-
Compteur de contenus
2 856 -
Inscription
-
Dernière visite
Type de contenu
Profils
Forums
Blogs
Calendrier
Vidéos
Quiz
Movies
Tout ce qui a été posté par Loufiat
-
Si on reprend la question de départ, qui est celle des rapports entre système technicien et capitalisme, j'insiste donc à nouveau sur l'importance de prendre conscience de la singularité du système technicien, qui ne se laisse pas réduire au capitalisme. Le capitalisme donne des orientations au système, l'alimente, le soutient, et le système transforme ce capitalisme en retour - il peut y avoir contradiction entre les deux ; l'économique est une limite du système. Mais le système technicien constitue une réalité propre, indépendante, dont l'analyse du présent ne peut plus se passer : on ne comprend rien aux contradictions majeures de ce temps sans ça (par exemple, l'hyper politisation et en même temps l'absence ou l'appauvrissement de la culture politique). Qu'on se réfère à Ellul ou pas c'est une réalité majeure et décisive de notre temps, qui refaconne tout notre monde depuis trois, quatre générations. Ellul ne fait que fournir des clefs de lecture, une vision : le système est reconnaissable en effet, c'est bien le même dont on parle encore aujourd'hui, mais il ne cesse de se transformer et de transformer les autres systèmes avec lesquels il est en relation - politiques, culturels, économiques, scientifiques, naturels... Surtout, il a un effet intégrateur - c'est à dire qu'à la rigueur, on peut dire que c'est lui qui fait système, et que les autres systèmes ne sont tels maintenant, que par rapport lui. C'est lui qui permet maintenant au système financier d'exister, tout en le perturbant assez radicalement (cryptos par exemple). C'est lui qui joint les systèmes politiques, tout en les perturbant décisivement. La même chose au niveau institutionnel, dans le droit, l'éducation, la vie intime, la famille... Le système technicien est l'éléphant au milieu de la pièce : le pointer c'est dire des évidences, et on se voit répondre que tout ne peut pas être ramené à un facteur unique (mais enfin il est bien là et décisif), et on voit les uns et les autres refuser, refuser de le prendre pour ce qu'il est. Il y a un deni majeur, sauf chez les scientifiques et les techniciens eux-mêmes, qui embrassent cette vocation et la revendiquent pleinement. Il faut remplacer le capitalisme. Il faut remplacer les systèmes politiques. Il faut une intégration intégrale, totale. L'IA excite manifestement cet imaginaire. Et quel autre imaginaire peut concevoir un esprit un peu indépendant et rebelle, qui grandit aujourd'hui ?
-
Avant de reprendre éventuellement (s'il y a sollicitation de lecteurs intéressés) les points de méthode (que veut dire en sociologie un "facteur déterminant", comment l'identifie-t-on) et le contenu de l'analyse (synthétiser les caractères point par point), je restitue ici une synthèse qui n'est pas de moi et qui a le bénéfice d'être correcte, fidèle au raisonnement. """ Ellul étudie le basculement du phénomène au système dans Le système technicien, où il reprend son analyse des caractères en la réorganisant. Parmi les cinq caractères qu’il avait reconnus dans le phénomène technique, il n’en retient plus que trois : l’autonomie, l’unité, et l’universalité ; en leur ajoutant ce quatrième : la totalisation, qui lui permet de tirer les conséquences des trois précédents et de saisir en quoi le phénomène technique est un système. Par totalisation, Ellul dit que le phénomène technique est, « en même temps, spécialisateur et totalisant ». «Il est un phénomène global, dans lequel ce qui compte, c’est moins chacune des parties (…) que le système de relations et de connexions entre elles — ce qui veut dire d’ailleurs, que du point de vue scientifique, on ne peut étudier un phénomène technique que globalement : aucune étude particulière de tels aspects, de tel effet ne peut aboutir […]. [La spécialisation] technicienne implique une totalisation.» Ellul voit bien que les effets pervers de la technique, ne faisant l'objet d'aucune synthèse, n’ont donné lieu à aucune étude globale. Conscient de la singularité du phénomène technique, ayant mis au jour la régularité statistique de ses effets imprévisibles, il montre que le phénomène technique n’est pas qu’un phénomène parmi d’autres : il est global ; et doit être analysé comme tel, si on veut le comprendre. C’est là que les difficultés commencent : en guise d’études globales, le phénomène technique n’alimente que les idéologies. La question est de savoir comment éviter cela, sachant qu’une compréhension globale reste nécessaire. Suivons le cheminement intellectuel d’Ellul. Deux des caractères qu’il imputa d’abord au phénomène technique, l’auto-accroissement et l’automatisme, sont désormais imputés à la progression technique. Pour quelle raison ? Dans La technique ou l’enjeu du siècle, Ellul dit qu’au point de vue de l'efficacité technique, « l’orientation et le choix techniques s’effectuent d’eux-mêmes », non par déterminisme mais parce que la logique de la situation est telle que les moyens techniques sont privilégiés par avance (cf. l'automatisme, parmi les cinq caractères du phénomène technique). En effet, les individus expérimentent un nombre incalculable de fois l’efficacité de ces moyens, et, par un effet d’agrégation, semblent dire d’une seule voix : « Il faut supprimer le hasard ». Au point de vue de l'auto-accroissement, « la technique s’engendre elle-même » : chaque découverte technique trouve de multiples champs d’application. Les techniques se combinent, et plus elles se combinent en réalité, « plus il y a de combinaisons possibles ». Dans Le système technicien, Ellul examine la possibilité de concevoir le phénomène technique comme un phénomène statique, c’est-à-dire comme non progressif, bien qu’évolutif. Cela impliquerait la possibilité pour les individus de décider, à un moment ou à un autre, que l’efficacité technique à laquelle ils sont parvenus les satisfait pleinement. Chose inconcevable, puisque la technique est aussi source d’insatisfactions. Si la raison et la prise de conscience définissent le phénomène technique (la raison comme capacité de trouver d’autres moyens que des moyens non-techniques pour agir, et comme volonté de perfectionner l'efficacité des moyens techniques ; la prise de conscience comme volonté d’étendre à toujours plus de domaines la rationalité technique), cela implique la progression technique, distincte de la simple évolution. Or, progression et phénomène techniques forment le système technique. « Le phénomène technique est spécifique de la civilisation occidentale depuis le XVIIIe siècle. Il se caractérise par la conscience, la critique, la rationalité. […]. Mais le phénomène technique ne suffit pas en lui-même à constituer le système, en effet, il peut être considéré comme essentiellement statique : on peut être tenté de prendre le phénomène tel quel et le considérer, l’analyser en l’état. Or, ce faisant, on ne commettrait pas seulement l’erreur habituelle à ce genre de ‘‘coupe’’, à un moment donné, mais encore on manquerait le système lui-même, car celui-ci est en tant que tel évolutif. Mais il faut bien préciser le point : je ne veux pas dire que les objets ou le phénomène technique évoluent. Cela va de soi, c’est une évidence […]. Chacun sait que les automobiles de 1970 ne sont plus celles de 1930. Mais en cela, l’objet technique ou plus globalement le phénomène, n’est pas différent de n’importe quel caillou. Or, nous disions que le système technique est constitué du phénomène et de la progression. Celle-ci n’est pas la modification de l’objet, ni son évolution. Or, c’est ce que nous sommes toujours tentés de penser. ‘‘Tout coule’’, le temps passe, donc l’objet change. […]. Mais précisément avec la technique nous sommes en présence d’une tout autre réalité, c’est la technique qui produit son propre changement. […]. La progression fait en quelque sorte partie de l’objet même : elle lui est constitutive. Il n’y a pas, disions-nous, de technique s’il n’y a pas progression. Le progrès technique ce n’est pas de la Technique qui évolue, ce n’est pas des objets techniques qui changent parce qu’on les perfectionne […]. La technique comporte