice.

Kleworegs conféra longtemps avec ses pairs et les prêtres. Il se rangea à l'avis de son bhlaghmen, tout heureux d'avoir été témoin d'un miracle. Un tel châtiment, pourtant mérité, messiérait en un tel jour de liesse, de fête, de triomphe. L'on confisqua tout ce que l'impie avait amené à troquer. Kleworegs eut ses bijoux. Les prêtres, ses bêtes. Elles seraient la base du futur troupeau où l'on puiserait les victimes des sacrifices au Joyau. On le chassa du village qu'il avait bafoué. Il s'enfuit, aboyé de tous. On cracha dans les traces de ses pas. Il s'en tirait trop bien !

Pendant ce jugement, au vu et au su de tous, les commentaires sur le prodige n'avaient pas manqué. Seuls les prêtres sur l'estrade l'avaient bien vu, mais l'avaient décrit d'abondance à leurs voisins. Ceux-ci en avaient repris et amplifié le récit. Du premier au dernier rang, l'on avait échangé idées, opinions, suppositions. Peu importait qu'on l'ait entr'aperçu de loin ou que, comme la plupart, on n'en ait rien vu. C'était à qui en disserterait avec le plus d'éloquence, entrelardant ses discours, tous les trois ou quatre mots, de lieux communs et de mots tout faits propices à appuyer le surnaturel.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il s'ensuivit un effet boule de neige. La popularité des maîtres du village crût encore. Elle atteignit un degré auquel ils n'auraient jamais espéré accéder. Les dieux les favorisaient de toutes les manières. Ce devint un article de foi. Une bonne moitié des assistants, dont certains ignoraient encore la veille jusqu'à leur nom, étaient prêts à tuer pour lui. Chacun louait leurs nombreuses qualités, cherchant à les dénombrer. Une fois ce compte fait, ces zélateurs étaient à bout d'imagination. D'autres se levaient pour surenchérir. Ces vertus étaient poussées chez eux au point ultime. Nul ne les égalait en bravoure non plus qu'en aryamenos. Nul n'illustrait mieux ces vertus si prisées, car inhérentes à leur peuple. Ils affectèrent d'être gênés par cette avalanche de louanges. Leur confusion sonnait faux. Leurs réticences cessèrent bientôt. Cette admiration sincère était trop agréable.

On continuait à admirer le k'rawal, et à en parler. Son caractère sacré s'imposait. Plus guère n'osaient prononcer son nom. Pour l'adorer ou en implorer la protection, ils disaient la pierre qui flamboie, la protectrice, le talisman. é force d'en parler par allusions et périphrases, sa force mystique et surnaturelle croissait. Ils s'en aperçurent vite. Cela les réjouit, d'autant plus que ce respect et cette adoration s'adressaient aussi à eux, ses inventeurs. Il avait déjà commencé à faire tomber sur eux une pluie drue d'honneurs et d'avantages... Si en plus c'était le Signe.

Un de ces avantages apparut vite, déjouant les prévisions pessimistes. Devant l'affluence devant lui, d'aucuns s'étaient inquiétés. Les visiteurs, emportés par le désir de le voir, négligeraient le troc au profit des dévotions. Les affaires marcheraient mal. Ils feraient la queue pour l'admirer, plutôt que d'échanger leurs bêtes. Crainte vaine ! Son caractère sacré s'était étendu, de proche en proche, à tout ce qui avait affaire, de près ou de loin, avec lui. Chacun se précipitait pour en obtenir sa part. Les hommes de Kleworegs, rechignant à troquer le bétail capturé, restaient disposés à céder glaives de parade et captifs. Les échanges allèrent grand train. Dès le premier soir, tout ce qui était disponible était échangé ou retenu au mieux, et au-delà. Les visiteurs offraient, contre des captifs solides, capables de recevoir une éducation et de les bien servir, non les coutumières dix pièces de bétail, mais douze, treize, plus encore.

