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Dompteur de mots

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Tout ce qui a été posté par Dompteur de mots

  1. L'espèce humaine évolue toujours. Nous grandissons par exemple. Nos aïeux étaient bien plus petits. Sans compter que l'eugénisme est devenu une pratique banale. On la pratique couramment en ce qui concerne les fœtus atteints du syndrome de Down par exemple.
  2. Une femme insatisfaite ! :wub: Quoi de plus doux qu'une occasion de satisfaire une femme ? *** Et bien c'est une lutte pour essayer de ne pas flancher, pour ne pas me laisser envahir par l'anxiété et la tristesse. Quelle forme prend-t-elle exactement en termes de pensées ? Je vais probablement ressasser tous les scénarios médicaux possibles, tenter de trouver, plus ou moins obsessionnellement, des indices de ce que pourrait être le verdict final dans les données qui sont à disposition. Je vais penser sans doute aussi aux conséquences possibles des divers scénarios. Mais à vrai dire, j'irais surtout me connecter sur ma conjointe, puisque qu'après tout c'est elle qui est dans l’œil de la tempête. À rester immobile, j'enchaînerais les pensées obsessionnelle quant au rendu du verdict. Mon réflexe de survie serait donc de me projeter dans l'action. De communiquer mon amour à ma conjointe, qu'elle ne se sente surtout pas seule dans cette épreuve. Parler à mes proches, former un cercle de solidarité. Me creuser la tête pour trouver des manières d'égayer la situation. Trouver des blagues qui la feront rire. Etc. Mon désir me porterait naturellement à vouloir que le verdict soit favorable, mais mon tempérament (et ma philosophie) ne me porte sincèrement pas à élaborer ce vouloir par l'imagination. Ici, je partage la perplexité de notre ami Déjà: qu'est-ce que tu attends Théia ? Que l'on te dise que nous prierions dans ces moments-là ? *** À force de réfléchir à ma façon de réagir à ce type de situation, il me vient un souvenir. Tu voulais quelque chose d'intime ? Voici quelque chose d'intime. Parfois, lorsque je suis dans une situation défavorable, et quelque peu pressé par le temps, donc sans vraiment de ressources pour agir de manière constructive, il me vient spontanément le sentiment de l'espérance: je me sens porté, l'espace d'une fraction de seconde, à implorer quelque force transcendante. Or, il me vient aussitôt, de manière purement instinctive - je veux dire que cela n'est pas le fruit de quelque résolution rationaliste, d'ironiser l'apparition de ce sentiment en me disant par exemple, à la manière d'un religieux: "Faites que ça fonctionne !" (la phrase en question étant tournée selon chaque situation). Et alors je me trouve très drôle. J'éprouve une satisfaction de posséder ce type de recul, car cela me permet de sortir de moi-même pendant un instant, de moins me perdre dans l'anxiété. Mais je sens d'ici vrombir les délicats lobes de ton cerveau Théia, alors que tu te demandes s'il n'y a pas malgré tout, au travers de cette ironisation, quelque chose de vrai ? Et bien oui, il y a là-dedans quelque chose de vrai. Et ce quelque chose de vrai c'est l'émergence d'un niveau de pensée supérieur, où l'on se hisse à la dimension "tectonique" des événements. C'est cela qui semble poindre en nous dans ces moments-là: le rapetissement des contingences individuelles au profit d'un plongeon dans les grands mouvements du destin (je n'utilise pas ce mot dans son sens déterministe, mais plutôt pour désigner justement cette conscience de la tectonicité des choses). C'est quelque chose ma foi qui peut être étourdissant. Il faut être disposé à recevoir des choses-là. Je me souviens concrètement en avoir fait l'expérience lors de l'enterrement de ma grand-mère. On se sent devenir plus grand que soi. Ça a été mon plus bel enterrement. Freud appelait cela le sentiment "océanique" des choses, et il en faisait d'ailleurs précisément l'origine de la religion. Mais il le réduisait aussi à son éternel schéma familialiste en affirmant que ce sentiment dérivait du désir du père (i.e. du désir de bénéficier de la protection du père), soutenu au-delà de l'enfance par la peur du destin (d'où le "Père" chrétien). Ce qui nous indique que Freud ne s'est intéressé qu'à la partie négative de ce sentiment, c'est-à-dire celle qui est consommée en représentations régressives. Pour ce qui l'intéresse, Freud a sans doute raison. Seulement, cela n'épuise pas le sujet, et ce qui l'intéresse n'est pas la totalité de la chose. Il y