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Dompteur de mots

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Tout ce qui a été posté par Dompteur de mots

  1. Et l'étonnement de Platon ? Et la curiosité ? Je prends la question qui est la plus à même d'englober ou de synthétiser l'ensemble du travail philosophique: à savoir en quoi consiste une vie bonne. Or, il s'agit d'une question qui est fondamentale normative, en ce sens que l'être qui se la pose veut établir comment sa vie devrait être. Seulement, une question normative est une question à laquelle on ne peut répondre qu'en faisant intervenir ses forces intuitives; c'est-à-dire que ce n'est pas quelque chose qui se réduit à un raisonnement analytique ou au seul cheminement d'une pensée géométrique. Qu'est-ce que nos forces intuitives ? Celles qui sont liées à notre corporalité: par exemple, intuitionner, c'est un peu "sentir" les choses, porter attention au bourdonnement de notre être, aux crépitements de nos nerfs, aux torsions de nos tripes. Dans le monde moderne, la corporalité est dévaluée au profit de l'abstraction, et l'intuition au profit de la pensée géométrique. Pourquoi ? Par force d'un espoir naïf, parce que nous avons cru trouver un raccourci à nos grandes questions: celui de la Vérité. Nous avons cru pouvoir faire de la grande question normative de la philosophie une question positive, ou descriptive: comme si l'objectif avait été de déterminer en vérité quelle est la meilleur façon de vivre, plutôt que d'effectivement avoir à trancher pour soi-même; comme si l'important était d'établir une théorie de la vie bonne au lieu de la vivre ! Ce biais philosophique de la pensée moderne s'est répercuté sur la posture intérieure de l'homme, qui s'est retrouvé pris au piège d'une espèce de dédoublement entre sa réalité vécue et sa vérité pensée. D'où le fait que nous entendons parfois dire que nous vivons dans une société du "spectacle" (à dessein, je détourne quelque peu le concept de Guy Debord): le spectacle d'une vie à laquelle nous assistons de plus en plus, et donc à laquelle nous nous sentons de plus en plus étrangers. Dans ce contexte, la philosophie peut certainement elle aussi devenir une sorte de spectacle - en l'occurrence, un spectacle philosophique: c'est-à-dire une espèce de jeu abstrait et insensé. Tout cela étant dit, je ne pense pas que la philosophie ait jamais été une pratique réelle pour la multitude... Un relativisme ou un scepticisme absolu serait en effet une forme de non-philosophie, c'est-à-dire de non-engagement par rapport à la quête qui est à la base de la philosophie mais de telles choses n'existent pas: on est toujours sceptique quant à quelque chose, quant à une catégorie de choses, et on ne fait jamais que relativiser certaines choses. Toutefois, nous pourrions à bon droit spéculer à propos d'une posologie du relativisme et du scepticisme, c'est-à-dire nous demander dans quelles circonstances ces attitudes peuvent être utiles et légitimes. Et ils n'ont pas tort ! Si la philosophie ne fait que mobiliser les forces de l'être lié à sa faculté d'abstraction ou à sa pensée géométrique, alors ce n'est qu'un jeu de mots et de théories concurrentes qui n'a aucune espèce d'utilité. Les philosophes ont le devoir de tenter de mobiliser les forces intuitives de l'être.
  2. Non, la philosophie peut passer par des opinions, petite cervelle de moineau !
  3. Tiens ! Vous êtes sympathique vous !
  4. L'idée d'unité peut être tournée à bien des sauces. Préserver l'unité de la famille ne peut passer que par l'instauration de certaines règles élémentaires de respect. On peut au moins compter deux situations intenables: celle où l'unité est préservée à tout prix, et celle où l'unité souhaitée a une teneur totalitaire. On remarquera par contre que dans les deux cas, il ne s'agit plus vraiment d'unité, mais bien de contrôle, de domination. À mon sens, le concept même d'unité suppose l'adhésion et le bonheur de ceux qui sont unis.
  5. Eh bien ! Vous avez remarqué la différence qu'il y a entre la nature humaine et les règles morales que les hommes se donnent ! Et ce, dès l'enfance ! Quel pénétrant observateur de l'humanité vous êtes Annalevine ! Que pourriez-vous nous dire d'autre ? À quel âge précoce avez-vous par exemple remarqué que la morale dissimule souvent des relation de domination ?