comme donnée spécifique qu’elle se nécessite pour elle-même sa propre transformation. » Rien d’idéologique dans l’analyse d’Ellul, qui parvient donc à penser le phénomène technique dans sa globalité, sans pour cela faire appel à une Loi de la Technique, encore moins à la Technique comme Loi déterminant l’évolution de notre société. La technique est un système, elle « a pris maintenant une telle spécificité, qu’il est devenu nécessaire de la considérer en elle-même, et en tant que système. » Mais qu’est-ce qu’un système ? « Il existe aujourd’hui de nombreuses conceptions du ‘‘système’’. […]. [La définition] de Parsons (deux unités ou davantage reliées de telle façon qu’un changement d’état de la première soit suivi d’un changement d’état de toutes les autres, qui sera suivi à son tour d’un nouveau changement de la première, constituent un système), qui caractérise bien un aspect du système technicien, mais elle est en réalité beaucoup trop vague. En tout cas, ce qui s’applique particulièrement bien, dans la pensée de Parsons, au système technicien, c’est qu’un système est forcément intégrateur et intégré — ou encore une ‘‘organisation structurale de l’interaction entre des unités’’. Il comporte un modèle, un équilibre, un système de contrôle (Parsons, The social system, 1951, éd. Fr. : Le système des sociétés modernes, 1974). Je retiendrai pour ma part plusieurs caractères : le Système est un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l’une provoque une évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément. Il est donc bien évident que les facteurs composant le système ne sont pas de nature identique. Il y a par exemple des éléments quantitatifs et d’autres qui ne le sont pas. Enfin, il est certain que la rapidité de changement de chacun des facteurs n’est pas identique — le système a son processus et sa vitesse de changement spécifiques par rapport aux parties. De même qu’il comporte des lois particulières de développement et de transformation. Le second caractère que je retiendrai, c’est que les éléments composant le système présentent une sorte d’aptitude préférentielle à se combiner entre eux plutôt qu’à entrer en combinaison avec des facteurs externes. Le système économique implique une relation préférentielle, ce qui entraîne à la fois une tendance au changement pour des motifs internes et une résistance aux influences extérieures. Le troisième caractère est évidemment qu’un système qui peut être saisi à un moment de sa composition est cependant dynamique : les inter-relations entre les parties ne sont pas du type de celles qui existent dans les pièces d’un moteur qui agissent bien les unes sur les autres et en fonction les unes des autres, mais qui répètent indéfiniment la même action : dans un système les facteurs agissant modifient les autres éléments et l’action n’est pas répétitive mais constamment innovatrice. Les inter-relations produisent une évolution. Le système n’est jamais figé, tout en restant cependant un système et tel qu’il puisse être reconnu comme ce système x même après de nombreuses évolutions. Le quatrième caractère, c’est que ce système existant en tant que globalité peut entrer en relation avec d’autres systèmes, avec d’autres globalités. Enfin, il est bien connu que l’un des traits essentiels est le feed-back. […]. Un système se caractérise donc par le double élément, d’une part des inter-relations entre les éléments principaux et significatifs de l’ensemble (…) et d’autre part de sa relation organique avec l’extérieur : un système en sciences sociales est forcément ouvert. Il ne peut jamais être considéré en soi à l’exclusion de toute autre relation. […]. […]. Actuellement la technique est développée de telle façon dans ses aspects qualitatifs et quantitatifs que l’on peut concevoir son développement ‘‘normal’’ : il y a une logique qui fait le système. Par conséquent, je prétends rendre compte du réel en analysant ce système et son évolution. Mais il est évident que je ne puis le faire avec une entière certitude, car le système technicien n’est pas achevé : il n’est pas clos, il n’est pas un système évoluant par sa seule et unique logique interne : il comporte donc une grande marge d’aléa. Mais il comporte aussi une grande part de probabilité. » Le système technique est à ce jour la seule réponse que nous ayons trouvée aux effets pervers du phénomène technique. Pas grand-chose donc, puisque le système à son tour multiplie ces effets (système ouvert) qui rendent le système toujours plus nécessaire (système clos). La singularité de la technique est d’être englobante — phagocytaire — : ou bien on la pense dans sa globalité, évitant ainsi une interprétation totalisante et déterministe ; ou bien on n’y voit aucune singularité, se condamnant ainsi à ne pas la comprendre. Mais la penser comme un tout, ce n’est pas intervenir sur le système technique — cela inciterait plutôt à y renoncer… On n’intervient que lorsqu’on ne la comprend pas, contribuant ainsi au mécanisme des effets pervers. Or, on intervient seulement quand on est convaincu de détenir une réponse globale, que les problèmes techniques ne permettent pourtant pas ; et simple, alors que les problèmes techniques ne le sont pas. Seuls nos objectifs techniques sont simples et imposent d’agir techniquement, nous faisant croire que les problèmes techniques sont simples — s’ils l’étaient, il n’y en aurait pas : les résultats coïncideraient avec les objectifs ; mais, dans une situation technique, l’objectif atteint n’est qu’une partie du résultat ; le reste, ce sont les problèmes techniques ! Mais, puisque nous avons du mal à les identifier comme tels, nous invoquons des causes qui n’existent pas. Mettons-nous à la place de l’agent social confronté à l’émergence d’un problème technique, c’est-à-dire d’un phénomène émergent. Que peut-il se dire ? Reprenons une remarque de Boudon, à propos des systèmes d’interdépendance. « Ces systèmes sont exclusivement soumis à la volonté des agents qui les composent. Pourtant, tout se passe comme si les conséquences de leurs actions leur échappaient : division du travail, nucléarisation de la famille, caractère oligarchique des partis démocratiques, anomie, ne sont la conséquence de la volonté de personne. Ces phénomènes s’imposent aux individus au point de leur apparaître comme le produit de forces anonymes. » Maintenant, imaginons l’agent social ‘‘pris’’ dans un ‘‘système’’ qu’il ne sait pas identifier : ce système lui semble à la fois surdéterminant et pourtant défaillant. Surdéterminant parce qu’il ne le maîtrise pas ; défaillant parce que s’il ne l’était pas, il ne constaterait pas une discordance entre le résultat de son action et le but qu’il s’était proposé. Il se trouve donc dans une situation incertaine, qui s’exprime par une contradiction apparemment incompréhensible. Il lui semble alors qu’une loi cachée s’exerce à son désavantage, ou bien que la contradiction est le signe d’un conflit entre la ‘‘classe’’ à laquelle il appartient, et la classe ennemie, voire dominante. Tout se passe donc bien comme si l’agent social était déterminé par ‘‘quelque chose’’ qui échappe à sa volonté. Il perçoit une distorsion entre l’efficacité de son action et l’inefficacité du résultat. Si le ‘‘système’’ dans lequel il se trouve lui paraît tout à la fois surdéterminant et défaillant, c’est pour une seule et même raison : le système entrave l’action au lieu de la rendre possible. L’agent social a l’intuition de ce dont a pleinement conscience Jacques Ellul, lorsqu’il énonce le problème, en ces termes à peu près : si la technique est un système, ce système a l’inconvénient décisif d’être dépourvu de feed-back. Non qu’il n’y ait aucune rétroaction possible : il n’y a que des rétroactions. Mais, si elles modifient certaines structures du système, elles ne modifient pas le système lui-même, qui a la particularité d’engendrer des effets pervers, et de continuer à le faire malgré les rétroactions et à cause d’elles. D’après Ellul, face au système technique, on ne pourrait parler de rétroaction véritable que si la rétroaction modifiait les structures du système de façon qu’il ne provoque plus d’effets pervers. La seule rétroaction envisageable serait de ne pas