Pour ceux de la grande horde, les prix furent encore plus élevés. Leur utilité en tant que serviteurs serait nulle. Ils causeraient plus d'ennuis qu'ils ne rendraient de services¿ mais leur simple présence serait l'ornement et la fierté de leurs acquéreurs. Ils partirent contre environ le double de ce qu'on offrait pour un captif ordinaire, de taille, santé et âge égaux... Ils ne seraient peut-être pas si inutiles. On les accouplerait aux meilleures servantes¿ Et même leur vigueur enfuie, ils illustreraient encore la puissance de leurs maîtres. Ils étaient un élément de prestige. Leur prix, tout élevé qu'il fût, se justifiait.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Outre les serviteurs et les glaives de parade, les tissus partirent fort bien. On troqua même les moins beaux, atteints de mangeures qui les eussent en toute autre occasion fait rejeter. Les moins riches se contentaient de ce souvenir d'un raid si mémorable. Ils échangeaient une belle peau ¿ souvent le seul bien de valeur ¿ luisante, au poil fourni, contre ces mauvais tissus, certes, mais de si noble provenance. Restaient les bijoux. C'était le seul hic. Face aux belles turquoises, aux opales laiteuses, aux pectoraux guillochés d'or, il y avait peu de répondant.

Tout le village en profita. Ceux qui avaient le plus matière à se réjouir étaient les forgerons. Ils avaient reçu leur substantielle part de butin, composée, depuis l'accord déjà ancien entre Kleworegs et Punesnizdos, de tout le métal non ouvré et de la pacotille, et négocié leurs armes au mieux. Le récit du roi et ses louanges avaient persuadé ses hôtes de la puissance de leurs glaives et haches. Il serait bon d'en acquérir. Pour ces armes assurant, au moins favorisant au plus haut point la victoire, et garantissant des combats plus beaux conduisant à des triomphes plus éclatants, ils donnèrent beaucoup. Leurs bronzes, réservés aux guerriers des clans n'entrant pas en compétition avec le leur, partirent au double des conditions habituelles. Ils exultèrent. Leur déjà imposant cheptel s'augmentait encore.

Les lendemains virent la même ambiance affairée. Le volume des transactions, presque toutes expédiées le premier jour pour éviter que d'autres n'en profitent, déclina. Seuls les forgerons travaillèrent tout le long du séjour des hôtes. Les activités liées au Joyau, en revanche, ne fléchirent pas un seul jour. Kleworegs nageait dans la joie. Son nom revenait souvent dans les invocations adressées à la gemme. Ces admirateurs répandraient partout le bruit de ses exploits.

Ses visiteurs, venus parfois de très loin, étaient partis. Ils avaient payé son hospitalité avec libéralité. Il fit le bilan de ces fêtes. Sa richesse avait été plus affirmée que jamais. Son prestige s'était accru dans des proportions défiant tout calcul. Pourtant, il lui manquait quelque chose ¿ Il était plus juste de dire qu'il l'avait en trop ¿ pour que son bonheur soit complet. Pourquoi Kerdarya ne leur avait-il pas dépêché ¿ sitôt reçu son message ¿ un porteur de l'avis de lui réserver le Joyau ? Il ferait l'ornement du c¿ur et du sanctuaire du pays.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Le chef patrouilleur, honte au front, partageait ce souci. Il les avait entendus. Son envoyé n'avait pas rendu l'intérêt de la gemme. Quel idiot ! Il n'avait su expliquer aux plus grands d'Aryana que le Signe (Il avait tout expliqué à Kleworegs. Les oracles avaient reçu un avis des dieux. Un roi guerrier prendrait de vive force à l'ennemi et tiendrait entre ses mains un joyau d'origine céleste. Il conduirait son peuple à un grand destin.) les attendait ici. Les siens grondaient devant ces calomnies. C'était dur de respecter l'hospitalité et de les défendre envers et contre tous. On s'acheminait vers des rixes. Dieux merci, peu après, un garde se présenta, tout essoufflé. Un messager, porteur de l'étendard de Kerdarya, arrivait.