  6. Oui. Clairement, c'est quelque chose qui te préoccupe beaucoup. La pensée moderne étant très axée sur la rationalité dite objective, soit celle des sciences, je suppose que nombre de philosophes essaient de rallier les consciences aux préoccupations philosophiques - c'est-à-dire essentiellement à ce qui se rapporte au sens de l'aventure humaine - en se drapant de cette rationalité. Une erreur fatale s'il en est une, puisque la philosophie peut à bon droit s'élever au-dessus de la science. Non pas parce qu'elle pourrait fermer les yeux sur ses enseignements, mais plutôt parce la rationalité objective n'est finalement que l'une des provinces de la pensée et que la philosophie a pour tâche d'unifier, de diriger, d’œuvrer à ce qu'il puisse se dégager un sens de notre sempiternel fourmillement intérieur. Une autre erreur est celle du recul métaphysique. Certains philosophes interprètent ce droit dont j'ai parlé de la philosophie à s'élever au-dessus de la science comme un droit de spéculer à la manière de la science sur de chimériques généralités de l'existence. À défaut de mieux, ma solution passe usuellement par la philosophie à coups d'épingle d'Adorno, le retour au petit, à l'ordinaire. Il s'agit de plonger dans le trivial, dans le banal de l'existence pour faire jaillir l'intensité qui se cache derrière le voile des choses. Mon idéal est de faire disparaître jusqu'à la notion même d'objectivité et de subjectivité, de faire passer l'esprit dans une danse, un jeu qui transcende le seul alignement des mots, de nous faire tâter de ce que Kierkegaard appelait le don poétique de l'existence. Personnellement, je suis complètement indifférent au bloc principal de la philosophie de Heidegger, où les choses ont une teneur plus systémique. Mais dans ses petits essais, ses conférences, ses chemins qui ne mènent nulle part, il brille souvent. Mais la philosophie existentialiste ne se résume pas à Heidegger, loin s'en faut. Il me semble que tes reproches ne s'appliquent que très mal à Camus, Kierkegaard, Jankélévitch ou Nietzsche. Pourquoi je ne cite pas Sartre ? Parce qu'il est complètement surévalué, sans doute à cause de l'importance qu'a revêtu sa vie mondaine. Je trouve au contraire que l'existentialisme fut un superbe effort de la philosophie pour ressaisir l'état spirituel de l'homme dans l'aventure de la modernité. L'existentialisme demeure une source formidable d'outils pour tenter de comprendre les tenants et aboutissants du malaise, du mal-être qui habite tant de gens.
  7. C'était volontaire. Je voulais, par le moyen de cette subversion d'une règle élémentaire de la langue française, refléter l'unité conceptuelle qui préside au Droits de l'homme: les droits sont multiples mais, en quelque sorte, ils ne sont qu'un. Le concept de dignité est un concept large qui peut être tourné à bien des sauces. Derrière le Droits de l'homme, un concept de dignité précis se profile. Même chose pour ce qui est du concept de personne. Il faut aller piocher du côté de chez Kant pour appréhender les racines de cette morale. Pour ce qui est de ta critique, elle rate la cible car, comme cela a été abordé avec Déjà ailleurs, ce n'est pas parce que la boussole n'est pas utilisée qu'elle en devient inutile. D'ailleurs, il me semble que nous pouvons être reconnaissants que les civilisations occidentales se soient donnés cet ensemble de principes. C'est trop souvent bafoué, traité avec hypocrisie, galvaudé, mais ça n'en demeure pas moins une base collective solide de discussion, de critique et de contestation des agissements des divers États.