intervenir, puisque les efforts faits par les collectivités pour éliminer les effets pervers sont cela même qui les provoque. « Tout le drame technologique actuel tient à ce que la technique ayant conquis son autonomie et fonctionnant par auto-accroissement ne pourrait […] avoir de feed-back que par une pression externe : le feed-back est rendu possible par le complexe informatique, mais la relation doit être médiatisée par un élément non technique, ce qui va à l’encontre de l’autonomie, et est parfaitement inacceptable. Mais non seulement c’est la relation qui dépend de l’homme, c’est aussi la réception de ces informations et leur transformation en programmes : ainsi la rétroaction du système technicien passe nécessairement par la prise de conscience des effets majeurs de la Technique, prise de conscience effectuée par l’homme inclus dans le système. Ainsi ne saurait être suffisant le fait que l’homme agirait avec ses bons sentiments, ses idées morales ou humanistes, ses convictions politiques, ses principes. […]. Nous sommes passés à un stade d’organisation technique où l’homme ne devrait pas intervenir, mais il ne peut pas ne pas intervenir par suite de cette absence de régulations internes. » Dans ce cas, quel type de réponse l’agent social peut-il se proposer ? Quelle conclusion apportera-t-il à son intuition du problème ? Ellul attribue à la progression technique deux des caractères qu’il attribuait d’abord au phénomène technique : l’auto-accroissement et l’automatisme ; deux caractères qui montrent à quel point l’action des individus est engagée, rationnelle, mais qui montrent aussi à quel point il y a un déséquilibre entre la rationalité praxéologique et la rationalité axiologique. « Le grand mécanisme de production de l’auto-accroissement, c’est en réalité l’apparition des problèmes, dangers et difficultés. En réalité on peut les présenter de façon bien simple : toute intervention technique (…) provoque des difficultés ou des problèmes — et on se rend très rapidement compte que seule une réponse technique est utile ou efficace. Ainsi la technique s’alimente elle-même par ses propres échecs. » Mais ce qui complique encore ce "complexe de résolutions et de créations de problèmes", c’est la ‘‘leçon’’ qu’en retiennent les agents sociaux. « J’entends par auto-accroissement le fait que tout se passe comme si le système technicien croissait par une force interne, intrinsèque et sans intervention décisive de l’homme. Bien entendu, je ne veux pas dire par là que l’homme n’intervient pas et n’a aucun rôle. Mais que cet homme est pris dans un milieu et dans un processus qui font que toutes ses activités, même celles qui apparemment n’ont aucune orientation volontaire contribuent à la croissance technicienne qu’il y pense ou non, qu’il le veuille ou non. » La progression technique a l’apparence de se produire sans l’intervention humaine, tandis que dans la réalité, ce sont les hommes qui agissent. Plus l’action est efficace et rationnelle, plus grande est la possibilité d’un écart entre le but visé et le résultat obtenu.
-
Je suis atterré par la page wikipedia et par les comptes rendus en français qu'on trouve du livre sur le net, qui ne suivent pas la progression du livre mais reprennent des commentaires de commentaires, parfois très éloignés. Raison pour laquelle une IA qui pioche sur internet est elle-même incapable de le restituer. La progression du raisonnement est pourtant très méthodique et claire dans Le Système technicien. Je reproduis ici la table des matières : Introduction : Technique et Société PREMIÈRE PARTIE Qu'est-ce que la Technique ? Chap. premier. La technique en tant que concept Chap. II. La technique comme milieu Chap. III. La technique comme facteur déterminant Chap. IV La Technique comme système 1. Idée générale 2. Qualification du système 3. Caractères du système 4. L'absence de "feed-back" DEUXIÈME PARTIE Les caractères du phénomène technique Chap. premier. L'autonomie Chap. II. L'unité Chap. III L'universalité Chap. IV. La totalisation TROISIÈME PARTIE Les caractères du progrès technique Chap. premier. L'autoaccroissement Chap. II. L'automatisme Chap. III. La progression causale et l'absence de finalité 1. Finalités 2. Objectifs 3. Buts Chap. IV. Le problème de l'accélération Conclusion : L'homme dans le système technicien.
-
Voilà pour la généalogie du phénomène ; ensuite, il s'agit d'entrer dans l'analyse de ses caractères en tant que fait social, c'est-à-dire par rapport à d'autres faits sociaux. Mais quelques éléments d'abord... Ellul réorganise sa conception en 1977. C'est la plus aboutie, qui nous devance et surplombe encore quant à la compréhension globale du phénomène. Sa première conception, il l'écrit entre 46 et 54. Il a d'abord de grandes difficultés à se faire publier. Il projetait initialement un livre unique comprenant par alternance des volets sociologiques - l'analyse du présent - et des volets d'éthique, leur répondant (que faire ?). Mais aucun éditeur n'accepte. Il doit finalement partager en divers livres. On lui répond quant à La Technique, dans les années 50, que "ça n'intéresse personne" ; mais il parvient à se faire publier tout de même. A partir des années 60, les choses changent notamment parce que les américains ont mis la main sur ses livres, les ont traduits et les discutent âprement (ils invitent Ellul, l'interrogent, lui écrivent - Merton, figure mondiale de la sociologie des sciences, préface la traduction et averti : ce livre est choquant, provoquant, et qu'on soit d'accord ou non, il va falloir en discuter) ; et puis, il y a une prise de conscience chez les universitaires et éditeurs français que la technique devient bel et bien un sujet. Ellul dira plus tard que les Etats-Unis étaient plus avancés dans ces problématiques lorsqu'il publie ses livres, donc plus réceptifs. Le programme dont se charge Ellul, et dont il veut charger la communauté intellectuelle, est monumental et, à ses yeux, décisif pour l'avenir humain. Il constate qu'on ne peut plus se contenter d'analyser telle invention, telle technique et ses effets, bénéfices et inconvénients, à tel moment. Parce que la densité des inventions, et surtout la multiplication et la rapidité de leurs combinaisons et interconnexions, et donc les effets inattendus de leurs applications agglomérées à des échelles parfois mondiales, rendent ineptes aussi bien une saisie parcellaire à l'instant T de telle technique comprise isolément, qu'une analyse philosophique ou idéologique, d'après une Loi de la Technique dont on partirait a priori - qu'on lui soit hostile ou favorable. Ces deux types d'approche, parcellaires ou idéologico-philosophiques, n'aboutissent à rien et augmentent encore la confusion. Il faut donc saisir la réalité du phénomène dans sa globalité, c'est-à-dire son unité, ses tendances majeures, et être capable de le suivre à ce niveau-là comme dans le détail, pour comprendre ce qui est en train d'arriver et ce qui est susceptible d'arriver demain et après demain. Mais la globalité, précisément, est impensable, tant les progrès sont rapides, tant les combinaisons sont nombreuses, complexes et insoupçonnées, et leurs effets émergents massifs et involontaires. Tout le problème est donc là : peut-on encore comprendre et donc contrôler, orienter peu ou prou ce développement technique et ses effets dans la réalité humaine et naturelle ? Ou bien, faut-il admettre qu'il est autonome ? Autrement dit une nation, un peuple peuvent-ils se concerter, étudier la direction que prend le phénomène, en discuter raisonnablement et dire : stop, c'est assez, nous sommes contents ; ou bien orienter l'évolution du phénomène de façon volontaire et lucide ? La réponse est : non. Notamment parce qu'il manque cette saisie globale du phénomène en tant que tel. Il s'agit donc de procéder à cette saisie ne cédant ni à l'optimisme béat ni à la "technophobie". Voilà le programme. Dès 54, Ellul comprend que le phénomène technique tend à faire "système", c'est-à-dire que, ce qui compte, c'est moins telle technique que le système des interconnexions entre elles, et les effets qui en émergent par agglomérations. En 1977 donc, il réorganise sa première conception, et parle désormais du système technicien.