On ne le confiait, en de très rares occasions, qu'aux messagers de confiance. Ils se précipitèrent aux remparts. Il flottait au loin, éployé et brandi pour n'échapper à aucun regard. Le patrouilleur avait accompli sa mission. Ses amis prenaient leur revanche. Ils tournaient en dérision leur manque de confiance. Les autres le regardaient. Leur joie était grande. Ils en supportaient les sarcasmes, tout en s'étonnant du retard, avec un remarquable souci de pardon des injures. Pour calmer les susceptibilités, Kleworegs les invita tous à venir boire l'hydromel. On se réconcilia autour des cornes.

L'exaspérant retard était oublié. On ne chercherait pas de coupable. Le c¿ur n'était plus qu'à la joie. Kleworegs héla deux des siens.

¿ Partez à sa rencontre, dites-lui que nous l'attendons... Et une fois à ses côtés, traitez-le bien et parlez-lui comme au plus haut prêtre ou au roi des rois.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Non, Kleworegs n'était pas passé dans le village où ils savaient tout. Tant pis ! Il profiterait de leur hospitalité pour se reposer et recevoir les soins indispensables à la poursuite de sa quête. Il attendait, interrogeant tout un chacun. Il avait honte. Comme ils étaient, dans son trou, ignorants et loin de tout !

Le monde était si beau, si varié. Il y avait tant de choses à découvrir... Et pour venger l'honneur, il allait l'abandonner. Ah, renoncer à la vengeance ! Tout éprouver, tout connaître ! Il n'en avait pas le droit. Il n'en aurait jamais le temps. Il implora les dieux. Qu'ils lui permettent de goûter un peu, avant de la perdre, cette vie qu'il découvrait.

Ce village était un vrai rendez-vous de voyageurs. Les visiteurs du clan du Cheval ailé avaient rapporté qui des trésors, qui des anecdotes, de leur séjour chez Kleworegs. Ils avaient aussi tenu leurs promesses de répandre partout sa gloire. C'est ainsi qu'il entendit parler, dans ce wiks où il soignait sa blessure, du grand troc de son butin. é peine cette nouvelle effleura-t-elle ses oreilles, il se leva et alla interroger l'arrivant. Il ignorait où était ce village, mais avait su cette histoire par un prêtre d'une bourgade non loin de la sienne. Son chef y avait participé. Il lui dirait où porter ses pas pour s'y rendre.

Il serait volontiers parti sur-le-champ, tout regret d'être passé à côté de la vie aboli. Sa jambe le faisait encore un peu souffrir. Le voyageur l'entendit. Il rentrait chez lui. Qu'il profite de son char ! Une fois arrivés, il lui en montrerait la route, à moins qu'il ne l'y conduise. é lui de se débrouiller ensuite.

Il acquiesça. Il se rapprochait de sa cible.

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Marc Galan Membre 421 messages
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L'INVITATION

Ils ne tardèrent à le rejoindre. Ils l'accueillirent avec les formules de respect et de bienvenue les plus fleuries et lui firent escorte. Arrivé devant Kleworegs, il mit pied à terre. Il le salua, se présenta, lui exposa l'objet de sa visite.

Le roi l'invita à le suivre. Le chef patrouilleur et l'élite de ses guerriers se joignirent à eux. Tous se rendirent chez lui. Il ouvrit sa porte. Il signifia à l'un de ses habituels commensaux d'aller chercher l'hydromel. Il fallait désaltérer l'arrivant et lui faire l'honneur de l'accompagner.

Ils entrèrent. Une foule se forma devant le seuil. Ils espéraient des nouvelles. L'envoyé ponctua son salut d'un large sourire peu engageant. Il lui manquait trois dents... Moins qu'à beaucoup, mais en haut et devant. Il ne pouvait le cacher.