a bien une partie positive à ce sentiment, pour autant qu'il fasse l'objet d'une acceptation tragique. Nietzsche développe beaucoup dans son oeuvre sur cet aspect du tragique et, pour rejoindre ce que j'ai dis plus tôt quant au passage à une conscience de la tectonicité des choses, il parle du "frisson d'effroi qui saisit l'homme lorsqu'il s'aperçoit soudain que les phénomènes l'égarent et que le principe de causalité semble mis en défaut", et il fait référence au "délicieux ravissement qui l'éclatement du principe d'individuation fait monter du tréfonds de l'homme", un ravissement qui consiste précisément en l'ivresse dionysiaque. Je fais très littéraire avec ce dernier paragraphe mais je demande à ce que l'on me croit sur parole: je suis parti de considérations très intimes et très intuitives liées à ma propre expérience. Ce n'est qu'après que me sont venues ces références, qui me permettent d'expliciter mon propos et de tracer des liens vers des terres déjà cultivées de la pensée, car c'est une matière difficile que nous tenons entre nos mains, et nous ne serons pas trop à y réfléchir si nous invitons quelques grands philosophes à notre table. Bref, lorsque le "Faites que cela fonctionne!" tombe en miettes, brisé par le rire venu du fond de ma conscience, c'est le rêve que je me refuse. Car je ne vois que trop bien que cela m'est un réflexe naturel, indécrottablement ancré sous des couches et des couches d'inconscient collectif. Un réflexe naturel qui me porte vers ma nature la plus basse. Il m'importe putôt d'embrasser la réalité, même sous ses plus durs aspects, même dans ce qu'elle a de cruel. Car même ces aspects-là, il y a quelque chose de sombre en moi - peut-être ce génie malin - qui les aime. Que l'on ne m'interprète pas mal: je suis un homme fort sensible, sinon hypersensible. La violence du monde me dégoûte. Mon amour pour les personnes qui me sont chères est brûlant. Mais je me reconnais aussi une nature archaïque, infra-humaine, peut-être même infra-animale, avide de vie, avide de vouloir, avide de désirer, avide de saisir la vie malgré toute sa sordidité, et d'ailleurs, je me sais partie prenante de cette sordidité. Sur ces mots d'espoir, bonne soirée à tous ! :D
  3. Ah ! Les jongleries/cabrioles conceptuelles/abstraites de Déjà-utilisé ! :p
  4. Il ne faut pas réduire notre vie psychique à une série d’influx binaires semblables à ceux qui animent les ordinateurs. On parle des désirs en tant qu’ils sont individués selon les conditions du réel, mais il y a aussi le Désir, celui qui traîne en nous sous une forme beaucoup plus élémentaire et qui rassemble tous ces désirs individués en un tout organique. « Il suffit de désirer pour agir » : cela est vrai mais revanche, on ne commande pas le désir en un claquement de doigt. Parfois, un homme ne sait plus désirer, cela parce que le tout organique de son Désir s’est détraqué, comme dans ces tumultes que l’on appelle « dépressions nerveuses ». Un homme en dépression nerveuse, s’il a de la difficulté à accoucher de désirs individués, n’en ressent pas moins l’appel de son Désir. C’est-à-dire qu’il se sent appelé vers le monde, et c’est justement ce qui rend sa condition insupportable : il ne sait plus comment répondre à cet appel, il ne sait plus comment le concrétiser. Il lui faut donc des moyens de remettre de l’ordre dans son fouillis intérieur ; il lui faut tuteurer les pousses chétives, arracher les mauvaises herbes, sarcler la terre de son esprit. Et l’un des moyens de le faire, c’est précisément par l’espoir. L’espoir ne fait pas agir, c’est vrai, d’un point de vue moteur. Mais en revanche, il permet chez certains êtres de se donner une ordonnance intérieure telle qu’ils puissent parvenir à faire s’individuer leurs désirs. Est-ce que ce n’est pas le cas de la plupart des chrétiens – en particulier ces ex-prisonniers ou autres nihilistes convertis qui s’accrochent à cette lumière et qui parviennent enfin à tenir à un bout de vie concrète et constructive, plutôt que de dériver dans leur spirale autodestructrice ? S’agit-il de la meilleure façon de vivre ? À mon avis non, et j’ai déjà développé mon idée là-dessus en page 3 du présent topic. Mon point est qu’il serait illusoire de penser que l’espoir n’est qu’un déchet imaginaire de l’esprit, et qu’il faut reconnaître qu’il a une fonction précise et naturelle dans l’économie globale du Désir. Seulement, d’un point de vue éthique, il convient d’en montrer les limites et de montrer en quoi il peut être dépassé.