-
Pour clarifier ce qu'Ellul appelle le phénomène technique (1946-1954) puis système technicien (1977). Le "phénomène technique" se constitue à partir de la deuxième moitié du 18eme siècle par une "double intervention" sur le champ des opérations techniques : "L’opération technique recouvre tout le travail fait avec une certaine méthode pour atteindre un résultat. Et ceci peut être aussi élémentaire que le travail d’éclatement des silex et aussi complexe que la mise au point d’un cerveau électronique. De toute façon, c’est la méthode qui caractérise ce travail. (...) Toutefois, ce qui va caractériser l’action technique dans le travail, c’est la recherche d’une plus grande efficacité : on remplace l’effort absolument naturel et spontané par une combinaison d’actes destinés à améliorer le rendement, par exemple. C’est cela qui va provoquer la création de formes techniques à partir de formes simples d’activité ; les formes techniques ne sont d’ailleurs pas forcément plus compliquées que les autres, mais plus efficaces, plus adaptées. Ainsi, à ce moment, la technique crée des moyens, mais l’opération technique se fait au niveau même de celui qui accomplit le travail. (...) Sur ce champ très large de l’opération technique, nous assistons à une double intervention ; celle de la conscience et celle de la raison et cette double intervention produit ce que j’appelle le phénomène technique." En quoi se caractérise cette double intervention ? "Essentiellement elle fait passer dans le domaine des idées claires, volontaires et raisonnées ce qui était du domaine expérimental, inconscient et spontané." "L’intervention de la raison dans l’opération technique conduit aux conséquences suivantes : d’une part, la conviction que l’on peut trouver d’autres moyens va paraître, la raison bouscule les traditions pragmatistes et crée des méthodes de travail nouvelles, des outils nouveaux, examine rationnellement les possibilités d’une expérimentation plus étendue, plus mouvante. La raison multiplie par conséquent les opérations techniques avec une grande diversification, mais elle opère aussi en sens inverse : la raison mesure les résultats, elle va tenir compte de ce but précis de la technique qu’est l’efficacité. Elle note ce que chaque moyen inventé est capable de fournir, et parmi les moyens qu’elle met à la disposition de l’opération technique elle fait un choix, une discrimination pour retenir le moyen le plus efficace, le plus adapté au but recherché, et nous aurons alors une réduction des moyens à un seul : celui qui est effectivement le plus efficient. C’est là le visage le plus net de la raison sous son aspect technique." "Mais en outre intervient la prise de conscience. Celle-ci fait apparaître clairement aux yeux de tous les hommes les avantages de la technique et ce que l’on a pu faire grâce à elle dans un domaine particulier. On prend conscience des possibilités. Or ceci a immédiatement pour corollaire que l’on cherche à appliquer les mêmes méthodes et à ouvrir le même champ d’action dans des domaines où le travail est encore laissé au hasard, au pragmatisme et à l’instinct. La prise de conscience produit donc une extension rapide et presque universelle de la technique." Nous sommes à l'aube de la révolution industrielle. "En fait, la révolution industrielle n’est qu’un aspect de la révolution technique." "C’est l’apparition d’un État véritablement conscient de lui-même, autonome, à l’égard de tout ce qui n’est pas la raison d’état, et produit de la révolution française. C’est la création d’une technique militaire précise avec Frédéric II et Napoléon 1er sur le plan stratégique comme sur le plan organisation, ravitaillement, recrutement. C’est le début de la technique économique avec les physiocrates, puis les libéraux. Sur le terrain de l’administration et de la police, c’est aussi le moment des systèmes rationalisés, des hiérarchies unifiées, des fichiers et rapports réguliers. Il y a, avec Napoléon particulièrement, cette tendance à la mécanisation que nous avons déjà signalée comme le résultat de l’application technique à un domaine plus ou moins humain. C’est en même temps l’effort et le regroupement de toutes les énergies nationales ; il ne faut plus d’oisifs (on les met en prison sous la Révolution), il ne faut plus de privilégiés, il ne faut plus d’intérêt particulier : tout doit servir selon les règles de la technique imposée de l’extérieur. Au point de vue juridique, c’est la grande rationalisation du droit avec les codes Napoléon, l’extinction définitive des sources spontanées du droit, comme la coutume ; l’unification des institutions sous la règle de fer de l’État, la soumission du droit au politique. Et les peuples stupéfaits d’une œuvre si efficace abandonnent dans toute l’Europe, sauf la Grande-Bretagne, leurs systèmes juridiques au profit de l’État. Et ce grand travail de rationalisation, d’unification, de clarification se poursuit partout, aussi bien dans l’établissement des règles budgétaires et l’organisation fiscale, que dans les poids et mesures ou le tracé des routes. C’est cela, l’œuvre technique. Sous cet angle, on pourrait dire que la technique est la traduction du souci des hommes de maîtriser les choses par la raison. Rendre comptable ce qui est subconscient, quantitatif ce qui est qualitatif, souligner d’un gros trait noir les contours de la lumière projetée dans le tumulte de la nature, porter la main sur ce chaos et y mettre de l’ordre. Dans l’activité intellectuelle, c’est le même effort. Création de la technique intellectuelle pour l’histoire et la biologie en particulier. (...) Tout cela se situe très loin des 'sources d’énergie' ; que l’on ne dise pas, d’autre part, que c’est la transformation mécanique qui a permis le reste. En réalité, l’essor mécanique global provenant de l’usage de l’énergie est postérieur à la plupart de ces techniques. Il semblerait même que ce soit l’ordre inverse et que l’apparition des diverses techniques ait été nécessaire pour que puisse évoluer la machine. Et celle-ci n’a certes pas plus d’influence sur la société que l’organisation de la police par exemple." Ainsi : "Le grand phénomène n’est pas l’usage du charbon, mais le changement d’attitude de toute une civilisation à l’égard des techniques. Et nous atteignons ici une des questions les plus difficiles : pourquoi, alors que depuis des centaines de siècles le progrès technique est si lent, en un siècle et demi y a-t-il cette brutale efflorescence ? Pourquoi à ce moment historique là, a été possible ce qui ne semblait pas l’être auparavant ? (...) Il est évident, et il faut le dire tout de suite, que la cause dernière nous échappe. Pourquoi les "inventions" ont-elles brusquement jailli de toutes parts dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle ? Voilà une question à laquelle il est impossible de répondre." Ellul identifie néanmoins cinq conditions qui ont rendu possible cette effervescence. "Plus que la philosophie d'ailleurs, l'optimisme ambiant du XVIIIe siècle créait un climat favorable à cet essor. La crainte du mal s'efface à cette époque. Le progrès des mœurs, l'adoucissement de l'état de guerre, le sentiment croissant de solidarité, un certain charme de la vie doublé par l'amélioration des conditions de vie dans presque toutes les classes (seuls les artisans ont à en souffrir), le développement des belles maisons, en très grand nombre, tout cela contribuait à persuader les Européens qu'il ne pouvait sortir que du bien de l'exploitation des ressources naturelles, de la mise en application des découvertes scientifiques. Cet état d'esprit a créé dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle une sorte de bonne conscience des savants qui consacrèrent leurs recherches à des objectifs pratiques. Ils avaient la conviction que de leurs recherchent sortiraient non seulement le bonheur mais la justice. Là prend son point de départ le mythe du progrès. Il est évident que ce climat était remarquable pour le développement technique, mais, à soi seul, insuffisant." "Je crois que la transformation de la civilisation s'explique par la conjonction, au même moment, de cinq phénomènes : l'aboutissement d'une longue expérience technique, l'accroissement démographique, l'aptitude du milieu économique, la plasticité du milieu social intérieur, l'apparition d'une intention technique claire." Je mets seulement des extraits du développement sur l'intention technique, qui vient comme parachever l'ensemble pour donner le basculement décisif : "Or, en même temps, coïncidence historique (fortuite ou non, ceci nous dépasse), s'éveille ce que nous avons appelé l'intention technique claire. Dans toutes les autres civilisations, il y a eu un mouvement technique, il y a eu un travail plus ou moins profond dans ce sens, mais on trouve rarement une intention de masse, clairement reconnue et orientant délibérément dans le sens de la technique la société entière. De 1750 à 1850, "l'invention fait partie du cours normal de la vie. Chacun invente, tout possesseur d'entreprise songe aux moyens de fabriquer plus vite, plus économiquement. Le travail se fait inconsciemment et anonymement. Nulle part et jamais le nombre d'inventions "per capita" n'a été aussi grand qu'aux Etats-Unis dans les années 60" (Giedion). Peut-être un phénomène semblable s'est-il rencontré aux temps préhistoriques, où par la nécessité le primat technique s'imposait. (...) Mais nous ne rencontrons presque jamais ce qui forme la caractéristique de ce temps : la vue précise des possibilités de la technique, la volonté d'atteindre ses buts, l'application à tous les domaines, l'adhésion de tous à l'évidence de cet objectif. C'est cela qui constitue l'intention technique claire. D'où vient-elle ? Il est évident qu'un très grand nombre de causes se sont mêlées pour la produire. C'est ici que l'on peut accepter l'influence de la philosophie du XVIIIe siècle renforcée par celle de Hegel puis celle de Marx. Mais il y a eu bien d'autres facteurs, au moins aussi importants. Ce qui en réalité a provoqué ce mouvement général en faveur de la technique, c'est l'intérêt. (...) L'intérêt est le grand mobile de la conscience technique, mais non pas forcément l'intérêt capitaliste ou intérêt d'argent. Intérêt de l'État d'abord, qui devient conscient à l'époque révolutionnaire. L'État développe la technique industrielle et politique, puis, avec Napoléon, la technique militaire et juridique parce qu'il y trouve un facteur de puissance contre les ennemis du dedans et ceux du dehors. Il protégera alors "les arts et les sciences" (en réalité les techniques), non par grandeur d'âme ou par intérêt pour la civilisation, mais par instinct de puissance. Après l'État, ce fût la bourgeoisie qui découvrit ce que l'on pouvait tirer d'une technique consciencieusement développée. A la vérité, la bourgeoisie avait été toujours plus ou moins mêlée à la technique. C'est elle qui avait été l'initiatrice des premières techniques financières, puis de l'État moderne. Mais au début du XIXe siècle, elle aperçoit la possibilité de tirer un énorme profit de ce système. D'autant plus que favorisée par l'écrasement "de la morale et de la religion", la bourgeoisie se sent, malgré les paravents idéalistes qu'elle affirme, libre d'exploiter l'homme ; en d'autres termes, elle fait passer les intérêts de la technique, qui se confondent avec les siens propres, avant ceux des hommes qu'il est bien nécessaire de sacrifier pour que la technique progresse. C'est parce que la bourgeoisie gagne de l'argent grâce à la technique que celle-ci devient un de ses objectifs. (...). Seulement cet intérêt de la bourgeoisie n'est pas suffisant pour entraîner toute une société. On le voit bien aux réactions populaires contre le progrès. Encore en 1848 l'une des revendications ouvrières est la suppression du machinisme. (...). Deux faits vont alors jouer pour transformer cette situation, qui est celle du milieu du XIXe siècle. D'une part, il y a K. Marx qui, lui, réhabilite la technique aux yeux des ouvriers. Ce qu'il annonce, c'est que la technique est libératrice. Ceux qui l'utilisent sont les esclavagistes. L'ouvrier n'est pas victime de la technique, mais de ses maîtres. Il est le premier (non pas à avoir dit) à avoir fait pénétrer cette idée dans les masses. (...) Cette réconciliation de la technique et des masses, œuvre de K. Marx, est décisive dans l'histoire du monde. Mais elle eût été insuffisante pour aboutir à cette conscience de l'objectif technique, à ce "consensus omnium" si elle n'était arrivée juste au moment où ce que l'on appelle les bienfaits de la technique ne s'étaient aussi répandus dans le peuple. Commodités de vie, diminution progressive de la durée du travail, facilités pour les transports et la médecine, possibilités de faire fortune (les Etats-Unis, les colonies), amélioration de l'habitat. Malgré la lenteur de ses progrès, il se produit de 1850 à 1915 un bouleversement prodigieux qui convainct tout le monde de l'excellence de ce mouvement technique qui produit tant de merveilles et qui, en même temps, change la vie des hommes. Et tout cela, Marx l'explique, promet encore mieux, montre la voie à suivre : le fait et l'idée sont pour une fois d'accord. Comment l'opinion pourrait-elle résister ? A ce moment, par intérêt personnel aussi (l'idéal du confort...), les masses adhèrent à la technique ; ainsi l'ensemble de la société est converti. Il est formé une volonté commune d'exploiter au maximum les possibilités de la technique. " Voilà pour une première plongée - à suivre...