De tempérament et par contrainte, il souriait peu. Il affectait au contraire une attitude revêche, hautaine ¿ un homme de son rang ! Face à Kleworegs, il était, pour la première fois depuis longtemps, tout amabilité. Il avait croisé nombre de ses hôtes. Tous, quand il avait demandé s'il était sur le bon chemin, le lui avaient confirmé. Ils lui avaient conté la magnificence et la munificence de son accueil. Dommage qu'il arrive si tard ! Il n'avait plus rien à troquer, hors des pièces rares à la seule portée d'un haut roi. Il les avait écoutés, et agité son étendard dévoilé. Le signe était clair. Ils n'avaient vu que le début de son ascension... Ils l'en avaient loué encore plus.

Il l'admirait. Ce n'était pas la teneur de son message qui l'aurait fait changer d'avis. Depuis que le roi des rois et le conseil des prêtres le lui avaient confié, il se l'était récité cent fois. Non de crainte de l'oublier, pour en goûter toutes les implications... Dans quelques instants, après s'être abreuvé pour ne pas avoir la gorge sèche, il le délivrerait... Il prendrait son temps. Kleworegs avait attendu. Il patienterait encore. Ce ne serait pas cher payer le plaisir d'entendre les ordres de Kerdarya récités d'un seul tenant, d'une voix ferme. Rien n'est pire que les interruptions ponctuant un discours d'assoiffé.

Il n'avait aucun scrupule à le tenir sur la braise. Ni lui ni Kerdarya n'avaient perdu un instant. Il était parti dès que le roi des rois lui avait confié son message. Il n'avait dû le répéter que trois fois avant de le connaître par c¿ur. Il n'en avait rien oublié, pas plus que des circonstances de cette mission. Les hiérarques n'avaient pas traîné non plus. Ils n'avaient pris que le temps d'examiner le récit du patrouilleur... Non, nul n'était responsable du retard. Bhagos avait entravé les pas de celui qui avait vu le Joyau. Lui seul était à blâmer.

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Marc Galan Membre 421 messages
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Ils auraient dû être avertis bien plus tôt. Mais l'envoyé de la patrouille avait, peu après son départ, fait une mauvaise rencontre. Sa route avait croisé, le dérangeant dans sa chasse, celle d'un mange-miel. La bête, rage exacerbée par la faim, s'était jetée sur son cheval. Surpris par l'attaque, le coursier l'avait fait choir dans sa vaine ruade désespérée pour échapper à la mort.

Son cheval, éventré, agonisait. Il avait eu le temps de se relever. étourdi par sa chute, il n'était pas venu sans peine à bout du fauve qui, sa rage assouvie sur l'étalon, s'était retourné contre son maître. Avant de le tuer, il avait reçu de nombreuses griffures, larges, profondes. Son sang et ses forces s'en étaient écoulés. Il était resté plusieurs jours près des cadavres. Il devait dormir et se soigner. Les herbes que les guerriers gardent dans un petit sachet n'avaient que calmé sa douleur. Un peu remis sur pied, il avait marché vers le village le plus proche. Il y était déjà passé. Il s'était fait reconnaître. Il avait troqué son glaive à la poignée dorée contre un cheval et une mauvaise hache. Il avait perdu au change. S'imaginaient-ils, devant son piteux état, ne jamais le revoir ?

Il les avait mal jugés. é peine l'échange effectué, le guérisseur l'avait supplié de se reposer. Il devait recouvrer force et santé. Il aurait, alors, une petite chance d'échapper au sort fatal qui le menaçait avec ses blessures pas ou mal soignées. Il avait refusé. Le prêtre lui avait donné un petit pot rempli d'un baume. Il guérirait ses plaies suppurantes, déjà infectées. Il l'avait obligé à rester le temps d'en ôter le pus. Non sans peine. Il l'avait menacé de reprendre le cheval s'il ne lui cédait pas.