  5. C'est le seul inconvénient de la philosophie: on ne peut pas y excommunier les infidèles !
  6. Mais il faut faire attention avec le vocabulaire nietzschéen. Il n'affirme pas par exemple que les conditions de la vérité scientifique n'existent pas, ou même que les conditions de la vérité logique n'existent pas. Il faut que cela soit clair. Ce qu'il affirme, c'est que le philosophe doit pouvoir se permettre de remettre en cause la valeur de la vérité, ou de la volonté de vérité qui animent ceux qui la cherchent. Ainsi glisse-t-il d'un centre de gravitation logique vers un centre de gravitation physiologique. Avec lui, la question n'est plus de savoir ce qui est vrai, mais plutôt de savoir ce qui fait fleurir la vie. À ce titre, il pose la question: est-ce que l'erreur et l'illusion peuvent parfois être nécessaires à la vie ? Pour comprendre le point de vue Nietzsche, il est utile d'avoir lu Schopenhauer, qui fut pendant un moment son idole, son maître à penser. Schopenhauer est un observateur absolument cynique et pessimiste de la vie humaine, mais aussi parfaitement rationnel et logique, parfaitement en phase avec la science. Pour lui, nous ne sommes que des machines biologiques asservies au "génie de l'espèce" (c'est ainsi qu'il appelle la force qui fait évoluer les espèces), condamnés à servir la reproduction de l'espèce, et à errer entre la souffrance et l'ennui. L'amour est par exemple pour Schopenhauer une illusion biologique. Toutes ces observations conduisent Schopenhauer à adopter une philosophie du renoncement contemplatif. Il s'agit, par la contemplation, de faire s'éteindre la volonté de vie qui se trouve en nous - cela ressemble en fait au bouddhisme. Mais bref, Nietzsche se révolte contre Schopenhauer et finit par rejeter sa philosophie mortifère. Mais seulement voilà: la philosophie de son maître est trop solide pour être critiquée du point de vue logique, par la simple argumentation; il lui faudra plus de subtilité. Cette subtilité consiste à dire quelque chose comme ceci: "d'accord, la vérité est que le monde est absurde, que l'amour est une illusion biologique, mais qu'importe donc la vérité ? Ce qui importe, c'est de dire oui à la vie. Vos arguments sont inattaquables M. Schopenhauer mais en même temps, vous avez tort sur toute la ligne, car vous avez perdu de vue le coeur de la philosophie qui est la recherche de la bonne vie, de la vie qui vaut la peine d'être vécue. Mais vous n'êtes pas le seul responsable: si nous en sommes arrivés là, c'est peut-être que tous, collègues philosophes depuis l'Antiquité grecque, nous nous sommes peut-être laissés aveugler par notre recherche de la vérité, jusqu'à en oublier que c'est la vie qui compte avant la vérité. Il convient donc de procéder à une remise en question radicale de tout ce qui constitue la raison philosophique en ce XIXe siècle."