-
Envoie si tu peux, je suis curieux de comprendre de quoi tu parles. J'entends aussi. Personnellement, n'ayant pas subi cette violence, n'ayant pas ce rapport à Descartes et au cogito, je ne vois pas la nécessité de ce travail que tu as entrepris et qui est le tien. (Sans doute pas que le tien ! Mais ça me laisse perplexe, je ne sais que faire de tout ça.) Et je ne peux plus dissocier philosophie et sagesse. (Ce qui ne veut pas dire être un frere-en-humanitude nécessairement...) Je comprends encore l'intérêt de lire un Ellul : voilà les grandes tendances, les grandes determinations parmi lesquelles je suis appelé à vivre et par rapport auxquelles il y a des choix à opérer, par rapport auxquelles il faut se situer a minima. Au fond le problème est l'action : que faire ? Et Ellul est intransigeant. Il te met dos au mur quitte à briser tout espoir. Voilà où on va, voilà pourquoi, il n'y a pas de bonne solution : invente. Mais invente sachant les pièges que cette réalité pose... J'en suis encore à tenter de résoudre, tant bien que mal, et plutôt mal, cette équation. Heidegger, dont j'ai lu certains textes, je n'en ai plus que faire aujourd'hui. Sartre, Foucault, Deleuze et touti quanti, idem. Je ne suis pas loin de penser qu'une tabula razza ne ferait pas de mal. Pour avoir pratiqué l'université un certain nombre d'années... On est complément à côté de nos pompes, à l'image de nos autorités intellectuelles.
-
Ben, j'ai du mal avec ça. Deux grands intellectuels si tu veux. De très bons écrivains sans doute. Mais un philosophe qui se vautre à ce point dans la saisie du réel, de l'histoire, de son temps, c'est un philosophe ? La philosophie académique moderne se créée un imbroglio qu'elle passe son temps à démêler. Où est la sagesse chez un Hegel ? Chez un Marx ? Chez un Kant ? Des cathédrales de papier, des monuments d'intelligence verbale oui sans doute. Mais voilà bien tout ce qu'on a à la fin, à peu près, quand ce n'est pas pire, et que ces gens n'ont pas participé à justifier les pires horreurs. Des mecs systématiquement a côté de leurs pompes en somme. Faut le dire quand même !
-
Sartre s'est systématiquement planté dès qu'il s'agissait du réel, de son temps. Foucault exaltait la révolution en Iran, ce grand déconstructeur en chef. Nous sommes en face d'intellectuels parisiens qui ne font pas leur travail, ne respectent pas leurs obligations, ne sont responsables de rien. Ils proclament blanc puis noir sans que ca n'étonne personne. Et pendant que ça fume au café de Flore entre deux coupes de champagne, à Pessac on trace son sillon avec une constance et une consistance sans faille, toute une vie de labeur à dormir 3 ou 4h par nuit. On se tient au courant de ce qu'il se passe à l'Est ; on a des oreilles, des correspondances un peu partout. Et on avertit. Et on avertit. Et on a raison presque à chaque fois que c'en est désespérant. Pas par miracle ! Par un effort d'information et d'analyse - et parce qu'on a une vraie profondeur historique (cf encore une fois l'histoire des institutions, cinq tomes - à la fin de chaque chapitre, une bibliographie commentée...). Ellul est d'une intransigeance que ces messieurs de saint Germain ne pouvaient manifestement pas concevoir : tu écris et parles publiquement, tu fais figure d'autorité, d'intellectuel : l'erreur ne t'es pas permise. Tu te plantes une fois sur un sujet comme la révolution maoïste ? Tu arrêtes d'écrire. Tu vas faire autre chose. Tu te retires et tu te tais. Les graines de la philosophie continentale aux Etats Unis, je les leur laisse. Je préfère quand les américains font dans l'américain c'est plus percutant. (Aux US ils ont tout de suite compris qu'Ellul disait quelque chose de décisif - Huxley fait paraître La Technique au début des années 60, et il y a eu un vrai dialogue autour de ses analyses. En France : rien.)
-
Je dois vous rectifier @Arkadis ; Ellul est un homme de combat. Résistance, conseil de la résistance, mairie de Bordeaux, direction de l'église reformee de France. Sa femme et lui fondent un temple chez eux à Pessac, qui bientôt prendra une envergure telle qu'ils ne pourront plus accueillir toutes ces familles - ils doivent trouver un lieu, et Ellul s'attriste que la communauté ait pris de telles proportions qu'elle change de caractère et devient moins intime, moins solidaire. Sa maison à Pessac est constamment ouverte et visitée : artistes, intellectuels du monde entier, jeunes du coin, hippies, religieux, journalistes, politiques. Il fonde avec un ami le premier club de prévention de la délinquance juvénile, écrit sans cesse sur les jeunes, leurs malaises, les possibilités de les aider. S'emploie à contrer le plan massif d'urbanisation de la côte aquitaine - et y parvient. Nous sommes devant un cas tout à fait singulier, d'un intellectuel éminemment actif et qui pense effectivement ce qu'il vit, et qui dédie sa vie à l'autre. Un bourreau de travail en outre. Sans parler de ses centaines voire milliers d'articles de presse. Si Castoriadis n'avait pas été bloqué dans son héritage grecque de la techné, eux deux auraient pu faire de grandes choses. Et puis si les foules n'avaient pas été facsinees à Paris par des Sartre, des Foucaults et consorts dont les vies étaient bien souvent très loin de ce qu'ils écrivaient et proclamaient...
-
Ellul prend conscience dans les années 50 de la singularité du "phénomène technique", cest-à-dire, selon lui, qu'il y a quelque chose qui existe, réellement, qui est en constitution et qu'il dénomme : phénomène technique (puis système technicien, dans un second temps), quelque-chose de radicalement nouveau du point de vue historique et sociologique, et qui va changer la donne. (La technique ou l'enjeu du siècle, 1954.) Je le redis autrement : Ellul voit qu'un phénomène emerge sur le champ très large et diversifié des opérations techniques, qui ont existé de tout temps et qui ne se réduisent pas au seul critère de l'efficacité. Et il se lance dans l'analyse des caractères de ce phénomène sociologique ou fait social. Et ce fait social remarquable parmi les faits sociaux se présente à lui en première approximation comme "la recherche du moyen le plus efficace dans tous les domaines d'activité humaine". Parce qu'il y a effectivement une frénésie inédite. Ensuite on entre dans une analyse beaucoup plus serrée et complexe du phénomène tel qu'il existe réellement. (Ellul se tient au courant de tout ce qui se fait, autant qu'il peut - ce n'est pas un philosophe, il ne raisonne pas dans labstrait et met en garde contre tous les discours abstraits sur "la technique" qui n'apportent rien de concret pour agir). Parce que pour comprendre où ce système va il faut effectivement suivre au jour le jour tel ou tel de ses développements de par le monde et comprendre comment ils vont s'insérer dans la réalité sociale, économique, politique psychologique et être qualifiés par elle en même temps qu'elle va les requalifier aussi. Le critère de validation intellectuel quapplique Ellul est la prévision : une analyse est a priori bonne si elle me rend capable de prédire la suite des évènements, de comprendre pourquoi telle direction est prise, etc., pour agir. C'est ainsi que dans les années 80 il se démène dans tous les sens pour faire comprendre qu'une alternative se présente qui sera probablement de courte durée : il faut maintenant une conjonction des forces sociales et politiques pour prendre l'informatisation en main, se l'approprier et la mettre au service de la société - après, ce sera trop tard. Et effectivement, 5 ans plus tard il constate que ce moment est passé et que le système ne fait que renforcer ses tendances, avec de moins en moins de possibilités d'y insérer une action (en fait d'y instituer un "feedback"). Bon sang de bois lisez Ellul ! Dans le texte ! C'est brutal, pas de chichi, et ça donne effectivement une clef de lecture décisive. Par contre ça ne fournit aucune solution globale et l'analyse s'arrête dans les années 80 sur des constats calamiteux et franchement désespérants. À notre charge donc d'aller plus loin.