Un peu rétabli, remis sur pieds, il était reparti, sur leurs paroles de chance. Son voyage avait été pénible, tout en courtes étapes. Par la vertu de l'onguent, ses blessures, tout en continuant à l'élancer, avaient un peu cicatrisé. Il était enfin arrivé.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il n'avait pas perdu un instant pour voir les guérisseurs. L'un d'eux, ignorant des raisons de son voyage, l'avait examiné. Les griffures étaient boursouflées, d'un rouge malsain. Autant que sa faiblesse extrême, ces marques l'avaient alarmé. Il n'avait pas posé de questions. Son patient devait dormir pour recouvrer au plus vite sa vigueur. Il lui avait fait boire une décoction à le tenir couché au moins un séjour de Dyeus et d'Akmon. Son sommeil avait duré encore plus. Il lui avait permis d'échapper à la mort, ses plaies lavées de toute sanie, sa douleur enfuie... Mais Kerdarya n'avait pu en savoir plus que ses quelques mots lancés au gardien du grand autel avant de sombrer. Elle bouillait d'impatience.

Enfin il ouvrit les yeux. Des prêtres guettaient à son chevet, espérant un réveil qui tardait. Les questions avaient fusé. Le guérisseur avait protesté. Qu'on ne l'importune pas ! Il devait rester alité. Ils étaient trop impatients. On l'avait installé sur un brancard et porté devant le roi des rois et les hauts prêtres. Ils l'avaient re saoulé de questions. Après les avoir appâtés, il les avait fait trop attendre. Ils s'en vengeaient.

Il avait répondu à tout. Il avait décrit en détail le butin de Kleworegs, en particulier le k'rawal. é la différence de Nerswekwos, il avait été bien placé pour le voir. Il l'avait contemplé le temps nécessaire. Les hiérarques avaient eu un long conciliabule. Ils enverraient un messager à ce roi si aimé des dieux. Il lui demanderait d'apporter à leurs sanctuaires le miroir de bronze que le guerrier, encore admiratif, avait décrit avec tant de fougue... plus encore le fameux joyau qui, au travers de sa description, paraissait le signe, visible et annoncé, de leur puissance et de leur unité. Puissance : il emprisonnait un monstre sans lui laisser le moindre espoir de s'enfuir jamais. Unité : le bloc ne semblait jamais devoir être brisé, à quelque force et tension qu'on le soumette. Rien que pour cela, il en valait la peine d'aller vérifier ses dires. Rien, jusqu'à présent, parmi ce que les recherches et les raids avaient permis de découvrir, ne correspondait autant à la promesse divine.

Le roi des rois avait écouté et examiné son récit sous toutes ses coutures. Il avait convoqué ses messagers. Il leur avait répété l'histoire de l'envoyé et du joyau. Habitués à parcourir le monde, en connaissant les secrets, ils lui diraient ce qu'il voulait savoir. Ce dont avait parlé le blessé était-il une pièce unique et jamais vue, ou un objet courant dans certaines terres ou hors d'Aryana ? Il n'évoquait rien. Nul n'avait jamais entendu parler de quelque chose qui y ressemblât. L'un d'eux s'était levé. L'air dubitatif, il avait parlé, du bout des lèvres. La description cadrait de loin avec celle d'une petite pierre symbolisant la lumière de Dyeus Pater, partie du bric-à-brac, entassé dans son temple, trésor du peuple... Cette gemme serait la version naine de celle dont Kleworegs s'était emparé...