  7. Gnah ! À ne pas interpréter de manière complaisante ! :)
  8. Exact. Il ne faut pas romancer outre mesure les grandes explorations de cette époque. Colomb connaissait sans aucun doute les thèses de Galilée quant à la rotondité de la terre et en bon navigateur, il a dû étudier longuement les cartes pour établir que la traversée de l'Atlantique le mènerait probablement aux Indes. Sans compter qu'il y avait des motifs financiers à ce voyage. Bref, on ne parle pas d'un illuminé qui aurait été appelé par Dieu à traverser l'océan, mais d'un navigateur courageux et intelligent. Son voyage repose sur une expectative - hardie, sans doute, mais une expectative quand même. *** Il me vient soudainement un exemple frappant d'espoir, souvenir de jeunesse issu du film Indiana Jones et la dernière croisade. Vers la fin du film, le héros est confronté à la traversée d'un abîme, malgré l'absence apparente de chemin pour parvenir de l'autre côté. Il doit donc faire acte de foi et se résoudre à mettre les pieds dans le vide. Le film montre par la suite qu'il y avait bien un chemin, mais que de par sa structure, il se confondait parfaitement avec la paroi rocheuse de l'abîme, ce qui fait qu'il ne pouvait être aperçu. Est-ce que cette image résume ultimement notre condition ? Au bout du compte, ne faisons-nous qu'avancer dans le vide, en espérant que le monde ne s'écroulera pas sous nos pieds ? Je pense que plusieurs ici seraient très enclins à répondre oui, et je pense qu'il y a quelque chose d'assez romantique dans cette idée. De romantique et de maladif. Combien ne faut-il pas avoir perdu confiance en ses moyens pour penser que nous avançons aveuglément ? Nous sommes des êtres fragiles, oui, mais nous ne sommes pas désarmés pour autant, et nos yeux ont une vue limitée, certes, mais au moins nous pouvons voir.
  9. Ce n'est pas parce que nous changeons radicalement les conditions d'application de la sélection naturelle que celle-ci n'existe plus. Il y a certainement au sein de la civilisation des caractères par lesquels les individus sont favorisés à se reproduire et inversement.
  10. C’est un exemple intéressant Théia. Citons un sympathique philosophe pour l’occasion : J’appelle donc « expectative » une attente lucide et réaliste devant des conditions qui ultimement nous échappent. J’appelle en revanche « espoir » tout ce que l’homme insère et trafique dans l’intervalle afin de se rendre cette attente plus supportable. Il est intéressant de noter l’usage du conditionnel que certains font dans ce type de situation. Par exemple, j’aurais moi-même tendance à dire, à propos d’un mal de tête par exemple, que je souhaiterais qu’il cesse. On peut lire dans ce trait tout à fait spontané une manière de marquer le fait que l’on est conscient de sa tendance tout à fait humaine et inévitable à espérer, et que l’on est surtout conscient de sa vanité. De même je dirais sans doute à ma compagne « j’aimerais que tu ne sois pas malade ». Mais je ne perdrais pas mon temps à cette posture risquée et intempérante, et je mettrais toute mon énergie à ce que sa nouvelle vie de malade soit la plus digne – ce qui implique qu’elle soit sans complaisance selon moi – et la plus belle possible. Prendre son souffle et puis vivre – c’est-à-dire laisser parler le désir de vivre en soi, ce qui n’est pas la même chose qu’espérer.
  11. Les artistes - j'ai en tête certains cinéastes - se battent parfois pour nous faire comprendre que leur oeuvre ne se réduit pas à une interprétation quelconque, que le fait de mettre en mots et en concepts ce que nous en pensons à leur sujet constitue quelque chose qui est extérieur à ce qui compte vraiment, soit l'expérience vivante de l'oeuvre. Je pense que l'idéal de Nietzsche pouvait se rapprocher de cela. Qu'il voulait que sa fréquentation soit avant tout une expérience. Ou peut-être que c'est moi qui aime à voir la philosophie de cette manière, je ne sais plus. En tout cas, dans ces conditions, la question de la vérité ne se pose plus. La trace de l'oeuvre sur soi ne se mesure plus par le distillation rationnelle d'une vérité, mais plutôt par son impression organique sur notre physionomie et sur notre esprit, comme le fait une oeuvre d'art ou un paysage par exemple. Nous ne jaugeons pas la vérité d'un paysage: nous n'avons qu'à le contempler et notre être l'assimile naturellement. Même chose pour une oeuvre d'art: nous n'en cherchons pas la vérité, nous ne faisons que la digérer naturellement. Évidemment, nos digestions successives peuvent finir par révéler des motifs qui en explicitent la substance et la direction. Ce sont ces motifs que nous finissons par appeler "vérité". Mais en les qualifiant de la sorte, et en en faisant une norme qui précède nos digestions, nous contribuons à corrompre le cours de notre système digestif (je crois que j'ai inconsciemment trahi le fait que je suis en train de manger !).