  8. Non, aucune trace de contrariété Je ne pense pas que tu pourrais me contrarier Épixès, puisque tu es manifestement un être capable de sincérité intellectuelle. En effet, et on arguera avec raison qu'une transcendance collectivement fondée n'est justement pas une transcendance. De plus, un critère collectivement admis a l'inconvénient de reposer sur l'arbitraire de l'évolution des sociétés et non sûr une quête, une recherche du bien. Cette vision ne tient pas compte du fait de la diversité des tempéraments: à savoir que certains êtres préfèrent s'imposer, tandis que d'autres préfèrent obéir. D'un autre côté, celui qui obéit le fait sans doute parce qu'il constate que c'est la meilleure position qu'il puisse adopter au regard des forces qu'il estime siennes. Cela ne le dispense donc pas du titre de brute morale. La vision que tu exposes s'approche drôlement de l'état de nature de Hobbes, où chacun est en lutte perpétuelle contre chacun. Étonnamment (et à mon propre étonnement d'abord), sans tomber dans les mièvreries rousseauistes (Dieu m'en garde !), j'ai une vision beaucoup plus positive de l'homme. Je pense que notre nature est plus nuancée: que nous sommes certes habités par une impressionnante propension à l'égoïsme, mais que nous avons aussi un accès naturel à des intuitions morales, ou du moins à un potentiel intuitif de cette sorte. Et ce potentiel intuitif, il émane de ce que nous contractons dès la naissance - que nous le voulions ou non - une dette à l'égard de l'humanité. Car l'humanité - bonne ou mauvaise - nous fait bien plus que nous nous faisons ou que nous la faisons. On peut bien pester contre les hommes, contre la terre, contre l'univers entier, contre l'existence elle-même, on n'en demeure pas moins irrémédiablement lié à l'humanité.
  9. Non. La philo, c'est pas pour Niti. Maintenant, hors de mon chemin, moucheron !
  10. Comment sais-tu que tu crée du bien ou du bonheur ? Quels sont tes critères ? (Suspense: allons-nous finir par atteindre la sphère du questionnement philosophique ?)
  11. Je n'ai pas dit que je pensais qu'il y avait un critère moral transcendant, j'ai dit que je posais la question à savoir si une telle chose est possible. Autre question possible: les hommes devraient-ils se doter d'un ou de plusieurs critères transcendants ? La réponse du monde moderne est en quelque sorte "oui", dans la mesure où la plupart des États adhèrent au Droits de l'homme - le critère étant ici le respect de la dignité de la personne.
  12. Je posais la question à savoir si un critère moral transcendant peut être envisagé, ce quoi à quoi nous nous entendions plutôt à l'idée qu'une telle chose n'existe pas. Votre issue face à cette situation consiste à prôner une attitude de détachement s'appuyant sur la relativité de toute morale. Or, je m'amusais à vous tarauder quant aux faiblesses éventuelles d'une telle position.
  13. C'est du pur masochisme de ma part. J'ai besoin de ce type de stimulus pour me sentir vivant. Possible, mais tu m'accorderas que le cours de la pensée morale relativement à cette valeur varie de manière appréciable selon les époques. Un critère transcendant serait un critère qui nous permettrait de poser des jugements moraux en nous situant au-dessus de toutes les déclinaisons particulière de la morale. La notion d'injustice demeure relative aux différentes morales. Tout à fait: le sens éthique ou moral est naturel à l'homme... ou plutôt inhérent au fait de sa vie collective. Pas du tout. En philosophie classique ou académique, on distingue les morales de type déontologique (qui reposent sur un a priori) et les morales téléologiques (qui tendent vers une fin). Parmi les morales téléologiques on trouve non seulement celle des valeurs, mais aussi les morales dites conséquentialistes (qui reposent sur un calcul des conséquences), dont par exemple l'utilitarisme. La Règle d'or appartiendrait au genre des morales déontologiques. Cela dépend. Il faut parfois distinguer la morale des véhicules culturels par lesquels elle s'incarne. Beaucoup de gens se sont éloignés des institutions du christianisme tout en continuant à porter les enseignements du Christ, par exemple les prescriptions déontologiques du Sermon sur la montagne. La boussole est-elle moins utile parce qu'elle mal utilisée ou pas utilisée du tout ? Autrement, l'Éthique ne sera rien d'autre qu'une formalisation des mœurs du présent. Mais voilà: c'est le devoir d'un philosophe de réfléchir au-delà du présent, de devenir un inactuel comme disait Nietzsche. À ta défense, dans le cas que j'ai cité, la valeur défendue n'est pas tant le bonheur que l'apparence. Les gens luttent souvent pour préserver une apparence d'eux-mêmes qui s'accorde avec les poncifs de la société, et cela jusqu'à croire en leur propre bonheur, pourtant mièvre, sinon sans substance. Le système au sein duquel nous évoluons veut des soldats dynamiques, allumés, qui respirent le bien-être et aimant jouir de la société de consommation. Le paradoxe est alors que certains vont sacrifier leur propre bonheur - réel celui-là, pour adhérer à ce bonheur de convention. Ce n'est pas inintéressant comme distinction ! Le bon et le mauvais émaneraient de jugements égocentrés, tandis que le bien et le mal découleraient de jugements formulés en se plaçant dans un contexte collectif. Qu'est-ce que le bien ? Comment sait-on que l'on fait le bien ?