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Marc Galan Membre 421 messages
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Personne n'avait eu une meilleure idée. Le roi des rois en avait distingué l'auteur. Il lui avait confié l'étendard d'Aryana et la mission d'inviter les inventeurs du joyau. Plus de doute ! C'était le Signe. En récompense anticipée, il avait remis au blessé un torque de cuivre et une nouvelle lame. Elle remplacerait celle laissée en gage. On les avait ensuite emmenés au temple de Dyeus Pater. Les prêtres avaient fouillé longtemps pour retrouver la pierre-soleil. Ils l'avaient examinée tout leur saoul. Le chevaucheur envoyé vers Kleworegs s'imprégnait de sa vision. Il interrogeait le prêtre qui l'avait retrouvée sur ce qu'on en savait. Le blessé la scrutait avec la même intensité. Oui, le petit bloc brillant du temple ressemblait un peu au joyau saisi aux Muets. Le chevreau nouveau-né ressemble bien au plus puissant aurochs. Cela suffisait. Kleworegs avait trouvé ce qu'ils attendaient. Le messager devait partir sans délai, crevant sa bête s'il le fallait. Tant pis si, en dernier ressort, ils étaient déçus. Mieux valait se tromper par optimisme exagéré que le laisser passer par goût morbide du doute.

Il avait suivi ses ordres. On lui avait confirmé sa mission. On avait vérifié sa connaissance parfaite du message. On pouvait compter sur lui. Il avait bondi sur son char. Il avait roulé sans relâche... Il était, à quelques pas sans doute du Joyau, prêt à délivrer son message. Il changerait, si le roi et les prêtres ne s'étaient pas mépris sur lui, le destin des hommes.

Encore quelques instants avant de parler, le temps que son souffle s'apaise. Son débit serait moins haché. Il trouverait le ton juste pour rendre à ses hôtes la solennité et le poids de ses mots. Encore ne les prendraient-ils que si le joyau était bien ce qu'il semblait, une immense pierre-soleil ou une substance plus rare encore. Un messager ne pouvait mentir. Les prêtres qui avaient jugé sur sa description de son caractère sacré ne pouvaient se tromper... Mais si la maladie l'avait fait délirer ? Puisse-t-il ne pas être déçu !

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Marc Galan Membre 421 messages
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Il devait reprendre ce souffle, se remettre de ses fatigues. Il accepta volontiers de boire à la corne d'hydromel, fit comprendre qu'il ne refuserait pas de se restaurer. Kleworegs lui tendit un cruchon plein. Il le reçut avec ferveur. Il le souleva au-dessus de sa bouche et but à la régalade, en grandes gorgées, sans prendre le temps de savourer. Il avait grand appétit. Le roi fit apporter, avant même qu'il ne le demande, provende plus solide. Pour l'encourager, il y picora devant lui. L'invite était claire. Il prit à son tour des lèches de venaison, à pleines poignées. Il était gros mangeur. Leur minceur l'aurait fait, n'eût été leur abondance, grogner. Les fines tranches, fort goûteuses, convenaient tout à fait à sa bouche édentée. Il les engouffra. Le plaisir illuminait ses traits. Leur goût de faisandé et de fumage était prononcé. C'était de la vraie nourriture de guerrier. Elle donnait un sang lourd et épais, séant à merveille à l'homme né pour le combat. Tout ce gibier englouti, il reprit son cruchon. Il avala quelques gorgées d'hydromel pour à le faire passer. Il se gratta la gorge. Il parlerait sans s'interrompre.