-
De ce point de vue, le passage a l'informatique marque un basculement. Ellul observe en 77 que "nous allons assister à l'apparition d'un univers virtuel entièrement fait de communications automatisées entre des machines". Or, à partir du moment où les secteurs d'activité sont rendus solidaires par des systèmes d'information, il n'y a plus aucune commune mesure entre les capacités humaines et le système technicien. Ça veut dire deux choses : que les organisations humaines "traditionnelles" deviennent obsolètes, incompétentes ; et que le système technicien est autonome - relativement, mais autonome quand-même. C'est à dire qu'il devient "premier" et déterminant ou "sur déterminant" par rapport à tous les autres facteurs. Je décrypte avec un exemple. Telle entreprise française produit depuis des générations des flacons de verre destinés aux grands parfumeurs. Cette entreprise est rachetée et intégrée à un groupe où le travail de la Verrerie vient se coupler à l'industrie du plastique. Ce groupe se dote d'un système d'information en même temps qu'il modernise ses usines et se développe à l'international : ses activités industrielles et commerciales se font bientôt à la fois en Asie (Chine), Amerique (Etats-Unis et Brésil), et en Europe (France principalement). Ce qui permet la coordination de toutes les opérations industrielles et commerciales du groupe, en interne, c'est son système d'information. C'est lui qui lie toute l'organisation. Et si par magie ou suite à une catastrophe, demain, on ne peut plus envoyer un mail, faire une visio ni calculer exactement le prix de revient d'une pièce produite en Chine, transitant par Hong-Kong, envoyée aux Etats-Unis pour être finalement vendue en France : l'organisation disparaît purement et simplement. La réalité de ce groupe est entièrement dépendante de ce système d'information, qui lui-même est "branché" à la totalité du système au niveau mondial (marchés financiers déterminant les cours qui sont des réseaux informatiques, réseaux électriques, logistiques, etc etc etc.). Or, il n'y a pas seulement remplacement ou amélioration des organisations traditionnelles : celles-ci disparaissent. La vie d'avant n'est pas simplement contenue dans ce nouveau milieu ; de la même façon que les savoir-faire anciens sont perdus, oubliés, tombés en désuétude. C'est une chose qui arrive de tout temps, mais ce qui est dramatique, c'est l'ampleur du phénomène, qui affecte toutes les activités et toutes les organisations. On ne sait effectivement plus vivre sans un telephone portable. Bien sûr il y a de la résistance, des gens qui continuent dans leur coin à faire autrement ou "comme avant" mais ça n'a aucun poids sociologique. Du point de vue de la société dans son ensemble, ça signifie une dépendance radicale des humains à un système qu'ils ne peuvent plus contrôler. Aucune société, aucune nation, aucune entreprise n'a le loisir de ne pas participer à ce développement - car c'est la disparition pure et simple qui guette par exemple une entreprise qui ne se modernise pas. Ça signifie pour l'individu la nécessité de s'adapter parce que son milieu est sans cesse mouvant. Tel métier indispensable il y a vingt ans disparaît presque du jour au lendemain. Ça signifie aussi pour ces organisations que la rigidité de l'individu leur est préjudiciable : un inactif, un inadapté (et ils sont donc de plus en plus nombreux, nécessairement), un réfractaire est un poids mort. Il faut constamment former et reformer, faire intégrer les nouvelles réalités. Effectivement cette situation pour l'homme est très angoissante. Il est en minorité et dans une situation d'hétérogénéité totale. Or l'individu a appris que c'est le politique qui dirige ce monde... Et le politique est son dernier accès à un sens de contrôle sur cette réalité qu'il subit. Une fracture nette apparaît entre les classes les plus souples, les plus adaptées, qui embrassent ces nouvelles réalités et ceux qui restent sur le bas côté, les "poids morts", les rigides...
-
J'ai pris le temps ce soir de lire la page wiki que j'ai mise en lien, et je vois que j'ai eu tort : c'est imbitable. Ellul est infiniment plus clair que ça. Pour te répondre, oui, les développements que vous faites s'inscrivent exactement dans le développement du système technicien, bien qu'à l'époque de cette analyse, de tels développements étaient encore impossibles.
-
@Demsky @Engardin je propose de poursuivre ici la discussion entamée dans l'autre fil si vous le souhaitez. Le problème que je pose et en réponse à ta remarque @Engardin est celui des rapports entre système technicien et capitalisme. (Anders devrait y avoir toute sa place.) Ta remarque étant "la technicité n'est qu'une arme ou un camouflage pour le capitalisme". Je me contente pour le moment de dire qu'il faut je crois saisir la singularité du système technicien qui dépasse largement le cadre du capitalisme et, dans une certaine mesure, le réoriente, le transforme (mais de façon pas évidente du tout). La page wiki sur le "système technicien" avant que j'y revienne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Système_technicien À plus !
-
Tu trolles c'est pas possible Je te dis que Charbonneau était l'ami d'Ellul, pas de Anders. Je veux bien la référence de la citation que tu as produite stp.
-
On parlait d'Ellul... Peux-tu donner la référence de la citation que tu as produite ? Te revoilà en pleine forme ! Ça fait plaisir. Oui le capital est une réalité bien plus ancienne que le XIXe. Sur ce sujet on peut lire avec profit... Jacques Ellul (non je ne suis pas monomaniaque) et son Histoire des institutions en cinq tomes, depuis la Grèce antique jusqu'au XIXe. Les institutions y sont entendues au sens sociologique, incluant donc la monnaie, le commerce, etc. C'est très touffu ! Et ça fait encore référence dans les facultés de droit. C'est un travail purement académique de compilation et de synthèse, qui lui avait été commandé peu de temps après sa thèse en histoire du droit romain. (Tout ça pour dire l'air de rien haha qu'Ellul a dans ses analyses une vision historique peu commune, qui je crois explique pourquoi il saisit aussi bien la spécificité des orientations de son temps.) Il a en outre enseigné Marx pendant plusieurs décennies. L'un des rares en France à avoir effectivement lu tout Marx. Raison pour laquelle il se distance du marxisme.
-
Ce n'est pas plutôt de son ami Charbonneau, cette citation ? Ça ressemble beaucoup à sa plume très confuse. (Et pourquoi ne pas donner la référence du livre, quitte à citer un paragraphe ?) Sur la technique, et à défaut de le lire donc, il faudra me croire sur parole : il va plus loin que toute sa génération ; tu les retrouveras à partir de lui, mais l'inverse n'est pas vrai.
-
Il est vrai que ce sujet est de plus en plus fourre-tout.. Mais là tu trolles carrément avec ta citation d'un ouvrage sur Anders ! C'est pas la technique, le sujet ! Et moi qui ait invité Scénon à participer.. maintenant je dois le supplier carrément de recadrer mon propre fil. Tu n'as pas répondu : familier d'Ellul ? Je reste étonné par ce renvoie vers Anders comme s'il ne fallait pas s'arrêter trop longtemps sur Ellul ?