  14. Nul besoin qu'il s'agisse d'un critère absolu. Il suffit qu'il soit collectivement admis. La brutalité est un caractère humain, mais ce n'est pas le seul. Tous les hommes ne sont pas des brutes. Est-ce que dans le dialogue, dans le discours, l'homme n'est pas en mesure de tirer un moyen terme entre sa soif de pouvoir et sa grégarité ? Évidemment, un dialogue est impossible sans une certaine dose de ce relativisme. À moins qu'une dose d'hypocrisie ne puisse faire l'affaire...
  15. La question demeure entière: bien faire quoi ?
  16. Le dialogue est toujours un peu complexe avec toi Zenalpha parce que tu sembles animé par une méfiance à l'égard de la philosophie. Ton approche est très axée sur la science. Quels sont au juste les philosophes qui te parlent ?
  17. Dans ce cas, je n'en suis pas trop éloigné, quoiqu'il me dépasse complètement que l'angoisse puisse être désignée comme tonalité fondamentale de cette affectivité (chose dont tu t'étonnes d'ailleurs aussi). Je te remercie par ailleurs pour la référence. Je mets ça sur ma pile de lectures à effectuer Je pense donc, comme mentionné plus haut, qu'il est abusif de faire de cette angoisse une sorte de tonalité fondamentale de l'affectivité humaine. Cela dit, cette angoisse demeure tout de même l'un des moyens les plus universels de faire l'expérience de cet espèce de vacuum où tous nos raisonnements ne tiennent plus, où nous remontons jusqu'à l'expérience la plus brute de notre existence. L'extase en est sans doute une autre (voir le succulent ouvrage de George Bataille L'expérience intérieure à ce sujet). Et je suis d'accord cher Tison: nos moments d'étonnement, du moins de cet étonnement profond dont parlait Platon, correspondent certainement à de brèves et fulgurantes ouvertures de notre être sur ce même vacuum.
  18. Bien faire, fort bien. Mais bien faire quoi ? Ici commence le débat moral.
  19. La question n'est pas de savoir quelle est l'instance délibérative, mais plutôt de savoir qu'est-ce qui peut légitimer un discours moral. Or, vous dites plus loin que c'est l'efficacité qui est le critère, et plus précisément "l'efficacité à contribuer à atteindre ce but suprême". Je me permets ici de vous demander quel est le but suprême dont vous parlez. C'est là qu'une distinction entre morale et éthique peut être utile. La morale procède par impératif catégorique, tandis que l'éthique procède par impératif hypothétique. Les morales s'entrechoquent et se combattent, tandis que les éthiques peuvent potentiellement se rencontrer, entrer en discussion et trouver des compromis pratiques. Nous sommes tous, à la base, habités par un esprit moral, en ce sens que nous sommes porteurs des valeurs qui nous ont été inculquées, certes à des niveaux de rigidité différents, selon le type d'éducation reçu. Par exemple, les éducations religieuses supposent ordinairement un attachement plus rigide aux valeurs inculquées. Maintenant, nous pouvons tous potentiellement développer, tel que vous le décrivez, un détachement par rapport à nos valeurs, de manière à entrer dans un mode de réflexion éthique. Toutefois, le potentiel d'évolution en ce sens semble limité. À l'heure de la mondialisation, l'écart entre les morales qui cohabitent au sein d'une même communauté augmente de façon telle que l'établissement d'un compromis éthique exige un détachement tel qu'il vient menacer de délitement l'identité individuelle. Et à un certain point, le jeu des affects qui sous-tendent les états d'esprit moraux et éthiques semble parfois s'inverser, en ce sens qu'une philosophie du compromis moral tel que celle du multiculturalisme semble elle-même prendre des allures de morale rigide, imposant ses tabous, son langage policé, mettant de l'avant ses prêtres, et étant récupérée par des acteurs économiques et politiques qui y trouvent leur intérêt. Au bout du compte, l'ennemi, c'est toujours la culture de troupeau, la substitution d'une pensée normée à une pensée individuelle robuste, qui sait affronter les zones d'ombres, ainsi que les mille et une nuances de la réalité, y compris ses zones de conflits.