¿ Le roi des rois et le conseil des prêtres d'Aryana te veulent à Kerdarya, notre sanctuaire, pour y déposer au trésor le miroir de bronze et y amener ton joyau. S'il est ce que ton messager a dit, un autel et un temple seront érigés en son honneur. S'il n'a pas fait erreur, ni exagéré, ni rêvé, il leur en a révélé assez pour qu'ils aient reconnu en ta gemme notre protecteur et notre talisman, l'image du soleil tout puissant, le symbole de l'homme brillant et clair emprisonnant à jamais son ennemi à la face sombre, de Dyeus Pater ne permettant jamais à Akmon de surgir quand il règne, de l'impossibilité pour l'astre noir, manifestation maléfique du firmament, de venir jamais dévorer l'¿il du jour. Tant que nous la posséderons, aucun malheur ne nous frappera. Venez, toi, ton bhlaghmen et le guerrier qui s'en est emparé, recevoir vos justes récompenses, aimés de Bhagos et de Thonros ! Soyez vite prêts ! Kerdarya vous attend. Les prêtres chantent les hymnes, les sanctuaires sont ouverts pour l'accueillir.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Il s'y attendait. Il était prêt. Il pouvait partir. Tout était calme. Les greniers étaient pleins, le bétail gras. Il n'y avait que les nouveau-nés à tenir à l'¿il. Ils étaient en parfaite santé, poussaient que c'en était un plaisir. Swensunus épuisait le lait de sa mère ; Premenos, celui de sa nourrice. Elle avait donné le jour à un enfant mort-né et débordait de lait quand l'épouse du bhlaghmen, malgré son énorme poitrine, n'arrivait pas à allaiter. Le fils de Pewortor, lui, désespérait sa mère, enfin remise. Il avait toujours faim. Cela ne gênait pas sa croissance. Il grandissait à vue d'¿il, comme bourgeon au sortir de la mauvaise saison. Rien ne les retenait. Ils n'auraient, en revanche, que des avantages à partir. La remise des plus belles pièces du butin au grand trésor était un devoir. Elle était surtout la certitude de dons splendides. Pour chaque objet exceptionnel de beauté ou de rareté, sans rien de magique ou de sacré, ils recevraient un superbe étalon, orgueil des écuries royales. Pourquoi pas, et ce n'était pas vain optimisme, un petit troupeau ou la donation d'une terre, voire d'un fief étendu, source, pour eux et leur lignée, de renom et de prestige. Le k'rawal était sacré, peut-être plus. Ils avaient tout à espérer.

Il se mettrait en route sans tarder. Ses hommes ne perdraient eux non plus pas un instant.

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Marc Galan Membre 421 messages
Forumeur survitaminé‚ 57ans
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Un guerrier entra. Il lui parla très vite. Il répondit de même. Le messager les regarda tour à tour, l'air interrogateur. Il s'en étonna.

La raison de ses sourcils froncés et de son expression d'intense réflexion ? Il les avait écoutés, et n'avait rien compris. Il avait dû être indiscret. Sans doute usaient-ils d'un langage secret quand ils se disaient de choses dont un étranger n'avait pas à connaître ?

¿ Penses-tu ! Bien sûr que non ! Qu'aurions-nous à cacher ? Nous avons discuté dans le patois d'ici.

Furieux, et d'autant plus qu'il avait partagé sa faute, il se tourna vers qui l'avait interpellé :

¿ Es-tu fou ? Crois-tu honorer un hôte en parlant devant lui comme le dernier troisième caste ! ?

Pour prouver sa bonne foi, il répéta ses paroles comme le messager aurait dû l'entendre. Il saisit, jusqu'au dernier mot, la mystérieuse conversation. Comment avait-elle pu lui échapper du premier coup ? C'était si évident. Il n'était pas permis d'être aussi bête. Il employa la langue des hymnes et des épopées, que chaque guerrier sait, pour lui dire les raisons de son étonnement et de sa gêne.

¿ Oui, ça va. Vous parliez trop vite, tous les deux. Pourquoi dites-vous donc essu akwas au lieu de esus ekwos ? Remarque, c'est pire, au levant. J'y étais la dernière saison chaude. Là-bas, ils disent swu aswas. Au couchant, je les comprends mieux. C'est so ekoos. Dieux merci, nous, bien nés, utilisons la langue noble ; mais nos paysans du midi ne peuvent pas parler avec ceux du couchant, et c'est réciproque. Tu as eu raison de reprendre ton homme. Nous ne devons pas parler comme eux... Sinon, un jour, nous ne nous comprendrons plus. Tout frères que nous nous sentirons, nous ne saurons nous le dire. Nous finirons par nous combattre. Vous avez vu. J'ai dû vous faire répéter... Que deviendra notre unité si ça continue... Enfin, tant que le medhu restera le medhu, nous aurons toujours un point d'accord.

Kleworegs voulut effacer son incongruité. Il reprit la balle au bond.

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