-
C'est parce que c'est la page de Boudon en Anglais Boudon est surtout connu en France où il a façonné un courant et influencé plusieurs générations de sociologues. La grande opposition à l'époque était Boudon Bourdieu... Une sociologie très théorique, abstraite, très statistique aussi. En plein dans les grandes tendances de l'époque. Mais nous nous éloignons..
-
Oui, tu mets le doigt sur quelque-chose d'essentiel. Je pourrais sans doute retrouver ce texte, d'un anthropologue qui avait fait une étude de techniques d'accouchement, où les accoucheurs interviennent en cas de difficultés, notamment par la musique et des chants. On se dit a priori que c'est ridicule et arriéré mais il constatait lui-même que l'effet était souvent étonnant. Et il analysait ce qu'il se passait, les chants, les rythmes, et trouvait ceci : les guérisseurs racontent une histoire, et cette histoire imprime un sens à la douleur, à l'empêchement : c'est une lutte entre des héros qui figurent l'enfant et la mere, et telles et telles épreuves qu'ils doivent surmonter ; selon l'anthropologue, ils fabriquent, musicalement et par les mots, un "miroir" symbolique pour dégager une issue, avec un succès indéniable quoi que bien sûr pas automatique, et sans qu'on sache bien pourquoi. (J'imagine qu'au moins l'angoisse voire la panique de la mère peuvent y trouver un remède.) Toute notre vie psychique et affective me semblent baignées de la même façon d'un "tissu symbolique" où les "stases de sens" qui se forment à la suite d'expérience ou d'événements, forment autant de points de souffrance qu'il faut souvent reprendre, remanier.
-
C'est drôle comme réaction. Vous avez lu Ellul ? Vous connaissez l'oeuvre ?
-
Voilà qui me fait très plaisir. Vraiment. J'ai passé un temps fou à fréquenter Ellul puis à tenter de faire valoir l'intérêt pour des etudiants de se confronter à ses analyses de la "société technicienne" (analyses qui commencent en 1954, actualisées jusqu'à la fin des années 80). Sans aucun succès. Ce fut désespérant. C'est qu'Ellul avait le défaut d'être chrétien. Et surtout de taper systématiquement là où ça fait vraiment mal. Pourquoi on le lisait (tout le monde le connaissait en fait...) mais on n'en disait rien, on s'en défiait. Le grand Boudon lisait tous ses livres... Mais la seule mention dans toute son oeuvre d'Ellul se trouve dans un dictionnaire de la sociologie à destination des étudiants, et l'article sur Ellul commence par "Moraliste plutôt que sociologue, J. Ellul..." Quand on connaît l'œuvre et l'homme, c'est une balle dans le dos. Mais c'est comme ça... Enfin je pense que vous deux vous entendriez très bien ! Même ses livres d'éthique chrétienne dans lesquels je suis entré à reculons et en me bouchant le nez au départ, se sont souvent avérés lumineux passé l'acclimatation. Allez j'arrête
-
Développée chez Jacques Ellul, La Parole humiliée. Un livre étonnant de simplicité (dans le bon sens) et de profondeur (idem).
-
Bonjour Tison On peut sans doute, et dans cette lecture "mirage lointains, mirages au loin" se lirait de la même façon
-
Nager dans un océan de tristesse, Chercher les bords, jetter ses regards en avant, en arrière, Haleter et se débattre de toute sa fougue et ne trouver, Que planches pourries, ricanements perfides, Et sinistres clapotis d'épaves à la dérive, Mirages lointains, mirages au loin Nager dans un océan de tristesse, et se résoudre, se résoudre, Qu'il n'y ait de bord Pourquoi nager ? Pourquoi nager ? Nager, nager encore, À quoi bon les bords, Quand j'ai, moi Un océan, un océan sans fin
-
Je veux bien le croire. Pour en revenir à l'idée de départ, l' '"énergie sexuelle" est donc oui l'une des plus manifestes qui soit, je veux dire, dont les effets se font le plus nettement sentir selon qu'elle est satisfaite, contrariée ou contenue, embrassée ou déniée, canalisée ou non, etc., presque au même titre que manger, boire ou dormir ! Et sans aucun doute elle fait depuis toujours l'objet de "contrôles" et de "structures" en lien avec les rythmes rituels et sacrificiels. (J'entends par sacrifice de façon generale le don de quelque-chose à quoi l'on tient ou à quoi l'on a tendance selon une disposition automatique - manger, boire, respirer, se reproduire...) Tu m'orientes vers Sade régulièrement (comme tout ton lectorat d'ailleurs) mais je suis la piste des livres de sagesse en ce moment. J'y trouve beaucoup de choses qui m'arrêtent souvent longtemps, le temps de bien les cogiter ; j'espère que tu ne prends pas mal mes fins de non-recevoir (même si je t'imagine assez indifférent ou habitué à la chose), c'est simplement que je suis ailleurs pour le moment, mais il se pourrait bien qu'un jour je mette un ou deux pieds chez Sade grâce à toi. Pour en revenir au sujet donc, de la nature de l'âme, et si je parle d'expérience, je me trouve devant des contradictions. D'un côté, quand je suis la piste de la parole, j'aperçois que l'âme est un être qui appartient à (ou répond, ou relève de) la parole. Mais dire ça, ne veut pas dire qu'elle n'existerait pas, mais bien l'inverse : elle existe oui, comme cette "fiction" ou disons possibilité, potentialité appelée à se manifester, à "lever" comme le grain, par le travail de la parole. Dans la parole j'inclue l'imaginaire radical (Castoriadis). Parce que, pour avoir bien côtoyé Castoriadis, je suis arrivé à comprendre de quoi il parlait en fait, mais j'ai vu aussi qu'il n'avait pas suffisamment insisté sur la parole comme telle. L'imaginaire radical est une production de la parole ; sans elle, sans ses impulsions, son travail au cours de l'enfance, l'individu n'entre pas en contact avec cet imaginaire, celui-ci ne se déploie pas et l'individu reste coupé de ce terreau qu'il abrite en lui-même avec les autres. (Aujourd'hui, bien que la parole garde une importance décisive, l'image a pris une telle envergure, que toute la formation psychique en est transformée. Je trouve stupéfiant que ceci pose aussi peu question aux intellectuels de notre temps. Pourtant aucune société dans l'histoire n'a baigné à ce point dans un univers d'images, enveloppant toute la vie, depuis la plus tendre enfance, avec une telle intensité, une telle force de captation et de formation ; qui peut arguer que ce soit anodin ? Et pourtant qui se demande activement ce que ça fait ?? La vue est l'organe de la réalité ; ce que notre cerveau voit, au niveau le plus primaire il le tient pour le réel ; c'est ce qu'il a appris pendant des centaines de milliers d'années. Or, dans le même temps, le discours s'appauvrit : le niveau d'élocution, de familiarité avec la langue, de créativité dans la parole, est en chute libre, bien qu'il y ait une irreductibilité de cette créativité. C'est tout de même très inquiétant.) Et en même temps, la parole ne semble qu'être l'occasion - l'occasion ou le chemin qui conduit à l'âme. Car cette parole par ce terme renvoie à quelque-chose de primordial, de "plus profond" que la parole. Que nous confondons donc volontiers avec le corps et ses "élans vitaux".