  12. Une suite d'expectatives déçues peuvent mener un individu au désespoir, c'est-à-dire à la croyance qu'il est destiné à échouer dans ses entreprises et donc que le monde lui est fondamentalement hostile, ou du moins défavorable. De même qu'une suite d'expectatives souriantes peuvent inflatuer la confiance d'un homme et faire naître en lui l'espoir, c'est-à-dire l'idée que son existence puisse être bénie par quelque force charitable. L'espoir comme le désespoir peuvent alors être vus comme des déviances conceptuelles d'un surplus de vitalité ou d'une absence de vitalité. Curieusement, on a coutume de donner à l'espoir une inflexion qui se rapporte beaucoup mieux au désespoir, lorsque l'on dit que certains individus se réfugient dans des croyances irrationnelles pour alléger leur fardeau - par exemple pour le chrétien qui se réfugie dans l'espoir de l'au-delà afin d'alléger le fardeau de l'idée de sa propre mort. On insiste alors sur l'impuissance d'un tel individu comme motif de sa croyance. Mais est-ce que la réalité ne se rapprocherait pas plutôt du schéma que j'ai décrit plus haut ? À savoir que la confiance d'une telle personne se trouve inflatuée par ses expectatives souriantes et que par conséquent elle s'estime capable de surmonter la mort ? Les chrétiens dont je parle (parce qu'il s'agit d'une catégorie particulièrement naïve à laquelle on ne saurait réduire l'ensemble de la chrétienté) se trouvent par exemple galvanisés par leur appartenance à l'Église; ils en tirent un surplus de vitalité - mais une vitalité anarchique, une vitalité qui ne s'écoule pas par des canaux lui assurant la continuité, mais qui jaillit plutôt en éclats éphémères, comme la vitalité que nous insuffle les drogues.
  13. --> Sisyphe lorsqu'il pousse son rocher dans une pleine dignité.
  14. Je pense tout simplement que tu n'as pas encore trouvé ta zone de confort. La société nous donne une image précise de ce que "doit" être l'intellectualité; elle nous donne des modèles à imiter, des attitudes à adopter. Il est possible que ces normes te soient trop étouffante. Nietzsche disait qu'il faisait tout pour ne pas se faire comprendre, et je pense que c'est parce que pour lui, le cœur de l'intellectualité ne résidait pas dans son caractère thétique (dans le fait de poser des thèses) mais bien dans la mouvance secrète et "physiologique" que peuvent produire les idées sur les individus. Je me sens un peu comme ça: il y a une dimension ludique qui m'est indissociable de l'intellectualité. Non pas parce que j'en ferais un simple divertissement, ou une simple badinerie - je parle plutôt de jeu au sens spirituel du terme: le fait de créer un espace hors de la réalité, par le truchement duquel peuvent être mis en exergue des aspects cachés de l'existence. Le religieux ne fonctionne pas autrement: il crée un jeu par le rite, dans lequel l'individu s'abandonne. De même que l'art: une peinture, c'est un trou dans la réalité dans lequel on s'engouffre, comme Alice qui passe de l'autre côté de son miroir, et dans lequel on peut apercevoir l'envers des choses. Ainsi va la philosophie, selon ma vision. Il s'agit précisément de reconstituer les conditions du sacré. Pour toutes ces raisons, j'accorde une place essentielle au style de l'écriture. On a traditionnellement tendance à séparer le fond de la forme et à affirmer que seul le fond compte mais pour moi, ces deux éléments sont inséparables, et la forme est aussi essentielle que le fond. Il faut que les yeux glissent sur les mots, et qu'ils s'abandonnent à la dimension sacrée de la réflexion comme on se laisse glisser sur une cascade. Et non pas qu'ils soient constamment ramenés au strict cours des choses par la voie cahoteuse d'un phrasé saccadé et d'idées liées par le moyen d'une logique grossière. Parler du corps et à partir du corps n'est pas donné à tout le monde. En ce sens, tu as raison d'affirmer que l'intellectualité est dans bien des cas une trahison. La plupart ici parlent de ce qu'ils ont lu, ou alors de ce qu'ils croient être ou de ce qu'ils aimeraient être. Peu parlent d'eux-mêmes. Traduire l'universalité de ce qui nous constitue intimement: voilà en quoi réside le talent philosophique. Or, peu de gens peuvent supporter l'écartèlement entre l'intime et l'universel que doit supporter la pensée afin de pouvoir écrire quelque chose de valeur. Peu sentent la physiologie des mots.