  20. Dirais-tu par exemple que l'honneur a autant d'importance que dans les temps médiévaux ? Je n'affirme pas que les valeurs humaines sont arbitraires :)/ Mon affirmation à l'effet que "le monde d'aujourd'hui n'a jamais été aussi moral... au regard des valeurs qui sont les siennes" était ironique. Il s'agissait de mettre en évidence la relativité d'une telle affirmation. Des tendances ? Possible. Mais toujours rien que l'on puisse ériger à titre de critère transcendant. Soit dit en passant, la Règle d'or n'est pas une valeur. Elle relèverait plutôt de ce qu'on appelle une morale déontologique. Remarque bien que c'est précisément pour cela que les hommes se donnent des outils moraux visant à guider leurs actions. Le bonheur constitue certainement une valeur morale et c'est particulièrement vrai de nos jours, alors que la recherche du bien-être individuel prime sur d'autres valeurs qui étaient autrement plus fondamentales autrefois: la piété, le sens du travail, la fidélité, le devoir, etc. Évidemment, ce bonheur qui est tant valorisé est une déclinaison particulière du concept, qui a notamment à voir avec la jouissance par la consommation matérielle. Tandis que l'on pourrait certainement spéculer sur une autre conception, plus globale celle-là, qui concerne la nature humaine elle-même. Est-ce qu'effectivement tous les hommes ne recherchent pas naturellement leur bien-être ?
  21. Une affirmation hasardeuse, si l'on considère que les valeurs morales n'étaient pas les mêmes dans le passé. Il faudrait plutôt dire que le monde d'aujourd'hui n'a jamais été aussi moral... par rapport aux valeurs qui sont les siennes. Ou sinon, il faudrait trouver un critère qui transcende toutes les déclinaisons particulières possibles de la morale, sur la base duquel nous pourrions porter un jugement quant à la valeur de ces déclinaisons. Par exemple, le bonheur du genre humain. Évidemment, le problème se pose alors de savoir sur quels critères un tel bonheur peut être jugé. D'autant plus que toute morale ne vise-t-elle pas le bonheur du genre humain ? Le problème semble donc insoluble: tout jugement sur le cours général de la morale semble tomber lui-même dans la catégorie du jugement moral particulier.
  22. Je ne suis pas certain qu'il soit réellement utile d'affirmer que "le sentiment signifie une réalité qui est au-delà ou extérieure à la pensée", puisque nous percevons tous intuitivement que nos sentiments ne sont pas universels, qu'ils nous sont propres. Et cela d'autant plus qu'en utilisant le vocable "sentiment" vous vous placez déjà dans un système de référence au sein duquel le monde se trouve coupé entre ce qui relève de la réalité objective et ce qui relève de ma réalité subjective. Je pense donc que ces formulations ne font que créer une confusion autour de votre pensée qui par ailleurs est importante et mérite d'être lue attentivement. Mais il n'est pas facile d'exprimer ce que vous voulez exprimer et je compatis. Il me semble tout de même que le noeud de cette pensée (je prends l'hypothèse que je vous comprends; toutefois, je ne connais pas le morceau de Heidegger dont vous parlez) consiste à prendre conscience d'une erreur toute simple que nous commettons constamment et que nous finissons par oublier: à savoir que la réalité objective que nous déduisons de notre expérience de l'existence n'est pas primordiale puisqu'elle n'est précisément qu'une déduction. Notre rapport le plus primordial avec le monde en est plutôt un d'états affectifs. "Le monde m'affecte" et ma pensée n'est par suite qu'un long développement de ce complexe d'affections. Y compris ma pensée rationnelle, laquelle est forcément, dans ce contexte, sous-tendue elle aussi par des états affectifs. Cela signifie, d'une manière extrêmement tordue par rapport à notre façon usuelle d'agencer les termes de notre pensée, que la pensée