  15. J'ai déjà fait en page 6 la critique de ce type de relativisme gélatineux:
  16. Les démagogues nous touchent aussi, la propagande nous touche, la publicité nous touche. Tout le problème de l'éducation se trouve dans ce nœud: celui qui consiste à donner le goût à l'individu de se prendre en main lui-même, à s'auto-élever. Toute éducation qui n'y parvient pas est au fond un échec.
  17. Se shooter à l'héroïne aussi ça fait plaisir. Ce n'est donc pas suffisant pour entériner un jugement. Il faut se méfier des jugements qui nous font plaisir. Ils sont susceptibles au fond de nous rassurer dans notre ignorance, ou notre indolence, ou nos préjugés, ou nos clichés. Le meilleur jugement philosophique est un jugement qui nous fait violence en nous forçant à réfléchir, mais par lequel nous pouvons accéder à la joie d'avoir réfléchi - la joie n'étant pas la même chose que le plaisir. J'espère donc t'avoir déplu avec cette courte réflexion.
  18. Je t'arrête là: tu as déjà échoué à ton explication. C'est bel et bien n'importe quoi. Cela dit, tu peux continuer de te maquiller avec des jugements à l'emporte-pièce: ça te fait un beau visage. Pourquoi ?
  19. D'accord, mais comment concrètement oeuvre-t-on à gagner en conscience ? Qu'est-ce que tu mets sous ce terme générique ? En fait, je devine que lorsque tu parles de "conscience", tu entends probablement le "sens éthique" (ou tu ne t'en es pas rendu compte toi-même, étant trop attaché à la terminologie psychanalytique). C'est vrai que l'un des problèmes de la modernité - c'est presqu'un cliché de le dire, est que le progrès scientifique, technique et technologique a dépassé la capacité d'absorption éthique de l'homme: il a mis l'accent sur les moyens, plutôt que sur le but. Mais si l'on veut induire un développement du sens éthique, cela passe nécessairement par la transmission de savoirs: celui des sciences humaines, celui de l'art, mais aussi peut-être un savoir rituel - celui par exemple qu'a échappé la religion dans son effondrement. Cela dit, il importe d'y voir une conception radicalement différente du savoir. Nous sommes habitués à concevoir le savoir sous l'angle de la technique, une conception qui réduit l'existence humaine à sa nature mécanique. Parce que c'est ainsi que nous vivons: comme des mécaniciens affectés à notre propre entretien. Au nom de quoi ? Une vague idée de performance dont personne ne sait à quoi elle rime (encore un cliché). Le savoir qui mène à un développement du sens éthique est un savoir qui se vit - un bon exemple étant celui de ta discipline fétiche. Encore que vivre, cela s'apprend par d'autres savoir. Vivre une oeuvre d'art par exemple: quelle somme de savoir ne faut-il pas pour vivre un grand morceau de littérature ? Ou même une grande musique ? L'enfant est tiré vers le monde des hommes, et non l'inverse. C'est l'adulte qui le tire dans la danse humaine. Il lui montre les pas. L'enfant l'imite. Qu'est-ce qui fait la différence entre un enfant qui ne fait qu'imiter un jeu de pas et un enfant qui s'abandonne dans l'extase de la danse et dans la communion avec ses partenaires ? C'est peut-être juste l'amour (troisième cliché de la journée): amour que l'on aura mis à lui montrer les pas, amour que l'on mettra à danser soi-même et amour que l'on aura à laisser l'enfant trouver sa propre folie dansante. Mais il y a paraît-il des enfants qui ne veulent rien savoir n'est-ce pas ?
  20. N'importe quoi. Les philosophes écrivent. Ce sont des écrivains. Et certains écrivent magistralement bien: Schopenhauer, Nietzsche, Bergson, pour ne nommer qu'eux.
  21. Pourquoi partir de l'idée que les deux s'opposent ? Je pense qu'un état de conscience "intellectuel" peut fort bien être dit "libre", tout comme il peut fort bien être dit "asservi". Et inversement, un état de conscience "non-intellectuel" peut fort bien être dit "libre" ou "asservi". Il y a certes des intellectuels qui se complaisent dans un méta-langage, mais il y a certainement aussi des gens qui dénigrent la vie intellectuelle et qui sont prisonniers des illusions d'une vie confinée à sa dimension purement pratique. Il faut voir ce qu'on entend par un "état de conscience libre". Il fallait lancer un topic intitulé "Qu'est-ce que l'inquiétande étrangeté ?" dans ce cas. Le processus éducatif est plus complexe que cela. Acquérir une culture est en fait nécessaire pour créer l'ouverture qui prête à l'élévation de la conscience. Par exemple, apprendre l'alphabet n'élève pas la conscience de l'enfant, mais cela lui permet d'ouvrir un terrain langagier qui lui permettra plus tard de s'élever (par la lecture et l'écriture).
  22. Il n'y a pas de philosophie qui vaille sans sensation. La lecture d'un raisonnement doit provoquer une sensation. Autrement, ce n'est effectivement qu'un brassage de mots. Cela dit, la capacité d'appréciation intime et sensible d'un texte philosophique est quelque chose qui s'acquiert. La première fois que j'ai ouvert un livre de philosophie, j'ai vomi de dégoût et j'ai refermé après quelques pages. Je ne m'y suis plus réessayé pendant plusieurs années. L'auteur de ce livre est devenu mon auteur favori depuis. Et la philosophie est devenue ma passion. Mais encore aujourd'hui, il m'arrive régulièrement - sinon toujours - de ne pas comprendre certains passages d'un ouvrage dont je fais la lecture. Il faut parfois accepter cette incompréhension. Tout n'est pas essentiel au propos d'un auteur. Peu d'auteurs ont d'ailleurs une écriture dénuée de toute inutilité. Le problème dont tu parles est réel et important et tes inquiétudes sont tout à fait légitimes: la philosophie sombre dès que se casse le fil ténu qui nous relie à notre conscience naïve, notre conscience d'enfant, celle qui s'émerveille devant le monde. Cette conscience-là doit être présente à nous-même lorsque nous lisons le texte le plus abstrait qui soit sinon, le papillon n'est effectivement plus qu'une machine démontée dont on aura perdu l'essence de vue. En passant, c'est par l'Introduction à la psychanalyse qu'il faut aborder Freud et la psychanalyse. L'Essai d'exploration de l'inconscient de C.G. Jung est également une oeuvre de vulgarisation qui peut constituer une bonne introduction au sujet.
  23. Qui demande cela au juste ? Les 5 ou 6 cerveaux qui ont un vrai talent pour la philosophie ici sont de véritables modèles d'humilité en ce qui concerne leur érudition. Moi-même, je suis un miracle d'humilité et de modestie en ce domaine. J'ai l'impression que ce cliché, qui revient sans cesse, résulte plus d'un complexe d'infériorité projeté de ceux qui n'ont pas lu de littérature philosophique et qui se sentent par conséquent désavantagés dans une discussion.
  24. C'est une hypothèse fort intéressante. Et je pense qu'elle complète bien la mienne, et inversement. Le sens que la religion conférait à la vie de chacun n'était pas vraiment atteint par un travail personnel, mais il lui était plutôt donné par l'institution religieuse. Du moment que cette institution s'éteint, il faut que l'individu soit investi d'une confiance en sa propre nature pour trouver ce sens, à moins de se replier sur d'autres moyens artificiels. Mais pour le cas qui nous intéresse, nous supposons que l'individu qui s'intéresse à un forum de philosophie a une confiance dans ses moyens de discuter des problèmes qu'il y rencontrera, et cela sans travail préalable, sans recherche, sans étude des concepts mis en jeu, etc. Or, cette confiance lui est offerte par l'esprit démocratique qui lui dit que tous sont égaux.
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