rationnelle ou que la pensée objective n'est pas vraiment objective mais qu'elle n'est déjà qu'un dérivé de certains états affectifs. Figure aussi dans le même genre de registre de pensées la citation que Wittgenstein fait de l'un de ses collègues (à quelque part dans ses recherches sur le langage) à l'effet que la logique est foncièrement normative (ce ne sont pas les mots exacts). Cela signifie que la logique ne constitue pas une sorte de noyau de notre pensée, ou encore quelque chose comme "la forme même de notre pensée" (le genre de platitudes que sortaient Kant ou Schopenhauer), mais qu'il ne s'agit encore là que d'une forme dérivée de notre pensée, elle aussi sous-tendue par des états affectifs. Qu'est-ce qu'un état affectif ? Quelque chose comme le résultat du mélange du flux du monde dans notre organisme et du flux de notre être, de notre Désir (comme dirait Spinoza). Flux, reflux: et la première chose que je sais ou plutôt, que j'ignore dans 99.99 % des cas, c'est que je suis affecté, que je suis engagé malgré moi dans une danse avec le monde. Il est à noter que ce dernier accent poétique n'est pas innocent: dans le registre de ce que je suis en train de dire, l'architecture géométrique usuelle de ce que nous disons ne tient plus tout à fait. Nous sommes en train, comme dirait Bergson, de remonter la pente de la pensée, pour arriver dans un lieu où il faut savoir lire entre les lignes - un savoir-faire que la poésie, avec sa manière de subvertir le langage, est le plus à même d'induire. Le langage est un monde de conventions (encore Wittgenstein ! ... ou Nietzsche ?) qui nous tire malgré nous vers la façon usuelle de voir les choses. Il faut savoir le combattre. Je danse donc avec le monde et cette danse se perfectionne à mesure que mon état affectif se distribue au travers de la guirlande de fonctions cognitives qui me constituent. Maintenant, à la musique du monde de laquelle origine cette danse, se rajoute bientôt la musique de la société, de l'Homo politicus en moi; et encore: celle de l'Homo Faber, de l'homme industrieux. Ce sont ces 2 dernières musiques qui la plupart du temps me subjuguent, orientent définitivement ma danse, et me font passer directement vers des états affectifs définis et auxquels je suis si habitué que je ne les perçois plus et que les gestes rationnels qui accompagnent ces états me paraissent le coeur même, l'état naturel et premier de mon être.
  23. Pourtant, ce topic découle bien du fait que vous doutez de ce que vous venez d'écrire, non ?
  24. Pourquoi prenez-vous pour acquis que vous devez garder vos valeurs ? Ne passent-elles pas difficilement le test de la réalité ? Ne vous rendent-elles pas malheureuse ? Ne vous font-elles sombrer dans le ressentiment ?
  25. Mais un sentiment n'est porteur d'un possible apprentissage que dans la mesure où il peut être lié à une cause. Et ainsi, vous pouvez bien me parler des sentiments de sérénité et de devoir accompli comme étant garants de la vérité de la vertu, mais si vous les poussez hors de tout contexte et que vous les prenez comme pures potentialité de la sensibilité humaine alors ils ne sont garants de rien du tout. Du reste, nous pourrions ajouter à cela qu'une potentialité de sentiment n'en est pas un. Le sentiment toujours le résultat de la rencontre de 2 choses: un être et un contexte donné. Donc, si vous êtes raisonnable et que vous reconnaissez que la sérénité et le sentiment du devoir accompli ne peuvent se vivent que concrètement (je sais, c'est une thèse audacieuse...), alors vous devez aussi reconnaître du même souffle qu'ils sont affectés par la culture humaine et par conséquent, votre vérité innée s'en va chez le diable. Et c'est d'ailleurs probablement ce qui peut lui arriver de mieux. Je vous remercie pour cet éclairage crucial à ma compréhension.
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